- Les violences sexuelles liées au conflit dans l’est de la République démocratique du Congo se sont intensifiées, tandis que le soutien aux survivantes a considérablement diminué.
- Le M23 soutenu par le Rwanda, d’autres groupes armés et les forces militaires utilisent les violences sexuelles comme une arme de guerre, alors que les survivantes sont confrontées à un climat d’impunité qui protège les responsables et à un système de santé privé de moyens pour les accompagner.
- L’armée congolaise devrait prendre toutes les mesures nécessaires pour faire respecter la discipline afin de prévenir les violences sexuelles. Le gouvernement devrait renforcer son soutien aux enquêtes et aux poursuites en matière de violences sexuelles. Les partenaires internationaux devraient accroître leur soutien aux efforts de responsabilisation.
(Kinshasa, le 12 janvier 2026) – Les violences sexuelles liées au conflit dans l’est de la République démocratique du Congo se sont intensifiées, tandis que le soutien aux survivantes a considérablement diminué, ont déclaré Human Rights Watch et l’organisation congolaise de défense des droits des femmes SOFEPADI aujourd’hui.
Human Rights Watch a documenté des violences sexuelles commises par des membres d’au moins cinq groupes armés non étatiques et par des soldats de l’armée congolaise dans l’est de la RD Congo. L’intensification des combats dans les provinces de l’Ituri, Nord-Kivu, et du Sud-Kivu, ainsi que les baisses des financements et les difficultés d’accès aux services de santé n’ont cessé de compliquer l’obtention d’un soutien holistique nécessaire pour les femmes et les filles qui survivent à des violences sexuelles. De nombreux centres médicaux proposant des soins de santé et d’autres formes de soutien ont été contraints de fermer.
« Les groupes armés et les forces militaires utilisent les violences sexuelles comme une arme de guerre dans l’est de la RD Congo », a déclaré Ida Sawyer, directrice de la division Crises, conflits et armes à Human Rights Watch. « Les survivantes de ces crimes atroces sont confrontées à un climat d’impunité qui protège les responsables et à un système de santé privé de moyens pour les accompagner. »
En novembre 2025, Human Rights Watch, en coopération avec les bureaux de Solidarité Féminine pour la Paix et le Développement Intégral (SOFEPADI) à Beni et Buni, a interviewé 23 survivantes de violences sexuelles dans le nord-est de la RD Congo. Les chercheur·euse·s ont également mené des entretiens avec quatre survivantes congolaises en Ouganda qui avaient fui l’est de la RD Congo. Human Rights Watch a également rencontré les autorités provinciales congolaises de la santé et de la justice ainsi que des membres du personnel d’organisations nationales et internationales qui fournissent une assistance aux survivantes. Human Rights Watch a écrit au Département d’État des États-Unis, au porte-parole du gouvernement congolais et à la direction du groupe armé M23, en leur exposant ses conclusions, mais n’a pas reçu de réponse.
Le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) a signalé plus de 80 000 cas de viol dans l’est de la RD Congo entre janvier et septembre 2025, soit une hausse de 32 % par rapport à la même période en 2024. En parallèle, les coupes soudaines et chaotiques du gouvernement des États-Unis dans l’aide internationale au début de l’année 2025 ont brusquement mis fin aux soins médicaux d’urgence et à d’autres formes de soutien pour des milliers de survivantes de violences sexuelles. Beaucoup ont contracté le VIH ou sont tombées enceintes, alors que les cliniques et les hôpitaux de l’est de la RD Congo ne possédaient plus de stocks de kits de prophylaxie post-exposition (« kits PEP » selon l’acronyme anglais) qui étaient auparavant fournis en grande partie par des projets financés par les États-Unis. Ces kits doivent être administrés dans les 72 heures suivant l’exposition pour prévenir le VIH et la grossesse.
