(Beyrouth) – Les attaques menées par Israël et l’Iran les 18 et 19 mars contre des infrastructures énergétiques vitales ont été illégales et indiscriminées, et risquent d’engendrer de graves répercussions économiques pour des millions de personnes dans la région et dans le monde, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Les frappes israéliennes contre des installations en Iran, ainsi que les frappes iraniennes menées au Qatar, pourraient constituer des crimes de guerre.
Le 18 mars, les forces israéliennes ont attaqué le gisement gazier de South Pars en Iran ; il s’agit d’une source importante de gaz naturel utilisé dans ce pays. Quelques heures plus tard le même jour, puis à nouveau le 19 mars, les forces iraniennes ont attaqué des infrastructures pétrolières et gazières du complexe de Ras Laffan au Qatar, qui fournit un cinquième de l’approvisionnement mondial en gaz naturel liquéfié. Ces attaques de représailles ont fait partie d’une série de frappes illégales contre des infrastructures énergétiques menées par Israël et l’Iran depuis le début de l’actuel conflit au Moyen-Orient, déclenché le 28 février.
« Les attaques illégales contre des infrastructures pétrolières et énergétiques clés ont des répercussions économiques prévisibles qui risquent de nuire à des millions de personnes », a déclaré Joey Shea, chercheuse senior sur l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis à Human Rights Watch « L’attaque israélienne contre le gisement gazier de South Pars a endommagé des infrastructures indispensables à la survie des Iraniens, tandis que l’attaque iranienne contre les infrastructures gazières de Ras Laffan au Qatar menace la sécurité alimentaire de millions de personnes à travers le monde. »
Human Rights Watch a enquêté sur ces deux attaques, en analysant les déclarations officielles des gouvernements et des entreprises, et en examinant des images satellite et des vidéos enregistrées après les frappes. Human Rights Watch a écrit aux deux gouvernements le 26 mars pour demander des éclaircissements sur ces attaques. Les autorités israéliennes ont répondu le 30 mars, affirmant que leurs « processus de ciblage sont régis par un cadre structuré et contraignant conçu pour garantir l’identification précise de cibles militaires légitimes ». Les autorités iraniennes n’ont pas répondu.
Les attaques ont endommagé les deux installations, comme le montrent les images satellite à différentes résolutions spatiales analysées par Human Rights Watch. Des dégâts importants ont été constatés dans au moins quatre sections du complexe du gisement gazier de South Pars, tandis que deux sections du site industriel de Ras Laffan au Qatar ont subi des dommages.
En vertu du droit international humanitaire applicable au conflit armé au Moyen-Orient, les infrastructures pétrolières, gazières et autres infrastructures énergétiques sont présumées être des biens de caractère civil, mais elles peuvent devenir des cibles militaires si elles sont utilisées pour soutenir l’armée. Toutefois, les attaques contre de telles cibles sont considérées comme disproportionnées et illégales, si le préjudice prévisible pour les civils et les structures civiles dépasse le gain militaire escompté. Les violations graves des lois de la guerre, ordonnées ou commises avec une intention criminelle – c’est-à-dire délibérément ou par imprudence – constituent des crimes de guerre.
Lors d’une conférence de presse le 19 mars, un journaliste a demandé au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou s’il avait approuvé la frappe en Iran, et si le président américain Donald Trump en avait été informé ; Benjamin Netanyahou a répondu qu’« Israël a agi seul contre le complexe gazier d’Assalouyeh [South Pars] ».
Lors d’un entretien avec la BBC le même jour, le porte-parole de l’ambassade d’Israël à Londres a déclaré que le gisement gazier de South Pars « n’est pas seulement une infrastructure civile, même s’il a cette fonction ». Il a ajouté : « C’est aussi une infrastructure à double usage, qui a aidé les forces iraniennes du CGRI [Corps des gardiens de la révolution islamique] à renforcer leurs capacités, en particulier dans le cadre du programme de missiles balistiques en Iran. Elles ont réapprovisionné leurs missiles grâce à cette infrastructure gazière. Il ne s’agit donc pas uniquement d’une infrastructure civile. »
Cependant, ni Israël ni l’Iran n’ont démontré que les installations ciblées par ces deux pays étaient des objectifs militaires. Human Rights Watch n’a pas été en mesure de déterminer dans quelle mesure l’une ou l’autre de ces installations était utilisée à des fins militaires.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, 80 % du gaz naturel iranien provient de South Pars ; le gaz naturel est employé pour produire 79 % de l’électricité utilisée en Iran, notamment pour le chauffage, l’éclairage, l’alimentation et divers usages industriels. Avant le conflit, la ville industrielle de Ras Laffan, au Qatar, fournissait un cinquième de l’approvisionnement mondial en gaz naturel liquéfié (GNL). QatarEnergy, la compagnie nationale de pétrole et de gaz du Qatar, qui gère Ras Laffan, est le plus grand producteur mondial de GNL ; de nombreux pays d’Asie dépendent fortement de ses approvisionnements.
