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Rwanda : Un opposant meurt en prison le jour de sa libération

Des experts devraient enquêter sur les allégations des autorités qu’il s’agit d’un surdosage médicamenteux

Aimable Karasira. © Privé

(Nairobi) – Les autorités rwandaises devraient mener une enquête efficace, indépendante et transparente sur le décès en détention d’Aimable Karasira, un universitaire rwandais et détracteur de premier plan du gouvernement, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Il est décédé le jour où il devait être libéré de prison.

Les poursuites contre Aimable Karasira ainsi que son incarcération sont emblématiques de la répression menée par le Rwanda contre la dissidence et la liberté d’expression. Sa mort s’ajoute à la liste des disparitions et des décès suspects de personnes perçues comme des détracteurs et des opposants au gouvernement, et l’incapacité des autorités à rendre justice dans ces affaires envoie un message délibérément intimidant.

« Il y a de nombreuses raisons de s’interroger sur les circonstances entourant la mort en détention d’Aimable Karasira, notamment les années de harcèlement et de persécution qu’il a subies de la part des autorités », a déclaré Clémentine de Montjoye, chercheuse senior sur la région des Grands Lacs à Human Rights Watch. « Le gouvernement a la responsabilité de prouver qu’Aimable Karasira n’a pas été tué illégalement, et les partenaires du Rwanda devraient suivre cela de près. »

Les Services correctionnels du Rwanda (Rwanda Correctional Services) ont annoncé qu’Aimable Karasira était mort d’un surdosage médicamenteux alors qu’il s’apprêtait à être libéré le 6 mai 2026. Un porte-parole de l’agence a déclaré aux médias locaux qu’« il a pris de grandes quantités de médicaments qui lui avaient été prescrits pour une affection préexistante ». Selon les médias, il serait décédé à l’hôpital du district de Nyarugenge à Kigali, la capitale.

Aimable Karasira a commencé à subir des pressions et des menaces après avoir publié une vidéo sur sa chaîne YouTube en 2020 au sujet de la perte de proches lors du génocide de 1994 ainsi qu’aux mains du Front patriotique rwandais (FPR) au pouvoir au lendemain de celui-ci. En août 2020, exprimant craindre pour sa sécurité, il a déclaré à Human Rights Watch : « J’ai reçu des lettres, des menaces. Je reçois des appels provenant de numéros que je ne connais pas. Un représentant du gouvernement a été envoyé pour négocier avec moi et m’a dit d’arrêter de publier mes opinions. »

Alors que les menaces et le harcèlement s’intensifiaient, il a déclaré que des agents des services de renseignement lui avaient ordonné de publier de fausses informations sur des opposants au gouvernement sur sa chaîne YouTube. Aimable Karasira a été arrêté en mai 2021 et inculpé de négation et de justification du génocide ainsi que de divisionnisme, qui constituent des crimes au Rwanda.

Tout au long de sa détention, Aimable Karasira a été victime d’actes de torture, de mauvais traitements et d’une privation de soins médicaux. Lors d’une audience le 30 mai 2022, Aimable Karasira a déclaré au tribunal que les autorités pénitentiaires de Nyarugenge l’avaient torturé – notamment en le privant de sommeil, en l’exposant à une lumière constante et à de la musique forte, et en le frappant — afin de le punir et de le contraindre à assister aux audiences. Aimable Karasira et son avocat ont déclaré à la cour qu’on lui refusait tout traitement médical pour son diabète et ses troubles mentaux, et qu’il avait été conduit de force au tribunal alors qu’il n’était pas en état de participer au procès. Il a également accusé les autorités pénitentiaires de lui fournir une nourriture inadéquate et insuffisante et de lui refuser l’accès à l’argent envoyé par des amis ou des proches, avec lequel il aurait pu acheter des articles en prison.

Le procureur avait fait appel de son acquittement pour plusieurs chefs d’accusation, notamment la négation et la justification du génocide, et avait requis une peine de 30 ans d’emprisonnement, dont le verdict était en attente au moment de son décès. Mais comme Aimable Karasira avait déjà purgé quatre ans de sa peine de cinq ans en détention provisoire, celle-ci touchait à sa fin et il devait être libéré le 6 mai.

Le gouvernement rwandais a depuis longtemps l’habitude de se soustraire à son obligation de garantir des enquêtes transparentes et indépendantes sur les décès de détenus et de détracteurs politiques de premier plan placés en détention par l’État, a déclaré Human Rights Watch.

Le décès d’Aimable Karasira rappelle la mort en détention en 2020 du chanteur et détracteur du gouvernement Kizito Mihigo. Le 17 février 2020, les autorités rwandaises ont annoncé que celui-ci était décédé dans une cellule du commissariat de Remera à Kigali, quatre jours après avoir été arrêté à nouveau alors qu’il tentait de fuir le pays. Avant sa mort, Kizito Mihigo avait déclaré à Human Rights Watch qu’il était menacé et craignait que des agents de l’État ne le tuent.

Tout comme Aimable Karasira, la volonté de Kizito Mihigo de remettre en question certains éléments du récit officiel du gouvernement concernant le génocide avait fait de lui une cible. Les voix et l’autorité morale de ces deux hommes trouvaient un écho auprès du public et alarmaient les représentants de l’État. Dans les deux cas, les autorités rwandaises ont rapidement présenté des explications officielles : un suicide dans le cas de Kizito Mihigo et une suspicion d’un surdosage médicamenteux dans celui d’Aimable Karasira.

Comme le stipule la Version révisée du Manuel des Nations Unies sur la prévention des exécutions extrajudiciaires, arbitraires et sommaires et les moyens d’enquête sur ces exécutions (« Protocole du Minnesota »), les obligations de chaque État de respecter et de protéger le droit à la vie impliquent qu’il est responsable d’un décès en détention sauf preuve du contraire, en particulier dans les cas où « la personne décédée […] était, avant sa mort, un opposant politique au gouvernement ou un défenseur des droits de l’homme ; elle souffrait de problèmes de santé mentale reconnus ; ou elle s’est suicidée dans des circonstances inexpliquées. »

Pour établir la responsabilité de la mort d’Aimable Karasira, les autorités rwandaises devraient inviter un groupe d’experts indépendants à mener une enquête impartiale, approfondie et transparente, a déclaré Human Rights Watch. Parmi ces experts devraient figurer le Rapporteur spécial de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires ainsi que des membres du Groupe de travail de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples sur la peine de mort, les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires et les disparitions forcées en Afrique. Cette enquête devrait inclure une autopsie et ses conclusions devraient être rendues publiques.

Les partenaires régionaux et internationaux du Rwanda, qui sont restés longtemps silencieux face à la répression croissante de ce gouvernement, devraient appeler publiquement à une enquête indépendante.

« Aimable Karasira n’est que le dernier détracteur du gouvernement en date à avoir connu une mort suspecte », a conclu Clémentine de Montjoye. « Les partenaires du Rwanda devraient prendre la défense de hommes et des femmes qui risquent leur vie pour s’exprimer et condamner la répression de plus en plus intense à l’encontre des voix dissidentes dans le pays. »

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