Les violences sexuelles perpétrées par le personnel militaire et les membres des groupes armés ont été commises dans différents contextes : attaques visant des groupes ethniques spécifiques lors d’assauts sur des villes et des villages ; prises d’otages et enlèvements à des fins d’esclavage sexuel ; et viols dans les fermes et autres lieux de travail ou lorsque les femmes et les filles se déplaçaient.
Quatre soldats congolais ont violé et battu une jeune fille de 17 ans qui se rendait au travail dans les champs près de son village dans la province de l’Ituri. Gravement blessée, elle a réussi à rentrer chez elle et sa famille l’a emmenée le jour même au centre de santé local, mais celui-ci ne disposait pas de kits PEP. Elle a travaillé pendant deux mois afin d’économiser suffisamment d’argent pour parcourir plus de 40 kilomètres jusqu’à une clinique de Bunia, la capitale de la province. Les tests médicaux ont révélé qu’elle était enceinte et séropositive au VIH.
Dans la province voisine du Nord-Kivu, des combattants du groupe armé M23 ont violé une femme de 42 ans. Elle est arrivée à l’hôpital dans les 72 heures, mais l’établissement n’avait pas de kits. Toujours menacée par le M23 soutenu par le Rwanda, qui contrôle la région, elle a fui un mois plus tard vers l’Ouganda voisin avec ses sept enfants. Elle a reçu un diagnostic de VIH et vit dans un camp de réfugiés, où elle a du mal à obtenir des soins médicaux appropriés, y compris des antirétroviraux, et à subvenir aux besoins de ses sept enfants.
Le viol et les autres violences sexuelles pendant les conflits armés constituent une violation du droit international humanitaire, également appelé droit de la guerre, et sont des crimes de guerre. Les Conventions de Genève et le droit international coutumier interdisent le viol, l’esclavage sexuel, la torture et les mutilations sexuelles, ainsi que toute autre forme d’agression sexuelle.
Les violences sexuelles constituent également une violation du droit international relatif aux droits humains auquel a adhéré la RD Congo par ratification. En vertu de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, les violences fondées sur le genre et le sexe sont interdites. Le Protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples relatif aux droits des femmes en Afrique (Protocole de Maputo) exige des États qu’ils fassent appliquer les lois interdisant les violences sexuelles, punissent les auteurs et mettent en œuvre des programmes de réhabilitation des survivantes. En vertu du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, les survivantes de violences sexuelles ont droit à des soins médicaux de qualité, y compris l’accès à la contraception d’urgence et aux soins d’avortement.
Le contrôle du M23 sur une grande partie du Nord-Kivu et du Sud-Kivu a considérablement entravé l’acheminement de l’aide humanitaire, du fait de la fermeture des principaux aéroports des deux capitales provinciales depuis le début de l’année 2025 et d’autres restrictions d’accès et de circulation.
Bien que des dérogations aient été émises pour les programmes de prévention du VIH qui comprenaient la fourniture de kits PEP, le gouvernement américain a brusquement mis fin au financement de ces programmes dans l’est de la RD Congo. Le gouvernement américain devrait relancer ce financement de toute urgence. Le gouvernement congolais, l’Union européenne, le Royaume-Uni et la Banque mondiale, entre autres, devraient également renforcer immédiatement leur soutien. Les bailleurs de fonds devraient accroître leur soutien aux organisations fournissant des soins holistiques aux survivantes de violences sexuelles, incluant un soutien psychologique, socio-économique et professionnel, ainsi que des programmes de réintégration pour les personnes prises en otage par des groupes armés.
Pour les survivantes de violences sexuelles, le fait d’obtenir justice et de voir les auteurs jugés peut s’avérer impossible dans les zones contrôlées par le M23, où les tribunaux congolais ne fonctionnent pas. Le Rwanda, puissance occupante dans ces régions, a lui aussi des obligations légales internationales de garantir la responsabilisation, y compris par le biais de tribunaux locaux.
