(Beyrouth, 23 mars 2026) – Les forces israéliennes ont étendu leurs opérations terrestres dans le sud du Liban, suite à des déclarations exprimant l’intention de déplacer de force des habitants, de détruire des domiciles de civils et de mener des frappes pouvant cibler des civils, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Les déplacements forcés, les actes de destruction injustifée et les attaques visant délibérément des civils constituent des crimes de guerre. Les pays qui continuent de fournir des armes et une aide militaire à Israël risquent de se rendre complices des graves violations commises par le gouvernement israélien au Liban.
Le 22 mars, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a déclaré que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et lui-même avaient « ordonné l'accélération de la démolition de maisons libanaises dans les villages frontaliers, afin de contrecarrer les menaces pesant sur les communautés israéliennes, conformément aux modèles de Beit Hanoun et de Rafah à Gaza ». Le 16 mars, Israel Katz avait déclaré que des centaines de milliers d’habitants chiites du sud du Liban, qui ont dû évacuer cette région, ne pourront « pas retourner dans leurs foyers dans la zone au sud du [fleuve] Litani, tant que la sécurité des résidents du nord d’Israël ne sera pas garantie ». Précédemment, entre le 11 et le 15 mars, l’armée israélienne avait adressé aux habitants des banlieues sud de Beyrouth des ordres de déplacement, avertissant qu’elle « n’hésitera pas à cibler toute personne se trouvant près de membres, d'installations ou de moyens de combat du Hezbollah ».
« Depuis plus de deux ans, les alliés d’Israël et les États européens qui prétendent soutenir et défendre les droits humains ont adopté la politique de l’autruche, détournant leur regard des atrocités qui se poursuivent au Liban comme à Gaza », a déclaré Ramzi Kaiss, chercheur sur le Liban à Human Rights Watch. « Mais les atrocités prolifèrent en cas d’impunité, et les autres pays ne devraient plus rester passifs alors qu’elles se poursuivent. »
Depuis la récente escalade des hostilités entre Israël et le Hezbollah le 2 mars, les attaques israéliennes ont tué au moins 1 029 personnes au Liban, dont 118 enfants et 40 professionnels de santé, selon les statistiques publiées le 22 mars par le ministère libanais de la Santé publique. Ces derniers jours, le Hezbollah a tiré en moyenne environ 150 roquettes par jour vers Israël, selon l’armée israélienne. Les attaques du Hezbollah ont blessé au moins 15 personnes en Israël, selon les médias israéliens.
Les 4 et 5 mars, l’armée israélienne a émis des ordres de déplacement concernant l’ensemble de la population libanaise au sud du fleuve Litani, ainsi que les habitants des banlieues sud de Beyrouth, soit des centaines de milliers de personnes. Depuis le 12 mars, l’armée israélienne a élargi les zones soumises à ces ordres de déplacement, ordonnant aux habitants du sud du Liban de se réfugier au nord du fleuve Zahrani, situé à 15 kilomètres au nord du fleuve Litani, soit à 40 kilomètres au nord de la frontière sud du Liban avec Israël. Plus d’un million de personnes ont été déplacées au Liban à ce jour.
La déclaration du ministre israélien de la Défense, indiquant que les habitants chiites du sud du Liban ne seront pas autorisés à regagner leurs foyers tant qu’une norme de « sécurité » indéterminée pour les habitants du nord d’Israël ne sera pas garantie, laisse craindre qu’Israël empêchera les habitants de regagner leurs foyers pour une durée indéterminée. La vaste portée des ordres de déplacement, ainsi que les déclarations qui n’abordent pas la question de la protection des civils déplacés, soulèvent des inquiétudes quant au crime de guerre que constitue le déplacement forcé, a déclaré Human Rights Watch.
Le fait de cibler spécifiquement les habitants chiites indique en outre qu’Israël impose ces mesures sur la base de leur religion, ce qui constitue une violation des droits humains, et montre également que la sécurité des habitants n’est pas l’objectif de ces déplacements.
Ordonner à l’armée israélienne d’accélérer la destruction d’habitations libanaises fait peser un risque sérieux de crime de guerre – celui de destruction injustifiée – ainsi que de violations de l’interdiction, en vertu du droit international, de détruire délibérément des biens civils, sauf lorsque cela est nécessaire pour des raisons militaires légitimes. La simple possibilité d’une utilisation militaire future de certaines structures civiles par des groupes armés ne saurait, au regard des lois de la guerre, justifier la destruction à grande échelle d’habitations entières de l’autre côté de la frontière libanaise.
Entre le 11 et le 15 mars, le porte-parole arabophone de l’armée israélienne a émis au moins cinq ordres de déplacement quasi identiques à l’intention des habitants de sept quartiers de la banlieue sud de Beyrouth, après avoir d’abord émis un ordre de déplacement généralisé pour l’ensemble de la banlieue sud de Beyrouth le 5 mars. Ce message enjoignait aux habitants des banlieues sud d’« évacuer immédiatement » leurs domiciles, et de « ne pas retourner dans ces quartiers jusqu’à nouvel ordre ».
