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Indonésie : Attaque à l'acide contre un défenseur des droits humains

Une enquête civile sur l'agression contre Andrie Yunus est cruciale pour déterminer les responsabilités

Andrie Yunus, coordinateur adjoint de l’ONG indonésienne KontraS, participait à une manifestation à Bandar Lampung, sur l’île de Sumatra en Indonésie, le 5 février 2026. © 2026 Project Multatuli/Adrian Mulya

(Sydney, 24 mars 2026) – Le président indonésien Prabowo Subianto devrait immédiatement publier un décret présidentiel instituant une commission d’enquête chargée de faire la lumière sur l’attaque à l’acide contre un éminent défenseur des droits humains qui avait critiqué l’armée, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch ; cette commission devrait être indépendante vis-à-vis de l’armée. Bien que la police militaire ait arrêté quatre soldats en lien avec cette attaque, les antécédents d’impunité pour les forces armées indonésiennes dans les affaires de violations graves des droits humains soulève des inquiétudes quant à l’obligation de rendre des comptes.

Vers 23 heures, le 12 mars 2026, à un carrefour du quartier de Menteng à Jakarta, deux hommes à moto ont aspergé d’acide Andrie Yunus, un coordinateur adjoint de 27 ans à KontraS, la Commission non gouvernementale pour les disparus et les victimes de violences. Yunus venait de terminer l’enregistrement d’une interview pour un podcast à la Fondation indonésienne d’aide juridique et rentrait chez lui à moto. Il a subi des brûlures sur 24 % de la surface de son visage, de sa poitrine et de ses mains, et a peut-être perdu son œil droit.

« Cette brutale attaque à l’acide perpétrée dans le centre-ville de Jakarta contre un éminent défenseur des droits humains, commise par des membres présumés des services de renseignement militaire, suscite de graves inquiétudes pour tous les militants des droits humains en Indonésie », a déclaré Elaine Pearson, directrice pour l’Asie à Human Rights Watch. « Le président Prabowo devrait mettre en place une équipe d’enquête indépendante chargée d’enquêter sur l’attaque contre Andrie Yunus, afin de garantir que tous les responsables soient traduits en justice. »

Le 18 mars, la police militaire indonésienne a arrêté un capitaine, deux lieutenants et un sergent, tous trois employés par l’Agence indonésienne de renseignement stratégique (Badan Intelijen Strategis, BAIS). Cette agence gère le renseignement militaire sous le commandement des Forces armées nationales.

La police nationale avait auparavant diffusé des vidéos de vidéosurveillance montrant l’attaque à l’acide ; on y voit deux hommes suivant Yunus sur sa moto, faisant demi-tour et jetant l’acide sur lui. La police a également publié plus de 2 000 images provenant de 86 caméras de vidéosurveillance autour de Jakarta qui avaient filmé Yunus jusqu’à une semaine avant l’attaque. Ces images couvraient des lieux allant du parc du Monument national de Jakarta, où Yunus avait participé à une manifestation, jusqu’à Bogor, où il rendait visite à ses parents.

La police nationale a divulgué les initiales de deux suspects, apparemment identifiés à partir des images de vidéosurveillance. La police militaire a fourni les initiales des quatre militaires arrêtés, mais celles-ci différaient de la liste de la police, ce qui a fait craindre que toutes les personnes impliquées dans l’attaque n’aient pas été identifiées.

Dans le passé, Andrie Yunus a ouvertement critiqué l’armée indonésienne, en particulier depuis que le Parlement indonésien a adopté un amendement à la loi sur les forces armées qui élargit le rôle de l’armée dans les secteurs civils. Il a également contribué à un rapport sur l’implication possible d’officiers du BAIS dans des incendies criminels lors des manifestations nationales contre la situation économique en août et septembre 2025. Il avait confié à des amis proches et à ses parents que des inconnus le menaçaient et le surveillaient.

Plus de 420 organisations ont publié des déclarations condamnant les « mains invisibles » qui ont planifié l’attaque contre Yunus et appelant à une enquête complète et indépendante. KontraS a qualifié l’attaque de « brutale et diabolique ».

Le 19 mars, le président Prabowo a déclaré aux journalistes : « C'est un acte barbare, nous devons entamer des poursuites. Nous devons enquêter. Qui leur a donné l'ordre, qui les a payés ? »

En vertu de la loi indonésienne, la police civile ne peut enquêter sur le personnel militaire, à quelques exceptions près rarement invoquées. La loi de 1997 sur les tribunaux militaires prévoit que l’armée enquêtera sur les crimes commis par des soldats et que les tribunaux militaires sont compétents pour juger tous les crimes présumés commis par des soldats. Le système de justice militaire en Indonésie manque de transparence, d’indépendance et d’impartialité, et n’a pas réussi à enquêter et à poursuivre comme il se doit les violations graves des droits humains présumées commises par le personnel militaire.

À titre d’exemple, la police de Papouasie a enquêté sur une attaque survenue en octobre 2024 à Jayapura, au cours de laquelle deux hommes à moto ont lancé une bombe incendiaire sur la salle de rédaction du journal Jubi. Le rapport de police de janvier 2025, fondé sur des entretiens avec neuf témoins et des enregistrements de vidéosurveillance, impliquait deux soldats indonésiens. Mais l’armée a renvoyé le rapport à la police, affirmant qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves pour donner suite.

KontraS est depuis longtemps la cible d’attaques. En 2001, une bombe a été envoyée au domicile du fondateur de l’organisation, Munir Thalib, alors que KontraS enquêtait sur le rôle d’une équipe des forces spéciales dans l’enlèvement de militants. Le 7 septembre 2004, Munir Thalib a été empoisonné lors d’un vol de Garuda Indonesia reliant Singapour à Amsterdam, ce qui a entraîné son décès. Deux civils ont été condamnés dans cette affaire, mais un tribunal de Jakarta a acquitté en 2008 un ancien adjoint de l’Agence nationale de renseignement qui avait initialement été inculpé de meurtre avec préméditation.

Depuis son entrée en fonction en octobre 2024, le gouvernement Prabowo a adopté des lois et des politiques qui portent atteinte aux droits humains, créant un climat hostile à la société civile, a déclaré Human Rights Watch. Les modifications apportées à la loi sur les forces armées, promulguées en mars 2025, permettent aux officiers de l'armée d'occuper davantage de postes au sein du gouvernement. Des militants ont exprimé leur inquiétude quant au fait qu'un projet de loi sur la lutte contre la désinformation et la propagande étrangère pourrait être utilisé pour cibler les détracteurs du gouvernement. Prabowo a maintes fois fait part de ses inquiétudes concernant les « marionnettes d’acteurs étrangers », faisant craindre une répression à l'encontre des groupes de la société civile qui reçoivent une aide internationale.

« Il est crucial que le gouvernement indonésien identifie et poursuive toutes les personnes responsables de l’horrible attaque à l’acide contre Andries Yunus », a conclu Elaine Pearson. « Le président Prabowo devrait démontrer au peuple indonésien que de telles violences ne seront pas tolérées, quels qu’en soient les auteurs, et quels que soient leur rang et leur titre. »

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