L’armée congolaise devrait prendre toutes les mesures nécessaires pour imposer la discipline au sein des forces armées et des milices alliées afin de prévenir les violences sexuelles. Le gouvernement devrait accroître le soutien aux enquêtes et aux poursuites en matière de violences sexuelles, y compris aux unités de police spécialisées, afin de prévenir les violences sexuelles et d’augmenter le nombre de juges et autres personnels judiciaires nécessaires pour que les affaires soient instruites en temps opportun.
Le gouvernement devrait également appliquer la loi de 2022 abolissant les frais juridiques pour les cas de violences sexuelles et veiller à ce que les survivantes reçoivent une aide juridique appropriée. L’assistance juridique devrait être un élément clé du soutien holistique, y compris par le biais des Centres intégrés de services multisectoriels gérés par le gouvernement qui ont été créés en 2023. L’agence des réparations financée par le gouvernement– le Fonds national des réparations des victimes (FONAREV) – devrait veiller à ce qu’une aide financière adéquate parvienne rapidement aux survivant·e·s de violences sexuelles et d’autres crimes graves.
Les États-Unis et l’UE devraient imposer des sanctions ciblées aux responsables et aux commandants impliqués dans les abus récemment documentés. Les partenaires internationaux devraient accroître leur soutien aux efforts nationaux de responsabilisation en RD Congo, y compris par le biais du nouveau cadre de coordination établi entre l’ONU et le gouvernement congolais, et renforcer leur soutien à la Cour pénale internationale (CPI) et à son enquête en cours sur la situation en RD Congo.
« Le gouvernement congolais devrait poursuivre ses efforts pour mettre fin aux violences sexuelles et mettre pleinement en œuvre son programme de justice transitionnelle, en collaboration avec les Nations unies, pour que les victimes aillent accès à la justice » a déclaré Sandrine Lusamba, coordinatrice nationale de la SOFEPADI. « Une coopération régionale en matière de justice est également importante afin de permettre des enquêtes crédibles sur les allégations, d’établir la responsabilité de toutes les parties et de poursuivre véritablement les responsables, tout en fournissant aux survivantes le soutien dont elles ont désespérément besoin.»
Afin de respecter leur vie privée et de garantir leur sécurité, les noms des survivantes de violences sexuelles ont été remplacés par des pseudonymes.
Témoignages de survivantes
Dans le Nord-Kivu, le groupe armé M23 et les Forces démocratiques alliées (Allied Democratic Forces, ADF) financées par l’État islamique ont abusé de femmes et de filles pendant de longues périodes dans leurs camps.
En février, après que le M23 a pris le contrôle de Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu, quatre combattants du M23 sont entrés de force dans la maison de Patience, âgée de 22 ans, où elle vivait avec son fils en bas âge. Les combattants lui ont demandé si son mari était là, ont frappé son fils avec une arme à feu, l’ont attachée à son lit, puis deux combattants l’ont violée.
Ils l’ont ensuite obligée à sortir de la maison, en abandonnant son enfant, et l’ont emmenée dans un camp situé à proximité. Elle a passé trois jours dans le camp, au cours desquels plusieurs combattants l’ont violée, elle et trois autres femmes qui y avaient été conduites. Elle a réussi à s’échapper et à franchir la frontière vers l’Ouganda, où son mari et son fils l’ont rejointe. Lorsqu’elle s’est rendue dans un centre de santé en Ouganda, elle a appris qu’elle était enceinte et qu’elle avait contracté une infection sexuellement transmissible.
Des combattants du M23 ont enlevé Justine à son domicile à Goma en mars 2025. Six hommes armés ont fait irruption dans sa maison lors d’une opération de recrutement forcé et ont exigé de voir son mari. Justine leur a répondu que son mari n’était pas à la maison. Ils l’ont alors frappée elle et son fils de 20 ans, puis l’ont obligée à marcher jusqu’à leur camp près de la ville. Arrivés au camp, deux hommes l’ont emmenée dans une zone isolée, l’ont battue et l’ont violée.