Les nouveaux ordres précisaient en outre que l’armée israélienne « n’hésitera pas à cibler toute personne se trouvant près de membres, d'installations ou de moyens de combat du Hezbollah ». Cette formulation diffère des ordres précédents émis à l’intention des habitants des banlieues sud de Beyrouth, qui indiquaient, par exemple, que « toute personne se trouvant à proximité de membres, d’installations ou de moyens de combat du Hezbollah met sa vie en danger ».
Le 5 mars, le ministre de la Défense, Bezalel Smotrich, qui siège au cabinet de sécurité et occupe également le poste de ministre des Finances d’Israël, a enregistré une déclaration vidéo près de la frontière israélo-libanaise, avertissant que « très bientôt, Dahiyeh [banlieue sud de Beyrouth] ressemblera à Khan Younis », à Gaza. Human Rights Watch a précédemment documenté des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et des actes de génocide commis par l’armée israélienne à Gaza.
Ces déclarations, combinées à la conduite antérieure de la guerre par les forces israéliennes au Liban, suscitent de graves inquiétudes quant au fait que l’armée israélienne pourrait prendre pour cible des civils, uniquement en raison de leur présence dans ou à proximité de zones où le Hezbollah est présent.
Depuis le 7 octobre 2023, les forces israéliennes ont commis au Liban de nombreuses violations du droit de la guerre et des crimes de guerre apparents en toute impunité, notamment des attaques apparemment délibérées ou indiscriminées contre des journalistes, des civils, des secouristes, des institutions financières, des installations liées à la reconstruction, et une mission de maintien de la paix de l’ONU. Elles ont également utilisé illégalement des munitions au phosphore blanc dans des zones peuplées, parmi d’autres violations. Human Rights Watch a aussi documenté le fait que plusieurs attaques illégales israéliennes au Liban avaient été menées avec des armes de fabrication américaine.
Les civils qui ont choisi de rester dans les zones faisant l’objet d’ordres d’évacuation dans le sud du Liban courent un risque particulier d’être coupés de l’approvisionnement en nourriture et en médicaments ainsi que d’autres formes d’aide, a déclaré Human Rights Watch.
Le 18 mars, le porte-parole arabophone de l’armée israélienne a déclaré que certains ponts enjambant le fleuve Litani seraient frappés, « afin d’empêcher le transfert de renforts et de moyens de combat » vers le sud du Liban. Entre le 13 et le 22 mars, l’armée israélienne a déclaré avoir frappé au moins quatre ponts au-dessus du fleuve Litani.
De son côté, le Hezbollah devrait prendre toutes les précautions possibles pour protéger les civils lors de ses opérations au Liban et en Israël.
Les civils qui ne se plient pas aux ordres d’évacuation restent entièrement protégés par le droit international humanitaire. Le déplacement forcé est interdit par les lois de la guerre, sauf dans les cas où la sécurité des civils est en jeu, ou pour des « raisons militaires impératives ».
Toute personne qui commet des violations graves des lois de la guerre avec une intention criminelle – c’est-à-dire de manière intentionnelle ou par imprudence – peut être poursuivie pour crimes de guerre. Des individus peuvent également être tenus pénalement responsables pour avoir aidé, facilité, assisté ou encouragé un crime de guerre.
Les autorités judiciaires libanaises devraient ouvrir des enquêtes nationales sur les crimes internationaux graves, et le gouvernement devrait adhérer au Statut de Rome de la Cour pénale internationale ; le gouvernement devrait aussi soumettre une déclaration acceptant la compétence de la Cour avant la date d’adhésion, y compris depuis au moins le 7 octobre 2023.
Les principaux alliés d’Israël, notamment les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne, devraient suspendre leur aide militaire et leurs ventes d’armes à Israël, et imposer des sanctions ciblées aux responsables dont la responsabilité dans les violations graves en cours est établie de manière crédible. Ils devraient aussi exercer une pression supplémentaire sur Israël pour garantir que les résidents déplacés puissent retourner chez eux, une fois les hostilités terminées, ou une fois que les raisons de leur déplacement cessent d'exister.
« L’armée israélienne n’a pas à décider quand les civils libanais perdent la protection que leur accorde le droit international, et elle ne devrait pas pouvoir empêcher les résidents déplacés de retourner chez eux en invoquant une norme de “sécurité” indéfinie », a conclu Ramzi Kaiss. « Cibler délibérément des civils, des biens de caractère civil et d’autres personnes protégées par le droit international constituerait un crime de guerre, et les pays qui fournissent des armes à Israël devraient réaliser qu’ils risquent eux aussi de se rendre complices de crimes de guerre. »
…………