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Enquête sur l’occupation d’Uvira par le M23 dans l’est de la RD Congo

Témoignage de deux chercheurs de Human Rights Watch

Quartier de Kasenga, Uvira, province du Sud-Kivu, République démocratique du Congo, 16 mars 2026. © 2026 Clémentine de Montjoye/Human Rights Watch

Lewis Mudge, directeur pour l'Afrique centrale chez Human Rights Watch, et Clémentine de Montjoye, chercheuse senior sur la région des Grands Lacs, se sont rendus à Uvira dans l’est de la République démocratique du Congo en mars 2026. Ils ont mené des entretiens avec des dizaines de victimes d’abus commis par le groupe armé M23 et les forces militaires rwandaises lors de leur prise de contrôle de la ville en décembre 2025.

Le M23 s’est retiré d’Uvira en janvier 2026 et conserve des positions au nord, dans la plaine de la Ruzizi, et dans les Hauts Plateaux, les montagnes au sud-ouest de la ville.

Groupe rebelle réapparu dans l’est de la RD Congo en 2021, le M23 s’est depuis emparé de vastes pans du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, y compris les capitales provinciales de Goma et de Bukavu. Le Rwanda fournit un appui militaire crucial au M23, notamment des troupes, de l’artillerie et de la logistique. Bien que le gouvernement rwandais insiste sur le fait qu’il n’agit qu’en légitime défense contre les menaces de la RD Congo, son soutien a été décisif dans les avancées du M23.

Uvira est une ville portuaire stratégique du Sud-Kivu, sur le lac Tanganyika, avec un poste frontalier vers le Burundi. Sa brève occupation par le M23 en décembre 2025 a perturbé les voies d’approvisionnement des forces congolaises et alliées, déplacé des centaines de milliers de personnes et fait peser la menace d’un embrasement régional plus large. Le président américain Donald Trump a convié les dirigeants congolais et rwandais à Washington au début du mois de décembre 2025 pour signer les « Accords de Washington » prévoyant une coopération en matière de sécurité, une non-ingérence et une intégration économique autour des minéraux critiques.

Human Rights Watch a pu se rendre à Uvira après la réouverture de la frontière entre le Burundi et la RD Congo. C’était la première fois que l’organisation accédait à une grande ville d’où le M23 s’est retiré depuis la résurgence du groupe armé, offrant la possibilité de mener des recherches sur le terrain concernant les abus qu’il a commis. C’était aussi la première fois depuis une décennie que des chercheurs de Human Rights Watch se rendaient au Burundi, où une crise politique et des droits humains en 2015 a conduit à l’éviction de la plupart des groupes de défense des droits humains indépendants.

Human Rights Watch a précédemment documenté les abus commis par les forces armées congolaises et les groupes armés alliés jusqu’à ce que le M23 s’empare d’Uvira. Dans l’entretien ci-dessous, l’équipe décrit certaines de ses premières conclusions concernant l’occupation d’Uvira par le M23 et formule des recommandations politiques à l’intention des gouvernements et des organisations internationales et régionales concernés.

En quoi les recherches que vous avez menées à Uvira sont-elles importantes ?

Uvira a été occupée pendant un peu plus d’un mois par le M23. C’est l’occasion pour des groupes comme Human Rights Watch de comprendre et de documenter comment le M23 a exercé son contrôle sur une grande ville. Le M23 ne permet pas aux chercheurs de Human Rights Watch d’accéder aux territoires qu’il contrôle et le gouvernement rwandais nous a interdit à tous les deux l’entrée sur son sol ; ce déplacement était donc très important pour mieux comprendre le régime du M23.

Nous souhaitions également mieux comprendre le rôle des Wazalendo (« patriotes » en kiswahili), milices alliées à l’armée congolaise, qui combattent souvent sur le front contre le M23 et sont responsables de graves atteintes aux droits humains.

Quelles ont été vos premières impressions en arrivant à Uvira ?