Incapable de marcher, elle est restée là jusqu’au lendemain, lorsque des habitants à proximité ont entendu ses pleurs et l’ont emmenée à l’hôpital. Elle est arrivée à l’hôpital dans les 72 heures après son viol, mais l’établissement n’avait pas de kits PEP. Elle a ensuite fui en Ouganda, où des tests ont révélé qu’elle avait contracté le VIH.
Solange, qui a rejoint le M23 en tant que combattante, a indiqué que le viol était une « habitude » des commandants du M23 et que l’un d’entre eux l’avait violée à plusieurs reprises dans un camp du M23. Elle ne pouvait pas se plaindre ou refuser par peur d’être tuée. Elle a précisé qu’elle connaissait au moins 15 autres femmes qui avaient fui le M23 en raison d’abus.
Les ADF, groupe actif dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri, ont fréquemment enlevé des personnes dans des villages et des champs, les endoctrinant vers leur version de l’islam. Les hommes et les garçons sont entraînés pour devenir des combattants, tandis que les femmes et les filles sont contraintes d’« épouser » des combattants et sont utilisées comme esclaves sexuelles.
Quand Liliane avait entre 14 et 18 ans, de 2020 à 2024, elle a été retenue captive et agressée sexuellement par les ADF. Des combattants des ADF ont attaqué son village dans le Nord-Kivu. Ils ont tué son beau-frère devant elle, puis l’ont kidnappée, elle et sa belle-sœur. Au total, les combattants ont enlevé cinq femmes et trois filles du village, les forçant à porter les corps des personnes qu’ils avaient tuées. Liliane est restée avec les ADF pendant quatre ans, période pendant laquelle ils l’ont contrainte à épouser un combattant de 19 ans.
« Un jour, il m’a menacée de mort parce qu’il voulait avoir un enfant avec moi et que je ne tombais pas enceinte », a raconté Liliane. Plus tard il lui a entaillé la poitrine avec un couteau, en disant qu’il la punissait de ne pas être tombée enceinte. Liliane est parvenue à s’échapper en mai 2024. Lorsque Human Rights Watch l’a rencontrée plus d’un an après sa fuite, elle avait de graves problèmes de santé, notamment une blessure à la jambe qui n’avait pas encore cicatrisé et des douleurs dans tout le corps.
Après trois ans de captivité chez les ADF, Esther et son jeune enfant ont également réussi à s’échapper en 2024, à la faveur d’affrontements entre le groupe armé et l’armée ougandaise. Le père de l’enfant était un combattant des ADF qu’Esther a été contrainte d’épouser pendant sa captivité.
« Mon enfant joue avec d’autres enfants du quartier », a-t-elle raconté. « Certains d’entre eux le traitent de “bébé ADF”, ce qui me cause beaucoup de peine. J’ai peur qu’en grandissant, il me demande où est son père. Je m’inquiète de la façon dont il va gérer ça. » Il n’existe actuellement aucun programme dans l’est de la RD Congo pour aider les personnes qui ont fui les ADF à se réinsérer dans leurs communautés.
Dans la province de l’Ituri, les violences sexuelles constituent une caractéristique courante des violences intercommunautaires. Le groupe armé Coopérative pour le Développement du Congo (CODECO) est responsable de nombreux massacres de civils et incidents de violences sexuelles. Ses combattants attaquent régulièrement des villages et des camps de personnes déplacées internes, principalement habités par des membres de l’ethnie Hema.
