(Beyrouth,1er avril 2026) – Les travailleurs migrants employés dans les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) sont confrontés à des risques accrus pour leur vie et leurs droits socio-économiques en raison du conflit régional actuel, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui.
Les travailleurs migrants occupent des emplois essentiels au fonctionnement continu des économies et des services des pays du Golfe pendant le conflit, notamment la distribution de nourriture et d'eau, les soins de santé et l'entretien d’infrastructures critiques. Pourtant, certains d'entre eux sont dans l’incapacité de subvenir à leurs besoins quotidiens en raison de la perte de revenus, de la hausse du coût de la vie et de leur accès insuffisant aux services sociaux ou à la sécurité sociale.
« Des millions de travailleurs migrants employés dans les pays du Golfe doivent faire face aux menaces qui pèsent sur leur sécurité physique et leur emploi en raison du conflit », a déclaré Michael Page, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord, au sein de Human Rights Watch. « Le conflit a engendré de nouveaux risques pour les travailleurs migrants tout en mettant en lumière les lacunes en matière de droit du travail et autres droits, notamment ceux permis par le système de kafala (parrainage). »
Les États du Golfe devraient prendre des mesures d'urgence pour atténuer et, le cas échéant, compenser les pertes de revenus, selon Human Rights Watch. Cette crise souligne également l'urgence de mesures structurelles plus poussées, notamment pour garantir à tous les travailleurs un salaire décent, le respect de leurs contrats et l'accès aux prestations de sécurité sociale.
Les États du Golfe devraient également veiller à ce que les travailleurs souhaitant rentrer volontairement dans leur pays d'origine bénéficient d'une aide au transport aérien, ou se coordonner avec les gouvernements et les compagnies aériennes des pays d'origine afin de proposer des vols abordables.
En mars 2026, Human Rights Watch a mené des entretiens auprès de 38 travailleurs migrants indiens, népalais et bangladais basés en Arabie saoudite, au Bahreïn, aux Émirats arabes unis, au Koweït, à Oman et au Qatar. Ce sont des chauffeurs, des livreurs, des agents de sécurité, des cuisiniers et des agents d'entretien, parmi les millions de travailleurs migrants qui occupent des emplois essentiels permettant aux hôpitaux, aux marchés et aux transports de fonctionner malgré les risques accrus. Human Rights Watch s'est entretenu avec des membres des familles de Bangladais tués au Bahreïn, aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite.
Human Rights Watch a écrit à tous les pays du CCG pour les interroger sur ces préoccupations, mais aucun n'a fourni de réponse concrète.
« Je travaille dans un hôpital, donc le travail n'a pas cessé », a déclaré un employé d'un hôpital du Qatar. « Il y a parfois des explosions la nuit, parfois le jour. Je suis constamment assailli par les pensées de ce qui pourrait se produire… J'ai laissé mon enfant à la maison. »
Au 25 mars, les décès liés aux conflits dans les pays du Golfe incluaient des travailleurs migrants, parmi lesquels un chauffeur pakistanais, un garde de sécurité népalais et un conducteur de camion-citerne bangladais, selon des médias et des rapports officiels du gouvernement. D'autres ont été blessés.
Saleh Ahmed, un ressortissant bangladais, a été tué à Ajman, aux Émirats arabes unis, après que des débris d'une attaque ont percé la cabine de son camion-citerne, le blessant mortellement, selon sa famille. Un autre Bangladais, A.M. Tarek, a été touché à la tête par des éclats d'obus alors qu'il descendait du toit d'un navire. Il est mort sur le coup après avoir terminé son service de nuit dans la zone industrielle de Hidd, au Bahreïn.
Human Rights Watch réclame depuis longtemps l'instauration de polices d'assurance-vie obligatoires afin que les familles des travailleurs décédés soient indemnisées, quels que soient la cause, le moment et le lieu du décès.
Un travailleur blessé qui a échappé de justesse à la mort a déclaré : « J'ai l'impression que Dieu m'a sauvé… Sinon, je serais mort comme un chien errant… Je suis en colère parce que des travailleurs innocents comme nous souffrent sans raison. » Les deux travailleurs blessés interrogés par Human Rights Watch ont déclaré avoir reçu des soins adéquats dans des établissements médicaux.
