(Beyrouth) – Au moins 65 migrants éthiopiens risquent d’être exécutés prochainement en Arabie saoudite pour des infractions liées à la drogue, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Les autorités saoudiennes ont déjà exécuté trois migrants éthiopiens le 21 avril.
« L’Arabie saoudite est prête a exécuter des migrants étrangers pour des infractions non violentes à l’issue de procès n’ayant pas respecté les garanties procédurales fondamentales, ce qui témoigne d’un mépris profond pour la vie et les droits de ces personnes », a déclaré Nadia Hardman, chercheuse senior auprès de la division Droits des réfugiés et migrants à Human Rights Watch. « Les partenaires de l’Arabie saoudite devraient intervenir de toute urgence avant qu’il ne soit trop tard. »
Human Rights Watch a mené des entretiens avec trois sources bien informées au sujet des cas de trois hommes éthiopiens détenus au centre de détention de Khamis Mushait dans la région d’Asir, en Arabie saoudite. Selon ces sources , les trois hommes se sont décrits comme des réfugiés, ayant fui le conflit armé de 2020-2022 dans la région du Tigré dans le nord de l’Éthiopie, où la situation humanitaire reste désastreuse.
Les sources ont indiqué que les trois hommes avaient emprunté la dangereuse route migratoire traversant le golfe d’Aden, passant par le Yémen, pour rejoindre l’Arabie saoudite à la recherche d’un emploi. Elles ont précisé que les hommes s’étaient sentis contraints de transporter du khat, une plante légèrement stimulante originaire de certaines régions d’Afrique de l’Est, afin de gagner de l’argent pour financer leur voyage et survivre. Dans au moins un cas, ont déclaré les sources, un passeur a forcé un homme à transporter la plante du Yémen vers l’Arabie saoudite, comme condition pour faciliter son voyage.
La cathinone, substance stimulante du khat, est interdite en Arabie saoudite mais légalement autorisée et consommée culturellement dans certaines régions d’Éthiopie, ainsi qu’au Yémen. Les sources ont indiqué qu’aucun des hommes ne savait qu’il était illégal de transporter du khat vers et à l’intérieur de l’Arabie saoudite.
Les sources ont indiqué que les autorités de sécurité saoudiennes ont intercepté et arrêté les trois hommes entre 2023 et 2024, dans la région d’Abaha, alors qu’ils travaillaient, et les ont transférés vers divers centres de détention, puis finalement à Khamis Mushait. Les sources ont précisé que les hommes ont dû comparaître lors de deux ou trois audiences collectives extrêmement brèves, certaines par liaison vidéo. Les hommes n’avaient ni représentation juridique ni interprètes, et aucun d’entre eux n’a été informé des charges retenues contre eux.
Les sources ont déclaré que des agents de sécurité avaient frappé les hommes pendant les audiences et les avaient forcés à signer des documents qu’ils ne comprenaient pas. Un traducteur n’est apparu qu’à l’audience finale, uniquement pour les informer qu’ils avaient été reconnus coupables de trafic de drogue et condamnés à mort. Les sources ont rapporté les propos du juge : « Vous servirez d’exemple aux autres. »
Ces hommes sont détenus à Khamis Mushait depuis plus de deux ans sans possibilité de faire appel. Aucune date d’exécution n’a été fixée, mais ils font partie d’un groupe d’environ 65 autres Éthiopiens détenus dans leur cellule, tous condamnés à mort pour des infractions liées à la drogue, ainsi que de Saoudiens détenus à Khamis Mushait pour meurtre et autres crimes graves. Les sources ont indiqué que ces hommes pensent que des centaines d’autres Éthiopiens se trouvent dans d’autres cellules. Les médias ont rapporté que plus de 200 Éthiopiens attendent la peine de mort à Khamis Mushait. Human Rights Watch n’est pas en mesure de vérifier ce chiffre.
Le 21 avril, selon des sources bien informées, des gardiens de prison saoudiens ont emmené trois codétenus de leur cellule en leur disant qu’ils se rendaient à une audience au tribunal. Les gardiens ont ensuite déclaré aux autres détenus que les trois hommes avaient été exécutés et qu’ils devaient en informer leurs familles, ce qui a semé la panique parmi les autres. Les détenus n’ont reçu aucune visite depuis le début de leur détention et n’ont eu aucune communication avec les représentants consulaires éthiopiens.