Béatrice, 32 ans, a décrit qu’elle et 11 autres civils sont tombés dans une embuscade tendue par des combattants dans un champ près de son village à Fataki, dans le territoire de Djugu, en juin. Les combattants ont tué les six hommes du groupe et ont battu les femmes avec des bâtons et le plat de leurs machettes, puis ils les ont toutes violées. Béatrice a raconté : « Les combattants nous ont frappées en disant : “Vous, les Hema, vous vous croyez trop intelligents. Maintenant vous allez voir.” Après nous avoir violées, ils ont volé tout ce que nous avions, puis se sont enfuis. » Béatrice était enceinte de six mois quand elle a été agressée. Son bébé est né en bonne santé, mais venant s’ajouter à l’horreur de l’attaque, elle a contracté une infection sexuellement transmissible non identifiée.
Agathe, 20 ans, a expliqué qu’une dizaine d’hommes armés ont attaqué son village en Ituri en avril. Appartenant à l’ethnie Hema, elle pense que son village a été ciblé pour des raisons ethniques : « Deux combattants de la CODECO m’ont emmenée et m’ont dit de choisir entre la mort et le viol. Je n’ai pas eu le choix. » Elle a marché pendant trois jours pour rejoindre Bunia afin d’obtenir des soins médicaux. Le manque d’argent pour le transport et l’insécurité constante sur les routes font qu’il est extrêmement difficile pour de nombreuses survivantes d’avoir accès à des soins médicaux. Elle est arrivée trop tard pour utiliser un kit PEP et a appris qu’elle était enceinte.
L’insécurité constante accroît considérablement la vulnérabilité des femmes et des filles, qui sont visées dans la grande majorité des cas signalés de violences sexuelles dans l’est de la RD Congo. Fuyant les combats et les violences, les femmes et les filles sont souvent forcées de vivre et de travailler dans des zones qui ne leur sont pas familières. De nombreuses survivantes interrogées avaient été déplacées à l’intérieur du pays.
Espérance a été déplacée par les combats dans le territoire de Masisi au Nord-Kivu en 2024. Avec ses sept enfants, elle a fui vers une zone proche d’une base de la force de maintien de la paix de l’ONU dans l’est de la RD Congo, la MONUSCO. En décembre 2024, malgré la proximité de la base, elle et deux autres femmes ont été obligées de fuir dans la brousse à l’approche des combats. Là, elles sont tombées sur un groupe de sept combattants membres des Wazalendo, une milice violente associée à l’armée congolaise. Une femme a réussi à s’échapper, mais les combattants ont violé Espérance et tué l’autre femme qui était avec elle.
Les femmes et les filles qui sont attaquées alors qu’elles travaillent dans des fermes et des champs ont souvent peur de retourner au travail. Les femmes vivant dans des camps pour personnes déplacées internes qui doivent parfois quitter le camp et franchir les lignes de front pour trouver de la nourriture et du travail sont exposées à un risque accru de violences sexuelles.
L’armée congolaise, qui est censée protéger les femmes des violences sexuelles, est responsable d’une grande partie de ces violences. Huit survivantes interrogées ont déclaré qu’elles avaient très probablement été violées par des militaires congolais. Bien qu’il soit souvent difficile de déterminer quel groupe ou force armé était responsable des agressions, dans ces cas, les survivantes ont pu identifier les assaillants par leurs uniformes ou ont indiqué qu’ils parlaient la langue lingala, la lingua franca de l’armée et de l’ouest de la RD Congo.