Si les travailleurs migrants ont reconnu l'efficacité des systèmes de défense aérienne et d'alerte des pays du Golfe pour protéger leurs vies, ils ont également fait part de leurs craintes concernant le contexte sécuritaire actuel. Un leader communautaire migrant basé aux EAU a affirmé : « D'une part, les migrants travaillent dans la peur. D'autre part, ils vivent dans l'angoisse permanente de perdre leur emploi. »
« J’ai peur chaque fois que je vais travailler », a confié un livreur basé au Qatar. « Impossible de savoir où le prochain missile atterrira. Mais j’y vais quand même… Les gens comme moi ne pensent qu’à une seule chose : comment gagner les 10 prochains riyals. » Lorsqu'il reçoit des alertes, que ce soit de la part du gouvernement ou du groupe WhatsApp de son entreprise, il modifie son itinéraire ou rentre chez lui.
Bien qu'il puisse se déconnecter de l'application qui lui attribue les commandes de livraison s'il ne se sent pas en sécurité, il reste tenu de respecter ses obligations contractuelles envers l'agence de placement : travailler 12 heures par jour et effectuer au moins 10 livraisons.
« C’est un travail rémunéré à la commission », a expliqué un chauffeur de taxi basé au Koweït. « Nous n'avons pas de salaire fixe. Le nombre de courses a chuté. » Ses revenus quotidiens ont diminué de plus de moitié et ne suffisent plus à couvrir ses frais de subsistance et ses dépenses professionnelles, notamment la redevance versée au propriétaire du taxi, le carburant, l'entretien du véhicule, le logement et la nourriture.
Des travailleurs migrants basés aux EAU, au Koweït, au Bahreïn et au Qatar ont signalé une hausse des prix alimentaires. Ils ont expliqué que si les grandes surfaces sont sous la surveillance du gouvernement, les travailleurs à bas salaire font généralement leurs achats dans des boutiques plus petites, notamment des baqala (épiceries de quartier), qui ne sont pas soumises au même niveau de contrôle gouvernemental. Un travailleur basé au Koweït a déclaré : « Ce que nous dépensions pour deux mois de provisions alimentaires ne suffit même plus pour un mois maintenant. » Des travailleurs ont mentionné les prix actuels de produits alimentaires qui ont doublé ou triplé, notamment ceux des légumes.
En vertu de la législation nationale, les employeurs des États du Golfe sont tenus de fournir des repas ou des allocations alimentaires à leurs travailleurs, en sus de leur salaire. Ce montant est souvent insuffisant même en l'absence de crise. Par exemple, selon la loi qatarie, les employeurs qui ne fournissent pas de nourriture sont tenus de verser une allocation minimale mensuelle de 300 QAR (environ 82 dollars US), montant inchangé depuis 2021.
Cependant, dans certains cas, les travailleurs migrants sont également contraints de prendre en charge leurs propres frais de nourriture. Cela comprend notamment les travailleurs migrants sans papiers, ainsi que les travailleurs qui bénéficient de ce que l'on appelle familièrement des visas « gratuits » (azad), un arrangement dans lequel des entreprises ou des particuliers vendent leurs quotas de visas à des travailleurs à des fins lucratives.
Un travailleur bangladais sans emploi, résidant au Bahreïn et bénéficiant d'un « visa gratuit », peine à trouver un travail temporaire depuis le début du conflit. Il témoigne : « Parfois, je n'ai même pas assez à manger. Même si c'est risqué, je dois sortir et chercher du travail pour pouvoir me nourrir… mais je ne trouve rien. Jusqu'à présent, j'ai déjà fait venir environ 20 000 takas (environ 163 dollars US) de mon pays pour survivre. Je ne sais pas combien de temps cela va durer ni combien de temps ce conflit va se prolonger. »
Human Rights Watch a analysé et géolocalisé une vidéo partagée directement avec des chercheurs montrant des dizaines de personnes rassemblées dans une rue du Bahreïn qui, selon la personne qui a pris la vidéo, attendaient d'être prises en charge par des entrepreneurs du bâtiment pour du travail journalier.
Un chauffeur de taxi au Koweït qui verse 70 KD [environ 226 dollars US] par mois à son sponsor dans le cadre du programme de « visa gratuit » a déclaré : « Mes revenus sont tombés à un cinquième de ce qu'ils étaient et ne couvrent pas les dépenses de base… Aujourd'hui, j'ai conduit pendant quatre heures et je n'ai rien gagné. »
Les États du Golfe devraient évaluer les répercussions économiques négatives prévues de la crise sur les travailleurs migrants et veiller, par le biais de mesures d’urgence, à ce que tous les travailleurs puissent jouir de leurs droits économiques, sociaux et culturels, tels que le droit à l’alimentation et au logement.