Les sources bien informées ont rapporté les propos d’un homme : « La semaine dernière, trois de nos amis ont été tués ; peut-être qu’aujourd’hui ou après-demain, ils [les agents de sécurité saoudiens] me tueront. Aidez-nous, s’il vous plaît. »
Le 21 avril, le ministère de l’Intérieur a publié un communiqué annonçant l’exécution de trois ressortissants éthiopiens pour « participation à un trafic de haschisch » vers l’Arabie saoudite.
Les autorités saoudiennes ont procédé à un nombre record d’exécutions annuelles depuis le début du suivi de ces statistiques, avec 345 exécutions en 2024 et 356 exécutions en 2025. Les exécutions de ressortissants étrangers pour des infractions non mortelles liées à la drogue ont été le principal facteur de la forte augmentation des exécutions en 2025.
L'Arabie saoudite a exécuté plus de 2 000 personnes depuis que le roi Salmane ben Abdelaziz a accédé au trône le 23 janvier 2015 et a nommé son fils Mohammed ben Salmane prince héritier le 21 juin 2017. Malgré l’engagement pris en 2018 par le prince héritier de réduire considérablement le recours à la peine de mort, les exécutions se sont accélérées, notamment celles de mineurs accusés, les exécutions disproportionnées de ressortissants étrangers et les exécutions à motivation politique de personnes exerçant leur droit à la liberté d’expression.
Human Rights Watch s'oppose à la peine de mort en toutes circonstances en raison de sa cruauté inhérente. Le recours à la peine de mort par l'Arabie saoudite contredit le droit international des droits humains, selon lequel le droit à la vie est « inhérent à la personne humaine » ; selon le droit international, la peine de mort ne devrait s’appliquer qu’aux « crimes les plus graves », généralement ceux entraînant la mort ou des blessures corporelles graves.
En 2025, les infractions non mortelles liées à la drogue représentaient environ 68 % du total des exécutions. Le Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire a condamné cette pratique de l’Arabie saoudite, estimant que les exécutions pour des infractions liées à la drogue sont incompatibles avec le droit international des droits humains et ne relèvent pas de la catégorie des « crimes les plus graves ». Le Groupe de travail a exhorté les autorités saoudiennes à rétablir le moratoire sur les exécutions, soulignant que l’imposition de la peine de mort pour de telles infractions constitue une violation manifeste des normes juridiques internationales.
Des centaines de milliers d’Éthiopiens vivent et travaillent en Arabie saoudite. Si beaucoup émigrent pour des raisons économiques, beaucoup ont fui de graves violations des droits humains commises par leur gouvernement, notamment lors du récent et brutal conflit armé dans le nord de l’Éthiopie. Human Rights Watch documente depuis des années un large éventail de violations des droits humains à l’encontre des migrants empruntant cette même route.
La détention de migrants dans des installations insalubres en Arabie saoudite est un problème de longue susceptible de constituer un traitement inhumain et dégradant, selon Human Rights Watch. Par ailleurs, Human Rights Watch a constaté en 2023 que les gardes-frontières saoudiens avaient tué au moins des centaines de migrants et de demandeurs d’asile éthiopiens qui tentaient de franchir la frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite ; si ces actes s’inscrivaient dans le cadre d’une politique du gouvernement saoudien visant à tuer des migrants, ils constitueraient un crime contre l’humanité.
L'Arabie saoudite devrait immédiatement annuler la peine de mort prononcée à l'encontre des migrants éthiopiens et réexaminer toutes les condamnations conformément à ses obligations internationales, notamment la Convention des Nations Unies relative aux droits de l'enfant, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ainsi que la Convention des Nations Unies contre la torture.
Le ministère éthiopien des Affaires étrangères et ses représentants en Arabie saoudite devraient intervenir d’urgence auprès de leurs homologues saoudiens et, au minimum, veiller à ce que leurs ressortissants bénéficient d’une assistance consulaire immédiate. L’Arabie saoudite devrait ratifier la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés et mettre en place des procédures d’asile conformes aux normes internationales.
Les gouvernements concernés devraient user de leur influence pour faire pression sur l’Arabie saoudite afin qu’elle abolisse la peine de mort ou, à tout le moins, qu’elle rétablisse un moratoire sur les exécutions pour des infractions liées à la drogue.
« Le recours massif à la peine de mort en Arabie saoudite va de pair avec des violations fondamentales et systémiques des droits des accusés à une procédure régulière et à un procès équitable », a conclu Nadja Hardman. « Les autorités saoudiennes devraient commuer les condamnations à mort, et abolir la peine de mort. »
……………….