En janvier, les ADF ont attaqué le village de Thérèse, dans le Nord-Kivu, vers les 5 heures du matin. Elle s’est enfuie dans la brousse avec sa famille, mais son père, âgé de 70 ans, est resté pour protéger leur maison. Les ADF l’ont tué lui et huit autres personnes ce jour-là. Thérèse est retournée au village le lendemain et a trouvé le corps de son père avec des entailles à la machette sur les bras et une blessure par balle à la tête. Après avoir enterré son père, Thérèse s’est rendue à Beni. Sa mère est morte peu de temps après, et Thérèse a alors eu la responsabilité de s’occuper de sa famille. En mai, deux hommes en tenue militaire parlant lingala l’ont violée alors qu’elle récoltait du cacao. « Depuis l’incident, je ne suis pas retournée dans les champs », a-t-elle expliqué. « J’ai peur maintenant. La vie est devenue très difficile. »
La jeune fille de 17 ans, qui a été sévèrement battue, violée par quatre soldats et laissée pour morte, a raconté : « Ils ont dit que si je refusais de coucher avec eux, ils me tueraient.Certains m’ont attrapé les bras. Ils m’ont frappée, ils avaient des bâtons. Ils m’ont battue avec ces bâtons et avec leurs mains. »
Elle a ajouté qu’elle était restée allongée pendant cinq heures dans la brousse avant de trouver la force de rentrer chez elle à pied. Ses proches l’ont emmenée au centre de santé local, mais celui-ci ne disposait pas de kits PEP. Plus tard, lorsqu’elle s’est rendue à Bunia, elle a été traitée à la clinique de SOFEPADI. Elle a raconté : « Alors que nous étions dans le camp [de personnes déplacées internes] à Bunia, j’ai entendu parler de « l’espace sûr » géré par SOFEPADI, qui m’a aidée jusqu’à aujourd’hui. Quand je suis arrivée dans l’espace sûr, j’ai expliqué ma situation, et ils m’ont emmenée à l’hôpital. J’avais [le VIH], et ils ont découvert que j’étais aussi enceinte. J’ai appris à faire des vêtements, ce qui me procure un peu d’argent pour aider ma fille et ma famille. »
Sylvie, une survivante de violences sexuelles de 27 ans vivant en Ituri, est tombée enceinte après que trois hommes non identifiés l’ont violée alors qu’elle se rendait au travail dans les champs près de son village avec trois autres femmes. « Ils sont sortis de nulle part », a-t-elle expliqué. « Les autres femmes ont fui, mais je suis tombée. Ils m’ont dit : “Tu seras notre femme pendant quelque temps.” » Elle a finalement pu s’échapper et est rentrée chez elle, où sa grand-mère l’a emmenée directement au centre de santé du village. Le centre n’avait pas de kits PEP et, deux mois plus tard, elle a appris qu’elle était enceinte.
Soins médicaux
L’Agence des États-Unis pour le développement international (United States Agency for International Development, USAID) avait fourni des financements à IMA World Health afin que l’organisation distribue des kits PEP à 80 % des centres de santé dans les provinces du Sud-Kivu, du Nord-Kivu et de l’Ituri. IMA World Health avait commandé 116 000 kits au début de l’année 2025, mais le financement a ensuite été retiré, de sorte que ces kits ne sont jamais parvenus dans les centres de santé de l’est de la RD Congo.
Les centres de santé gérés par Médecins Sans Frontières (MSF) disposent d’un approvisionnement distinct, et le UNFPA comble les manques lorsque c’est possible. Le Fonds des réparations du gouvernement congolais, FONAREV, a également dépensé 1,5 million d’USD pour des kits PEP en 2025. Même avant que l’administration Trump ne coupe les financements de l’USAID en février, l’offre ne répondait pas aux besoins importants.
De mars à septembre, il y a eu un manque quasi total de kits PEP dans l’est de la RD Congo. Selon le UNFPA, en mai 2025, seules 7 des 34 zones de santé du Nord-Kivu disposaient d’un stock minimal. Au mois de septembre, seuls 895 kits complets étaient disponibles pour l’ensemble de la province, où l’on dénombre des centaines de cas chaque semaine. D’après les organisations nationales et internationales travaillant dans les provinces de l’Ituri et du Sud-Kivu, la situation dans les autres provinces est similaire.
En septembre, IMA World Health a reçu environ 30 000 kits grâce à un financement de la Banque mondiale. Ce financement a pris fin en décembre; le montant du financement disponible en 2026 est inconnu et rien n’indique que les besoins diminueront.