Human Rights Watch s’est également entretenu avec des travailleurs confrontés à une réduction de leur temps de travail ou de leur salaire, voire à des congés sans solde obligatoires, alors même qu’ils sont titulaires de contrats de travail d’une durée de deux ans.
Trois travailleurs du secteur hôtelier basés aux EAU ont indiqué que les taux d'occupation des hôtels avaient chuté de manière significative ; en conséquence, les entreprises demandent à leurs employés de solder leurs congés en attente, de prendre des congés sans solde jusqu'à nouvel ordre, ou de résilier leur contrat. Un chef cuisinier basé aux EAU, qui a conservé son emploi, a déclaré : « Nous ne sommes plus que 3 ou 4 employés, contre 25 à 30 auparavant. Les travailleurs en congé sans solde jusqu'à nouvel ordre, qui ne peuvent pas rentrer chez eux, sont logés par l'entreprise, mais ils doivent payer leur propre nourriture. »
Un travailleur en congé sans solde a témoigné : « Nous ne recevons ni salaire ni avantages sociaux. L'employeur nous encourage à rentrer chez nous, mais nous devons payer nous-mêmes notre billet d'avion, et les prix sont extrêmement élevés. »
Un chef cuisinier népalais installé à Abou Dhabi a déclaré : « C'est triste de perdre son emploi après avoir contracté des prêts pour venir ici. Les gens paient entre 300 000 et 400 000 roupies népalaises [environ 2 000 à 2 686 dollars US] pour ces emplois. » » Human Rights Watch a documenté le fait que la plupart des travailleurs dans la région du Golfe paient des frais de recrutement exorbitants, financés par des prêts informels.
Même certains travailleurs migrants qui ont été payés pendant le premier mois de la crise ont exprimé des inquiétudes quant à la sécurité de leur emploi et de leurs revenus. Le responsable d'une entreprise de sous-traitance basée au Bahreïn a indiqué que trois de ses clients institutionnels lui avaient déjà demandé de réduire de moitié les salaires de plus de 400 travailleurs.
Un travailleur migrant basé au Koweït a déclaré que le restaurant où il travaille a subi une forte baisse de fréquentation et de commandes à emporter : « Le personnel travaille à temps partiel et subit des réductions de salaire en conséquence. L’aéroport est fermé, donc rentrer chez moi est impossible. Voyager via l’Arabie saoudite n’est pas envisageable, car le prix des billets a explosé. »
Selon le droit international des droits humains, les gouvernements ont l'obligation de veiller à ce que tous les travailleurs sur leur territoire, notamment les travailleurs migrants, reçoivent un salaire équitable et aient accès à la sécurité sociale afin de pouvoir réaliser leur droit à un niveau de vie convenable, notamment en temps de crise. Les États du Golfe devraient également veiller à ce que les communautés de travailleurs migrants soient correctement informées des plans et directives d'urgence à suivre en cas de crise, notamment dans leurs langues maternelles.
Les employeurs devraient respecter leurs obligations contractuelles malgré la guerre, selon Human Rights Watch. Les entreprises vulnérables aux facteurs externes dans des secteurs comme le tourisme devraient également activer des plans d'urgence qui tiennent compte de l'instabilité inhérente à l'industrie et protègent les travailleurs pendant les ralentissements économiques, au lieu de faire peser entièrement le fardeau sur ces derniers, qui ont des familles à nourrir et des prêts à rembourser.
Les migrants dans l'incapacité de travailler conformément à leur contrat devraient continuer à percevoir les salaires qui leur sont contractuellement dus. Les gouvernements devraient accorder la priorité au soutien des petites et moyennes entreprises, afin de garantir que celles-ci ne répercutent pas les coûts liés aux perturbations de l'activité sur les travailleurs migrants les moins bien rémunérés.
« Les gouvernements et les employeurs devraient prendre des mesures concrètes pour protéger les travailleurs pris entre deux feux, à des milliers de kilomètres de chez eux, et qui, malgré des risques importants, occupent des emplois essentiels dans toute la région du Golfe », a conclu Michael Page.
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