Caricature illustrant le labyrinthe d’obstacles imposés par le gouvernement indonésien aux journalistes étrangers, ou aux représentants d'organisations de défense des droits humains, souhaitant se rendre dans les provinces indonésiennes de Papouasie et Papouasie occidentale.

© 2015 Toni Malakian pour Human Rights Watch

(Jakarta, le 11 novembre 2015) – Les autorités indonésiennes continuent à limiter l’accès des journalistes et des observateurs des droits humains étrangers aux deux provinces constituant la Papouasie, dans la partie orientale de l’archipel.Ces restrictions contredisent l’annonce faite par le Président indonésien Joko Widodo – connu familièrement sous le nom de Jokowi – selon laquelle tous les médias étrangers accrédités auraient accès sans entraves à la Papouasie.

« Les restrictions d’accès imposées par le gouvernement ont, depuis bien trop longtemps, fait de la Papouasie l’“île interdite” de l’Indonésie, pour les médias étrangers et les observateurs des droits humains », a déclaré Phelim Kine, Directeur adjoint de la division Asie à Human Rights Watch. « Bloquer l’accès des médias sous prétexte de vagues motifs “sécuritaires” empêche de nombreux journalistes étrangers d’effectuer des reportages sur la Papouasie, ce qui soulève d’inquiétantes questions quant à ce que le gouvernement pourrait bien essayer de cacher là-bas. »

Le rapport de 75 pages, intitulé « Something to Hide?: Indonesia’s Restrictions on Media Freedom and Rights Monitoring in Papua » (« Quelque chose à cacher ? Les restrictions à la liberté des médias et des observateurs des droits humains imposées par l’Indonésie en Papouasie »), analyse le rôle du gouvernement dans le blocage de l’accès aux provinces de Papouasie et de Papouasie Occidentale (dont l’ensemble est dénommé « Papouasie »), y compris des mesures répressives prises par les autorités même après la déclaration faite par le président Jokowi.

Les entraves à l’accès à la Papouasie, en vigueur depuis des décennies, sont intimement liées à la suspicion du gouvernement envers les motivations de citoyens étrangers, dans une région depuis longtemps perturbée par la corruption généralisée, les dégradations environnementales, le mécontentement populaire vis-à-vis de Jakarta, ainsi que par un faible mouvement insurrectionnel indépendantiste.

Dans le cadre de la rédaction de ce rapport, Human Rights Watch a interviewé 107 journalistes, rédacteurs, éditeurs et représentants d’organisations non-gouvernementales indonésiennes et internationales. Les correspondants étrangers ont décrit une procédure opaque et imprévisible pour demander un permis, à l’issue de laquelle ils ne reçoivent souvent aucune réponse finale. Nombre d’entre eux ont attendu en vain leur autorisation pendant des mois – et dans certains cas, pendant des années.

Les propos tenus par le président Jokowi, le 10 mai, ont suscité de fortes résistances de la part de certains représentants du gouvernement et des forces de sécurité, a déclaré Human Rights Watch. Par ailleurs, le gouvernement n’a pas émis de directive écrite précise après l’annonce, ce qui a ouvert la voie à sa non-application par les agences de l’État et les forces de sécurité opposées à un assouplissement des restrictions à l’accès des observateurs étrangers à la Papouasie.

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Plusieurs hauts représentants de l’État ont depuis contredit publiquement la déclaration du Président. Jusqu’au Ministère des Affaires étrangères, qui a annoncé avoir « liquidé » l’organisme dénommé « Clearing House », une entité constituée de 18 agences et qui servait jusque-là à approuver les journalistes, mais a confirmé qu’une autorisation préalable de la police est toujours nécessaire pour les médias étrangers qui souhaitent accéder à la Papouasie. Le Ministère des Affaires étrangères continue également dans certains cas à demander à des journalistes qui veulent se rendre en Papouasie de fournir à l’avance des informations détaillées sur leurs sources potentielles, et les dates de leurs déplacements.

Des correspondants étrangers ont témoigné des résultats contrastés de leurs tentatives de profiter de l’assouplissement annoncé des restrictions d’accès à la Papouasie. Par exemple, après l’annonce de Jokowi, l’ambassade indonésienne à Bangkok a traité et délivré en seulement 15 jours un visa de reporter pour la Papouasie à Cyril Payen, correspondant de France 24 basé à Bangkok. L’ambassade l’a également assuré qu’il n’était pas obligé de se soumettre à quelque contrôle que ce soit de la part de la police ou des autorités de l’immigration, pendant son séjour en Papouasie. « Je ne sais pas si j’ai eu de la chance, ou pas, » a affirmé Cyril Payen. « Ils se sont vraiment ouverts. »

Pourtant, un correspondant étranger basé à Jakarta a montré à Human Rights Watch une copie de sa correspondance avec le Ministère des Affaires Étrangères en juillet 2015, dans laquelle un représentant de ce dernier citait comme prérequis à tout accès à la Papouasie le surat jalan, ou permis de déplacement délivré par l’Agence de renseignement de sécurité de la Police Nationale, ainsi qu’une « lettre de notification » précisant « le but, les dates de séjours et les lieux couverts en Papouasie » par le journaliste.

Les journalistes étrangers qui finissent par obtenir un permis d’accès à la Papouasie font souvent l’objet de surveillance et de harcèlement après leur arrivée dans la région. Plusieurs d’entre eux ont affirmé qu’on leur imposait d’avoir une « escorte » officielle membre de l’Agence de renseignement de l’État (Badan Intelijen Negara, BIN) pendant toute la durée de leurs visites, limitant considérablement leur capacité à rendre compte de problématiques jugées sensibles.