Au-delà de la pénurie immédiate de kits PEP, de nombreux problèmes se posent dans la chaîne de distribution pour livrer les kits là où ils font cruellement défaut, exacerbés par les combats en cours. Ceci est particulièrement vrai dans les zones occupées par le M23, où les aéroports et les banques ne fonctionnent plus. Les réductions des financements de l’USAID aggravent le problème, car les organisations humanitaires ont été contraintes de réduire les programmes et de licencier du personnel qui aurait géré la livraison des kits PEP aux centres de santé.
Il existe aussi des lacunes majeures dans le dépistage et le traitement du VIH. En 2025, dans la province de l’Ituri, par exemple, les centres de santé ne disposaient que de deux médicaments sur les trois nécessaires au traitement du VIH chez les enfants. Les tests sont rares dans l’est de la RD Congo. Bien que la loi congolaise exige une prise en charge initiale et des tests gratuits après des violences sexuelles, ce n’est pas toujours le cas. Le traitement du VIH à long terme est inabordable pour la plupart des personnes. Des frais importants sont également dus pour le traitement d’autres blessures ou problèmes médicaux subis par les survivantes du fait du viol ou de la captivité, comme les coups, les blessures par balle ou les entailles à la machette.
Depuis l’adoption du Protocole de Maputo en 2018, l’avortement est légal en RD Congo dans certaines circonstances, dont le viol. Cependant, des obstacles importants subsistent pour les femmes et les filles qui cherchent à avoir accès à un avortement légal et sûr, car peu de centres de soins de santé primaires ont la capacité de les pratiquer, les procédures dangereuses sont répandues et la stigmatisation entourant l’avortement se poursuit.
Soutien psychosocial et socio-économique
Les survivantes devraient avoir accès à un soutien en santé mentale immédiat et à plus long terme pour les traumatismes subis et pour les aider à surmonter la stigmatisation tragique et généralisée associée aux violences sexuelles. Beaucoup ont également besoin d’aide pour obtenir de la nourriture, des soins médicaux et d’autres produits de première nécessité. Malgré une nouvelle directive qui interdit d’exclure les filles enceintes de l’école, les filles et les jeunes femmes peuvent également avoir besoin d’un soutien pour retourner à l’école. La plupart des femmes dans l’est de la RD Congo dépendent de l’agriculture pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles. Presque toutes les survivantes interviewées n’étaient pas retournées dans leurs fermes en raison de craintes fondées d’être à nouveau agressées ou à cause des combats en cours.
Des organisations locales ont formé des psychologues dans l’est de la RD Congo qui sont à même de fournir un soutien psychologique aux survivantes ; certaines disposent de programmes de formation professionnelle pour aider les survivantes à acquérir des compétences afin de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles, en particulier lorsqu’elles ne sont plus en mesure d’aller dans leurs fermes. Mais les femmes qui se trouvent dans des zones plus éloignées ou peu sûres ou qui ont été déplacées à plusieurs reprises n’ont souvent pas accès à ce soutien. Le financement est également limité et n’est souvent pas une priorité, malgré l’impact positif à long terme.
L’insécurité persistante et les attaques menées par les groupes armés ont contraint plusieurs organisations à interrompre leurs programmes dans certaines zones. Le 7 novembre, des combattants appartenant très probablement au groupe armé connu sous le nom de Convention pour la Libération Populaire (CRP) ont incendié et pillé plusieurs structures en bordure du camp de personnes déplacées de Kigonze à Bunia, dont un centre de soutien psychologique géré par SOFEPADI.
Absence de programmes de réintégration pour les anciennes captives des ADF
Il n’existe pas de programmes spécialisés offrant un soutien psychosocial, une réadaptation ou une formation aux moyens de subsistance à destination des survivantes qui rentrent chez elles après avoir été retenues en otage pendant des années par les ADF. Certaines sont traitées comme des criminelles et détenues pendant des mois dans de mauvaises conditions dans les prisons des services de renseignement militaires congolais avant d’être autorisées à rentrer chez elles. Une survivante qui a réussi à s’échapper après trois ans de captivité aux mains des ADF a déclaré que son père a dû payer 1 000 USD pour sa libération après qu’elle a passé quatre mois en détention.