L’attaque contre Ras Laffan et la perturbation plus générale de l’approvisionnement en gaz naturel liquéfié due à l’incertitude persistante concernant la navigation dans le détroit d’Ormuz pourraient avoir un impact mondial plus large, en particulier sur l’accès à la nourriture et à d’autres produits de première nécessité. Le gaz naturel joue un rôle clé dans la production d’engrais azotés, et il influence les prix de l’énergie au niveau national ; ceci affecte le coût de nombreux autres biens et services de consommation courante, tels que les transports publics pour se rendre au travail, à l’école ou à l’hôpital.
Human Rights Watch a analysé des images satellite à basse résolution enregistrées avant et après l’attaque contre South Pars, en Iran, et a constaté des dégâts importants dans au moins quatre sections du complexe.
Une image satellite datée du 29 mars montre des dégâts causés par des incendies subis par plusieurs structures faisant partie des troisième, quatrième, cinquième et sixième raffineries de South Pars. Ces mêmes structures apparaissaient intactes sur des images enregistrées tôt dans la matinée du 18 mars.
Une partie de ces dégâts est également visible dans des vidéos publiées sur les réseaux sociaux dès le début de l’après-midi du 18 mars, montrant les effets de l’attaque. Ces vidéos, géolocalisées par la plateforme GeoConfirmed (gérée par une équipe de bénévoles) puis corroborées par Human Rights Watch, montrent des incendies et des panaches de fumée s’élevant au-dessus d’au moins deux raffineries, la quatrième et la sixième.
Les dégâts subis par plusieurs chaînes de production des troisième et quatrième raffineries sont visibles sur des images satellite à haute résolution datant du 21 mars, et publiées par le magazine allemand WirtschaftsWoche.
Dans un communiqué publié par l’agence de presse iranienne Tasnim le 18 mars, la Compagnie nationale du gaz iranienne a déclaré que l’attaque avait endommagé « une partie des unités de raffinage » ; l’entreprise nationale a ajouté qu’un incendie sur le site de South Pars avait été éteint, et que des opérations de refroidissement des équipements étaient en cours. Eskandar Pasalar, gouverneur d’Assalouyeh, a déclaré que plusieurs phases avaient été mises hors service « afin de contrôler et de ralentir la propagation du feu », a rapporté l’agence de presse iranienne Fars.
Ahmed Moussa, porte-parole du ministère irakien de l’Électricité, a déclaré à l’Agence de presse irakienne que « suite aux répercussions des événements dans la région, l’approvisionnement en gaz iranien vers l’Irak s’est complètement arrêté ».
Human Rights Watch a également enquêté sur les attaques iraniennes menées contre la ville industrielle de Ras Laffan au Qatar les 18 et 19 mars, et a examiné des images satellite à haute résolution.
Le magazine allemand WirtschaftsWoche a publié une évaluation des dégâts subis par deux sections du complexe industriel de Ras Laffan, sur la base d’images satellite à haute résolution datant du 22 mars. Ces images montrent des dégâts importants subis par l’usine de liquéfaction GNL (LNG Liquefaction Plant), et l’usine Pearl GTL (chargée de conversion gaz-liquide), de la ville industrielle de Ras Laffan.
L'analyse de WirtschaftsWoche montre des dégâts au sein de l'usine de liquéfaction GNL sur certaines parties des lignes de production 4 et 6, ainsi que sur une tour d'échange thermique de la ligne 6 qui semble s'être effondrée.