La situation à Uvira était calme, mais tendue. Presque toutes les personnes avec qui nous avons parlé ont exprimé leur soulagement que l’occupation par le M23 ait pris fin. Mais la population d’Uvira est exposée aux exactions par les groupes armés depuis longtemps, donc certaines personnes ont également exprimé leurs préoccupations par rapport à leur sécurité future. 

Il est rapidement devenu évident que les forces rwandaises ont joué un rôle clé dans la conquête de la ville, et nos enquêtes suggèrent qu’elles ont également été impliquées dans les abus commis dans les premiers jours de l’occupation. Les déplacements et l’expression ont été surveillés pendant qu’elles étaient sur place, et nous ne faisons que commencer à entrevoir l’étendue des crimes commis à Uvira. De nombreux hommes et garçons ont été pris pour cible, accusés souvent sans fondement d’être affiliés aux Wazalendo. Nous avons interviewé des dizaines d’habitants qui ont décrit des fouilles menées de maison en maison lorsque le M23 et les forces rwandaises sont entrés dans la ville le 10 décembre 2025, et ont décrit des exécutions ou enlèvements d’hommes et de garçons et le meurtre de femmes liées aux membres des Wazalendo. De nombreux hommes qui ont été emmenés lors de ces opérations du M23 sont toujours portés disparus.

Qu’avez-vous appris sur les allégations de fosses communes à Uvira ?

Les fosses communes identifiées à Uvira ont suscité une grande attention médiatique. Nos enquêtes suggèrent que le M23 et les forces rwandaises ont tué au moins plusieurs dizaines de personnes lorsqu’ils ont pris Uvira. Nous nous sommes rendus sur trois sites où des personnes tuées pendant l’occupation ont été enterrées, et nous avons été informés de l'existence de beaucoup d’autres sites.

Cependant, à ce stade, il est difficile de savoir exactement qui est enterré dans toutes les fosses communes qui ont été signalées, y compris à quel moment elles ont été enterrées et comment elles sont mortes. Pendant que la ville était sous contrôle de l’armée congolaise et des Wazalendo en 2025, nous avons également documentés des cas de meurtres de civils. Il est important de protéger ces sites afin de s’assurer que les futurs efforts de responsabilisation pourront en tirer des preuves.

Des femmes montrent l'endroit où le corps d'un proche a été retrouvé après qu'il a été abattu par des combattants du M23, à Uvira, dans la province du Sud-Kivu, en République démocratique du Congo, le 16 mars 2026. © 2026 Lewis Mudge/Human Rights Watch

Quels autres abus avez-vous découverts pendant que vous étiez à Uvira ?

Les combattants du M23 ont également commis des violences sexuelles à l’encontre des femmes et des filles, en particulier celles qui se sont aventurées pour chercher de la nourriture sur leurs terres agricoles, alors qu’elles étaient isolées et vulnérables aux agressions. La plupart de ces femmes et de ces filles n’avaient reçu aucun soin médical. Les violences sexuelles liées au conflit et commises par toutes les parties dans l’est de la République démocratique du Congo se sont intensifiées, tandis que le soutien aux survivantes a considérablement diminué.

Les habitants d’Uvira vivent dans un contexte d’insécurité accrue depuis un certain temps. Certains habitants nous ont indiqué que des combattants Wazalendo avaient harcelé et agressé des personnes à Uvira, y compris des membres de la communauté banyamulenge composée de Tutsis congolais originaires du Sud-Kivu, avant décembre 2025.

Quelles histoires et images vous ont marqués?

Un père nous a emmenés dans la maison où ses fils de 16 et 18 ans ont été tués. Ils se cachaient dans leur maison lorsque le M23 et les forces rwandaises sont entrés dans la ville. Les combattants ont enfoncé la porte et ont abattu les deux garçons. Nous avons ensuite marché jusqu’à une autre maison, située quelques mètres plus loin sur la route, où les combattants ont tiré sur quatre autres garçons et jeunes hommes, âgés de 16 à 23 ans, qui tentaient de se cacher derrière le rideau séparant le lit du reste de la pièce. Leur jeune frère a survécu, bien qu’il ait été gravement blessé. Le sang et les impacts de balle étaient encore visibles sur les murs. Les voisins et les parents ont confirmé que tous les hommes et les garçons tués ce jour-là étaient des civils et n’avaient pas d’armes. Ils ont tous été enterrés dans une tombe avec six autres hommes qui ont également été tués le même jour.