Lorsque les survivantes retournent dans leurs communautés, parfois enceintes ou avec des enfants nés de combattants des ADF, elles sont confrontées à une stigmatisation et à un harcèlement considérables.
Accès à la justice
Malgré certains progrès, notamment des réformes légales, le recours accru aux tribunaux itinérants et un certain nombre de condamnations relativement médiatisées, l’accès à la justice dans l’est de la RD Congo reste difficile pour la plupart des survivantes de violences sexuelles. Aucune des personnes interviewées n’avait déposé de plainte officielle. Beaucoup estimaient que les plaintes n’avaient aucune chance d’aboutir à une issue favorable parce qu’elles ne seraient pas en mesure de reconnaître leurs agresseurs. D’autres ont indiqué qu’elles ne savaient pas comment saisir la justice ou qu’elles n’avaient pas confiance dans le système judiciaire. Les autorités judiciaires militaires du Nord-Kivu et de l’Ituri ont déclaré que les violences sexuelles étaient une priorité pour elles, mais ont souligné le problème de l’identification des suspects et ont expliqué que le manque de financement et l’insécurité persistante rendaient les enquêtes sur place difficiles. Dans le Nord-Kivu et en Ituri, une équipe dédiée du bureau du procureur militaire s’occupe des cas de violences sexuelles.
Même lorsque les affaires sont portées devant les tribunaux compétents, il y a des problèmes. Les procès se déroulent en français, langue que de nombreuses survivantes ne parlent pas, dans le cadre d’un système judiciaire militaire qui a été critiqué pour violation des droits humains. Les dépenses que cela implique rendent la justice hors d’atteinte pour beaucoup de victimes. Pour intenter une action, en plus des honoraires d’avocat, les plaignantes doivent payer pour obtenir des rapports médicaux, des preuves médico-légales et des copies des dossiers judiciaires. Les coûts administratifs peuvent atteindre 1 000 USD par affaire. La protection des victimes et des témoins constitue également un problème important, en particulier dans l’environnement instable actuel.
Il est essentiel que le gouvernement congolais et les partenaires internationaux renforcent leur soutien aux efforts de responsabilisation nationaux. Le gouvernement devrait aussi envisager de créer un mécanisme de justice internationalisé qui pourrait compléter le travail de la CPI et des tribunaux nationaux, principalement militaires. Ce mécanisme, qui pourrait prendre la forme de chambres mixtes spécialisées ou d’un tribunal mixte spécial, permettrait d’accroître la capacité du système judiciaire national à mener des enquêtes et des poursuites sur les crimes internationaux graves, y compris les violences sexuelles, de manière équitable et efficace.
Réparations
Le gouvernement congolais a lancé le FONAREV, un projet bien financé doté d’un budget important, pour fournir des réparations aux victimes de violences sexuelles et d’autres crimes graves, ainsi qu’une aide d’urgence aux personnes qui ont récemment survécu à des violences sexuelles. Sa directrice générale adjointe, Emmanuella Zandi, a déclaré que le FONAREV avait effectué des versements à plus de 1 000 victimes dans les provinces de l’Ituri, des Kasaï et du Bas-Congo à qui des réparations avaient été dues dans le cadre de condamnations judiciaires.
Cependant, le programme, dont le financement est censé inclure 11 % des revenus miniers totaux de la RD Congo, a fait l’objet d’allégations de corruption. Le FONAREV a répondu à ces allégations en octobre, en publiant un communiqué de presse dans lequel il a déclaré qu’il recruterait un cabinet externe chargé d’auditer ses comptes de manière indépendante.