Kalev Mutondo (deuxième en partant de la gauche), le directeur de l’Agence nationale de renseignements (ANR) en RD Congo, en compagnie de Marie Olive Lembe, la Première dame, et du président Joseph Kabila lors des célébrations pour l’anniversaire de l’indépendance du pays à Kindu, capitale de la province du Maniema, le 30 juin 2016.

© 2016 Reuters
 

(Kinshasa) – Les autorités de la République démocratique du Congo devraient ouvrir des enquêtes sur deux anciens responsables des services de renseignement récemment limogés et accusés d'avoir commis de graves violations des droits humains, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. En mars 2019, le président Félix Tshisekedi a relevé Kalev Mutondo de ses fonctions de directeur de l'Agence nationale de renseignements (ANR) et Roger Kibelisa de son poste de chef du Département de la sécurité intérieure de cette agence.

Sous la direction de Mutondo et de Kibelisa, l'ANR a été un instrument de répression politique contre les dirigeants de l'opposition et les activistes pro-démocratie et des droits humains, tout au long de la longue crise politique qu'a connue le pays. Le président Tshisekedi a nommé Kibelisa au poste d'assistant du conseiller spécial du Chef de l’État en matière de sécurité. On ignore encore si Mutondo se verra offrir un nouveau poste.

« Le limogeage de Mutondo et Kibelisa par le président Tshisekedi pourrait s'avérer être une étape importante vers la fin des abus systématiques commis par les services de renseignement congolais », a déclaré Lewis Mudge, directeur pour l'Afrique centrale à Human Rights Watch. « Mais au lieu de donner à ces hommes de nouveaux postes, la nouvelle administration devrait enquêter sur leur comportement passé et les poursuivre en justice de manière appropriée. »

Mutondo a été le principal architecte de l'entreprise de répression par le gouvernement de la contestation politique mise en place alors que le président de l'époque, Joseph Kabila, se maintenait au pouvoir au-delà de la limite de deux mandats autorisée par la constitution, en décembre 2016. Human Rights Watch s'est entretenu avec plus d'une douzaine de responsables gouvernementaux, de membres de la coalition de Kabila et d'agents des forces de sécurité, qui ont tous affirmé que Mutondo avait joué un rôle central dans la répression exercée par le gouvernement à l'encontre des activistes des mouvements de jeunesse pro-démocratie et des dirigeants d'opposition et leurs partisans, ainsi que dans l'orchestration de violences à travers tout le pays, notamment dans la turbulente région centrale du Kasai.

L'Agence nationale de renseignements a détenu beaucoup des personnes arrêtées au secret pendant des semaines, voire des mois, sans aucun chef d'inculpation et sans accès à leurs familles ou à des avocats. Certaines personnes ont été jugées sur la base d'accusations montées de toutes pièces, tandis que prétendument, Mutondo jouait aussi un rôle dans ces procès en intimidant les juges et en dictant des verdicts.

L'ANR a brutalement maltraité ou torturé certaines personnes détenues dans le cadre de cette répression, y compris en recourant aux électrochocs et à une forme de simulacre de noyade. Des agents des services de renseignement placés sous l'autorité de Mutondo ont également à maintes reprises intimidé, menacé et harcelé des activistes, des journalistes et des dirigeants ou des partisans de l'opposition, apparemment dans le cadre d'une vaste campagne visant à semer la peur et à limiter leurs activités avant les élections nationales de décembre 2018. Mutondo aurait également été impliqué dans le recrutement de membres de la branche jeunesse du parti au pouvoir pour infiltrer les manifestations de l'opposition et répandre la violence et le désordre.

Les États-Unis ont sanctionné Mutondo le 12 décembre 2016 pour avoir  « entravé des processus démocratiques » et l'Union européenne l'a sanctionné à son tour le 29 mai 2017 pour avoir « planifié, dirigé ou commis » de graves violations des droits humains. L'UE a prorogé ses sanctions à l'encontre de Mutondo en décembre.

Kibelisa a également joué un rôle essentiel dans la répression exercée contre les activistes et l'opposition lors de l'administration Kabila. Le bureau de Kibelisa était situé dans un immeuble de l'ANR à Kinshasa connu comme le centre de détention « 3Z » où, de 2015 à 2018, de très nombreux prisonniers politiques et activistes ont été détenus dans des conditions inhumaines et, dans de nombreux cas, maltraités ou torturés. Les familles des détenus, leurs avocats et les défenseurs des droits humains se sont vu régulièrement dénier l'accès au centre 3Z lorsque Kibelisa était à son poste.

En 2016, l'UE a sanctionné Kibelisa pour son rôle dans la perversion du processus démocratique, et pour avoir orchestré des violations des droits humains et incité à la violence. Ces sanctions ont été prorogées en décembre, avant les élections présidentielle et législatives.

La décision de Tshisekedi de nommer Kibelisa au poste d’assistant du conseiller spécial pour les affaires de sécurité est une indication qu'il ne fera pas l'objet d'une enquête pour ses abus présumés passés. Bien que Mutondo ne se soit pas encore vu offrir un poste dans le nouveau gouvernement, le choix de Justin Inzun Kakiat, qui fut son adjoint pendant de nombreuses années, pour lui succéder comme directeur de l'ANR est un signe de plus d'une absence de volonté de la part de la nouvelle administration de s'occuper de la question de l'impunité au sein des agences de renseignement. Un examen approfondi du rôle joué dans le passé par Kakiat dans des abus devrait être effectué avant qu'il ne prenne son nouveau poste, a affirmé Human Rights Watch. 

« La manière dont le président Tshisekedi traitera les auteurs de violations des droits humains commises dans le passé sous l'administration Kabila sera très révélatrice de la future direction de son administration », a affirmé Lewis Mudge. « Y aura-t-il un véritable processus de responsabilisation et de réforme ou une continuation de la répression, des abus et de l'impunité qui prévalaient sous Kabila ? » 

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