Le mur criblé de balles d'une maison où des combattants du M23 et des forces rwandaises ont abattu quatre jeunes, à Uvira, dans la province du Sud-Kivu, en République démocratique du Congo, le 16 mars 2026. © 2026 Clémentine de Montjoye/Human Rights Watch

Quelle est la situation actuelle à Uvira ?

Le gouverneur du Sud-Kivu et le commandant de l’armée congolaise ont pris certaines mesures pour contrôler les groupes Wazalendo dans la ville. Certains miliciens Wazalendo ont été arrêtés pour avoir menacé et tiré sur des civils, et nous avons pu leur rendre visite dans les cellules de détention militaire. Bien qu’il s’agisse d’étapes importantes en faveur de la responsabilisation, il faudra plus d’efforts pour mettre un terme à la menace contre les civils que représentent les Wazalendo, notamment en dehors d’Uvira. Nous avons exhorté le commandant actuel de l’armée à veiller à ce que tous les responsables d’abus graves soient traduits en justice et à ce que tous les combattants Wazalendo recrutés dans l’armée soient correctement formés et que leurs antécédents soient vérifiés.

Des maisons, des bâtiments gouvernementaux ainsi que des biens appartenant aux Banyamulenge ont été fortement endommagés, et des biens ont été détruits et pillés pendant le retrait militaire, bien qu’il soit difficile d’identifier les responsables.

Mais la situation reste globalement tendue. Les habitants observent comment les autorités gèrent le rétablissement de l’autorité étatique et sont préoccupés par le fait que le M23 reste positionné à proximité de la ville. Certains défenseurs des droits humains qui travaillent à documenter les crimes du M23 depuis son retrait craignent également que des combattants du M23 mènent des attaques de représailles ou que le groupe reprenne la ville.

Que demande Human Rights Watch maintenant ?

Des rapports détaillés, des poursuites judiciaires contre les personnes impliquées dans des abus et des efforts pour prévenir de nouveaux abus sont nécessaires au plus vite. Le gouvernement congolais, avec le soutien des Nations Unies, devrait envisager d’ouvrir une enquête sur les crimes commis à Uvira, y compris en demandant une assistance médico-légale pour exhumer les fosses communes. La Commission d’enquête des Nations Unies sur la situation dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu devrait déployer de toute urgence une équipe à Uvira pour soutenir le travail de documentation et préserver les preuves en vue de faciliter les efforts de justice.

Plus tôt en mars, le gouvernement des États-Unis a imposé des sanctions à l’armée rwandaise et à de hauts commandants militaires rwandais en réponse à la prise d’Uvira et pour appuyer les accords de Washington.

Malgré son retrait, le M23 conserve des bastions juste au nord de la ville et les combats opposant le M23 aux forces congolaises et à leurs alliés Wazalendo se poursuivent. Les gouvernements concernés – notamment ceux des pays de l’Union européenne et du Royaume-Uni – et les acteurs régionaux devraient suivre l’exemple des États-Unis et imposer eux aussi des sanctions ciblées aux commandants du M23 responsables d’abus et aux personnalités et autorités militaires rwandaises qui permettent les abus du M23.

Les États-Unis et l’Union africaine devraient faire en sorte que les mécanismes de surveillance soient utilisés pour faire appliquer les dispositions des Accords de Washington. Les autorités rwandaises et congolaises devraient mettre fin à leur soutien à des groupes armés abusifs et donner la priorité à la protection des civils et à l’accès à l’aide humanitaire.

Enfin, le Rwanda et la RD Congo devraient veiller à ce que toutes les parties belligérantes rendent des comptes pour les crimes graves, y compris en soutenant les enquêtes de la Cour pénale internationale et en ouvrant des enquêtes nationales.

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