Le bâtiment adjacent présente des traces de brûlures visibles. Une autre tour semble gravement endommagée, ses parties supérieures ayant disparu. Dans l’usine Pearl GTL, des dégâts importants sur la ligne de production n° 2, y compris au niveau d’une usine chimique, sont également visibles sur les images satellite du 22 mars. Human Rights Watch a comparé ces images avec des images haute résolution datant des 10 et 16 février, qui ne montrent aucun dégât au sein de l’usine de liquéfaction GNL, ni de l’usine Pearl GTL.
À l’usine de liquéfaction GNL, les lignes de production 4 et 6 endommagées totalisent 12,8 millions de tonnes par an, soit environ 17 % des exportations du Qatar, selon un communiqué de QatarEnergy daté du 19 mars. Saad al-Kaabi, ministre de l’Énergie du Qatar et PDG de QatarEnergy, a déclaré que la réparation des dégâts devrait « prendre jusqu’à cinq ans, ce qui aura un impact sur l’approvisionnement des marchés européens et asiatiques ».
Le 19 mars, la compagnie pétrolière Shell, qui détient Pearl GTL conjointement avec QatarEnergy, a déclaré qu’« un incendie qui s’est déclaré au sein de l’installation Pearl GTL à la suite de l’incident a été rapidement maîtrisé ». Shell a indiqué qu’une première évaluation avait confirmé qu’« il faudra environ un an pour réparer entièrement la ligne de traitement n° 2 de l’installation Pearl GTL (Gas-to-Liquids) ».
Les installations de gaz naturel liquéfié constituent des infrastructures gigantesques et complexes. L’usine Pearl GTL est la plus grande usine de ce type dans le monde ; il s’agit de « l’un des projets énergétiques les plus vastes, les plus complexes et les plus ambitieux jamais mis en service », selon Shell.
Après l’attaque israélienne contre South Pars, l’Iran a menacé de riposter contre les infrastructures énergétiques des pays du golfe Persique, désignant spécifiquement comme cibles la raffinerie Samref et le complexe pétrochimique de Jubail en Arabie saoudite, le gisement de gaz d’al-Hosn aux Émirats arabes unis, ainsi que la raffinerie de Ras Laffan et le complexe pétrochimique de Mesaieed au Qatar. Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a déclaré que ces installations étaient « devenues des cibles directes et légitimes et seraient frappées dans les prochaines heures ».
L’agence Fars News, affiliée au CGRI, a déclaré le 18 mars que « le pendule de la guerre est passé de facto d'un état de combats limités et confinés à une guerre économique à grande échelle ». Dans un autre post, Fars News a ajouté : « Nous considérons que le ciblage des infrastructures de carburant, d'énergie et de gaz […] est une cause légitime pour nous, et dès que l'occasion se présentera, nous riposterons avec la plus grande sévérité. »
Les attaques menées tant par Israël que par l’Iran soulèvent des questions cruciales quant à leurs répercussions disproportionnées à long terme. Selon les directives du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), les évaluations de proportionnalité doivent prendre en compte les impacts environnementaux indirects « raisonnablement prévisibles ». Ceux-ci comprennent les « effets de répercussion » (« reverberating effects », parfois appelés « effets domino ») sur l’eau, sur les systèmes alimentaires et sur la santé des civils. Les attaques contre des objectifs militaires sont également illégales si elles sont susceptibles de causer des dommages « étendus, durables et graves » à l’environnement naturel, mesurés en mois ou en années.
Le droit international humanitaire interdit également aux parties belligérantes d’attaquer, de détruire, d’enlever ou de rendre inutilisables des biens indispensables à la survie de la population civile, ce qui peut inclure les infrastructures énergétiques. L’importance du gisement de gaz de South Pars pour la production nationale d’électricité en Iran pourrait le rendre indispensable à la survie de la population iranienne. L’électricité est fondamentale pour presque tous les aspects de la vie quotidienne et de la participation aux activités sociales, et l’accès à l’électricité est un droit humain, a ajouté Human Rights Watch.
Les obligations des parties belligérantes en vertu du droit international humanitaire ne dépendent pas du respect de ces obligations par l’autre partie. Les violations commises par une partie ne peuvent être justifiées par le manquement de l’autre partie à ses obligations.
« Les menaces proférées par de hauts responsables israéliens et iraniens d’attaquer délibérément des infrastructures pétrolières et gazières essentielles se sont transformées en une sinistre réalité : celle d’attaques contre des infrastructures énergétiques vitales qui pourraient affecter des millions de personnes au Moyen-Orient et dans le monde entier », a conclu Joey Shea.
…………..