Monsieur le Secrétaire général,
Nous vous écrivons à l’approche de votre visite en Haïti, prévue le 16 juin. Alors que les groupes criminels renforcent leur emprise sur le pays, les crises en matière de sécurité, de droits humains et d’aide humanitaire continuent de s’aggraver. Nous vous encourageons fortement à profiter de cette visite pour appeler à une réponse globale qui protège la population et contribue à s’attaquer aux facteurs qui alimentent la violence et les violations généralisées des droits humains.
En avril 2026, les groupes criminels se sont étendus au département du Sud-Est d’Haïti et sont désormais présents dans cinq des dix départements du pays. Ils continuent de commettre des violations généralisées, notamment des massacres et des violences sexuelles. Les enfants, dont beaucoup sont poussés par la faim, la contrainte ou les menaces, représenteraient jusqu’à la moitié de leurs effectifs. Les affrontements récents ont provoqué le déplacement de milliers de personnes dans la capitale en quelques jours, portant le nombre de Haïtiens déplacés à l’intérieur du pays à près de 1,5 million.
Même si elles disposaient de tout le personnel et de toutes les ressources nécessaires, les mesures de sécurité ne suffiraient pas à elles seules à remédier à cette situation. Toute stratégie efficace devrait inclure une protection effective des victimes de violences, des voies crédibles de désengagement des groupes criminels, la responsabilisation des auteurs d’abus et une réponse humanitaire coordonnée pour aider à rétablir l’accès aux biens et services de base. Il est essentiel qu’elle comprenne également des garanties solides en matière de droits humains afin de veiller à ce que les membres de la Force de répression des gangs (FRG) et la police haïtienne protègent et respectent les droits des Haïtiens.
Le nombre de personnes tuées lors d’opérations de sécurité, dont certaines lors d’exécutions sommaires par des membres des forces de police, n’a cessé d’augmenter depuis 2025 et a atteint 69 % du total des homicides documentés au premier trimestre 2026, selon le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH). Des frappes meurtrières apparemment illégales menées par des drones et impliquant des forces de sécurité et des sous-traitants privés ont tué et blessé au moins 1 243 personnes, dont 17 enfants.
Quatre allégations de violences sexuelles impliquant des membres du personnel de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) n’ont toujours pas fait l’objet d’enquêtes suffisantes. Il sera essentiel de veiller à ce que son successeur, la FRG, fonctionne avec des garanties solides, une surveillance efficace et des mécanismes de responsabilité significatifs afin de prévenir de nouveaux préjudices. La FRG aura besoin d’un soutien soutenu de la part de l’ONU pour assurer un suivi de la situation des droits humains, l’établissement de rapports et, si nécessaire, la conduite d’enquêtes.
En fin de compte, nous estimons que la meilleure solution pour Haïti serait la fusion à terme de toutes les opérations de l’ONU et de la FRG en une mission à part entière de l’ONU dans le pays.
À court terme, nous vous invitons respectueusement à profiter de votre visite en Haïti pour :
- Collaborer avec le BINUH et exhorter publiquement les autorités haïtiennes, la FRG et les autres partenaires internationaux à veiller à ce que les plans de sécurité s’inscrivent dans une réponse plus large et concrète, comprenant la prévention, la protection de la population, des voies crédibles de désengagement des groupes criminels, un soutien à la réintégration et l’accès à la justice ;
- Appeler publiquement les acteurs locaux et internationaux concernés, y compris la FRG, à participer de manière significative à la conception et à la mise en œuvre du cadre de désarmement, démobilisation et de réinsertion (DDR) dirigé par le BINUH et la Commission nationale de DDR (CNDDR), tout en donnant la priorité à des voies concrètes permettant aux enfants de quitter en toute sécurité les groupes criminels avant que des opérations de sécurité ne soient menées ;
- Exhorter publiquement la FRG et les forces de sécurité haïtiennes à veiller à ce que le langage opérationnel, les hypothèses de planification et les décisions régissant l’usage de la force reflètent le cadre du droit international des droits humains, plutôt que la terminologie et les concepts issus des conflits armés qui risquent d’abaisser le seuil de recours à la force létale ;
- Exhorter publiquement la FRG à renforcer leurs garanties en matière de droits humains afin de prévenir et de traiter les abus, notamment en ce qui concerne les capacités de surveillance, l’efficacité des mécanismes de plainte, la publication de rapports, les enquêtes indépendantes et l’accès des victimes à des voies de recours ;
- Veiller à ce que les agences des Nations Unies, en coordination avec les autorités haïtiennes et les partenaires internationaux, fournissent les ressources nécessaires pour renforcer les services existants destinés aux victimes de violences sexuelles et aux enfants touchés par la violence, notamment en matière de soins de santé et de soutien psychosocial, d’éducation et de programmes de réinsertion pour les enfants anciennement associés à des groupes criminels ;
- Exhorter publiquement les autorités haïtiennes à veiller à ce que les opérations de sécurité respectent le droit international des droits de l’homme, à enquêter et à traduire en justice les auteurs présumés d’abus commis par la police et les forces de sécurité, y compris ceux impliquant des frappes de drones, et à soutenir la mise en place en cours des unités judiciaires spécialisées chargées de poursuivre les crimes de masse et la corruption ;
- Assurer une coordination sans faille entre l’ONU et la FRG.
Le soutien de la communauté internationale à Haïti doit être guidé non seulement par le besoin urgent d’améliorer la sécurité, mais aussi par l’impératif de protéger la population et de jeter les bases d’une réduction durable de la violence.
Nous restons à votre disposition pour discuter de nos conclusions concernant la situation sur le terrain en Haïti et de nos recommandations.
Cordialement,
Juanita Goebertus Estrada
Directrice
Human Rights Watch
Division des Amériques
Louis Charbonneau
Directeur des Nations Unies
Division du plaidoyer
Human Rights Watch