« Le président Jokowi devrait combler l’écart entre discours et réalité en mettant par écrit la garantie d’un accès sans entraves des médias étrangers à la Papouasie », a souligné Phelim Kine. « Il devrait signifier clairement aux représentants du gouvernement comme aux membres des forces de sécurité que bloquer les journalistes est inacceptable en Papouasie, et partout ailleurs en Indonésie. »

Les journalistes indonésiens – et notamment ceux qui appartiennent à l’ethnie papoue – sont également susceptibles de subir les restrictions à la liberté des médias en Papouasie, a déclaré Human Rights Watch. Rendre compte de la corruption et des accaparements de terre peut être dangereux partout en Indonésie, mais les journalistes nationaux et locaux ont affirmé à Human Rights Watch que ces risques sont encore plus grands en Papouasie. De plus, les journalistes subissent harcèlement et intimidations, et parfois même des violences de la part des autorités, de citoyens ou des forces indépendantistes, quand ils traitent de sujets politiques sensibles et de violations des droits humains.

En Papouasie, les journalistes déclarent s’autocensurer régulièrement pour éviter des représailles suite à leurs reportages. Ce climat de peur et de défiance est renforcé par la pratique connue de longue date des forces de sécurité, consistant à payer des journalistes comme informateurs, voire même à déployer des agents qui travaillent sous couverture dans les rédactions, comme journalistes. De telles pratiques servent à la fois à limiter toute couverture négative, et à encourager les informations positives sur la situation politique. Elles provoquent une grande méfiance entre journalistes.

Des représentants d’organisations non-gouvernementales internationales, des experts des Nations Unies et des chercheurs étrangers ont également été confrontés à des obstacles de la part des autorités pour se rendre en Papouasie. Depuis 2009, le Comité International de la Croix Rouge, l’organisation de développement hollandaise Cordaid, et les Brigades de paix internationales (Peace Brigades International – PBI) ont tous limité ou mis un terme à leurs opérations en Papouasie, en raison de pressions de la part du gouvernement indonésien.

En 2013, le gouvernement indonésien a bloqué une visite propose par Frank LaRue, qui était alors Rapporteur spécial des NU sur la promotion et la protection du droit à la liberté d’expression et d’opinion. Des sources diplomatiques à Genève ont dit à Frank LaRue que le gouvernement avait gelé sa demande de visite parce qu’il avait inclut la Papouasie dans son itinéraire proposé. « [La mission indonésienne à Genève] a demandé dans quelles zones je souhaitais me rendre [et] j’ai répondu Jakarta et d’autres endroits importants comme Bali, mais pour moi, ai-je dit, c’était très important de visiter Aceh et la Papouasie, » a raconté Frank LaRue à Human Rights Watch. « Ils ont répondu “Très bien, on reviendra vers vous.” Ce que cela a donné, c’est qu’ils ont reporté les dates et repoussé indéfiniment le voyage. »

« Nos recherches montrent clairement que la suppression des restrictions d’accès n’est pas le remède miracle pour résoudre les problèmes de fonds de la Papouasie, ou pour dissiper les soupçons des autorités indonésiennes envers les médias étrangers et les autres observateurs, » a souligné Phelim Kine. « Mais une plus grande transparence et un meilleurs accès sont des éléments essentiels pour un avenir qui respecte les droits humains en Papouasie, en permettant d’exposer au grand jour les abus de pouvoir qui sont restés bien trop longtemps à l’abri des regards. »

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Témoignages extraits du rapport « Quelque chose à cacher ? »

« Je connais beaucoup de journalistes que [les bureaux de délivrance des visas indonésiens] ont ignorés, et qui n’ont tout simplement jamais eu de nouvelles [après avoir déposé une demande d’accès à la Papouasie]. »
- Rohan Redheya, journaliste indépendant hollandais qui a déposé une demande de visa auprès de l’ambassade indonésienne à La Haye en juillet 2014, mais n’a jamais reçu de réponse formelle bien que l’ambassade l’ait informé que le processus d’autorisation ne durait qu’« environ deux semaines ».

« Le système de vote par consensus du Clearing House signifie que toute personne détient un pouvoir de veto individuel, ce qui implique généralement que l’opinion de la personne la plus paranoïaque présente à la réunion l’emporte. Ces restrictions alimentent toutes sortes de spéculations sur la Papouasie : l’idée que le gouvernement indonésien a “quelque chose à cacher” y trouve de l’écho. Mais le gouvernement indonésien se retrouve dans une position absurde, puisqu’ils entendent parler de reportages incendiaires, ce qui les pousse de fait à imposer des restrictions, et ce sont ces restrictions qui empêchent les bons journalistes d’écrire sur la complexité de cet endroit. »
- Bobby Anderson, spécialiste du développement social et chercheur, qui a travaillé en Papouasie entre 2010 et 2015, au sujet des restrictions subies par les journalistes étrangers.

« Donc Mr @jokowi, les journalistes étrangers sont libres de travailler partout en Papouasie, mais les gens que nous interviewons sont arrêtés après notre départ ? »
- Marie Dhumières, une journaliste française, a émis ce tweet le 8 octobre 2015, peu après l’arrestation de trois activistes papous qu’elle avait interviewés en Papouasie en septembre. Les activistes ont été relâchés peu après la diffusion de ce tweet.

« Si vous lisez tous les articles d’actualités dans tous les journaux de Manokwari [en Papouasie], vous vous apercevrez que leurs sources sont presque toutes, quasiment à 100%, des représentants du gouvernement. Leurs sources sont toujours des représentants du gouvernement, des agents de police, ou des officiers de l’armée. »
- Agusta Bunai, présentatrice de Papua Barat TV, au sujet de l’autocensure pratiquée par les journalistes qui craignent d’éventuelles représailles pour toute information indépendante.