(Monrovia, le 20 mai 2026) – Les frais d’inscription et d'autres coûts liés à la scolarisation dans les écoles publiques du Libéria constituent un obstacle majeur à l’éducation, contraignant de nombreux enfants à retarder leur inscription, à manquer l’école ou à abandonner complètement leurs études, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui.
Ce rapport de 75 pages, intitulé « “Without Education, There Will Be Nothing”: School Fees and Other Barriers to Education in Liberia » (« “Sans éducation, il n’y aura rien” : Frais de scolarité et autres obstacles à l’éducation au Libéria »), indique que les frais imposés – malgré la garantie légale d’une éducation gratuite et obligatoire de la 1ère à la 9ème année scolaire – font peser un lourd fardeau financier sur les familles, et portent atteinte au droit des enfants à l’éducation. Au Libéria, les enfants s’inscrivent souvent à l’école avec plusieurs années de retard et sont renvoyés chez eux lorsque leurs parents ne peuvent pas payer leurs frais de scolarité ; dans certains cas, les enfants travaillent pour aider à payer ces frais. De nombreux enfants finissent par abandonner l’école, ou parfois ne la fréquentent jamais.
« Le gouvernement libérien a pris des engagements importants en faveur de l’éducation gratuite et obligatoire, mais les frais de scolarité continuent d’empêcher des enfants d’aller en classe », a déclaré Jo Becker, directrice du plaidoyer auprès de la division Droits des enfants à Human Rights Watch. « La suppression de ces frais constituerait une mesure cruciale pour élargir l’accès à l’éducation et améliorer l’avenir des enfants. »
Entre novembre 2025 et janvier 2026, Human Rights Watch a visité 21 écoles et mené des entretiens avec 118 parents, enseignants et responsables scolaires dans les comtés de Montserrado, Margibi, Nimba, Bong et Grand Bassa. Des défenseurs libériens des droits des enfants ont également organisé des entretiens entre pairs (« peer-to-peer interviews ») avec 61 enfants et adolescents.
Un garçon de 14 ans a exliqué à Human Rights Watch qu’il avait quitté l’école pour aider sa mère à vendre des marchandises au marché : « En ce moment, je ne suis pas à l’école parce que mes parents n’ont pas les moyens de m’y envoyer. J’ai vraiment envie d’y retourner. »
Le Libéria affiche l’un des taux de non-scolarisation les plus élevés au monde. Environ un tiers de tous les enfants d’âge scolaire, âgés de 3 à 17 ans, et la moitié des enfants vivant en milieu rural n’ont jamais été scolarisés. Seuls 38 % des enfants terminent la 6ème année scolaire, et à peine 17 % terminent la 9ème année. Ces chiffres classent le Libéria parmi les systèmes éducatifs les moins performants au monde, et soulignent l’ampleur de l’exclusion à laquelle sont confrontés les enfants. En moyenne, un enfant qui entre à l’école à l’âge de 4 ans n’aura suivi que 4,2 années d’enseignement à l’âge de 18 ans.
Malgré des lois imposant la gratuité de l’enseignement de la 1ère à la 9ème année scolaire, les enfants à tous les niveaux – de l’éducation de la petite enfance jusqu’au deuxième cycle du secondaire – sont tenus de payer des frais d’inscription et d’autres coûts pour fréquenter les écoles publiques.
Pour de nombreux enfants, ces frais obligatoires ne constituent pas un simple échec politique abstrait, mais entraînent une exclusion quotidienne de l’éducation. Les parents et les enfants ont déclaré que ces frais retardaient l’entrée à l’école et perturbaient l’assiduité. Au niveau de l’éducation de la petite enfance, destinée aux enfants âgés de 3 à 5 ans, 43 % des enfants ont au moins 3 ans de plus que l’âge requis. Au niveau secondaire, plus de 60 % des élèves ont 4 ans ou plus de plus que l’âge officiel de leur classe. Les élèves qui commencent l’école tardivement sont plus susceptibles de redoubler, d’abandonner leurs études et de ne pas terminer leur scolarité.
Le poids des frais de scolarité est particulièrement lourd dans un pays où près de la moitié de la population vit dans la pauvreté. Dans ce contexte, ces frais font peser le coût de l’éducation sur les familles, ce qui est contraire aux obligations du Libéria en vertu du droit international et régional des droits humains, notamment la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant. Des parents ont rapporté s’être endettés, s’être privés de nourriture et avoir fait des sacrifices extrêmes pour maintenir leurs enfants à l’école.
Human Rights Watch a également mis en évidence les défis plus généraux liés à la qualité de l’éducation, notamment la surpopulation des salles de classe, l’insuffisance des infrastructures, les faibles salaires des enseignants et la forte dépendance à l’égard des enseignants bénévoles. Dans certaines écoles, il est courant de voir des classes de 80 à 100 élèves, et les bénévoles – dont beaucoup travaillent sans rémunération depuis des années dans l’espoir d’obtenir un poste rémunéré – constituent une part importante du corps enseignant.
Le système éducatif du Libéria continue de subir les effets à long terme des guerres civiles, de l’épidémie d’Ebola et de la pandémie de Covid-19. Les investissements publics dans l’éducation restent faibles. Le budget de l’éducation pour 2026, qui représente environ 11 % des dépenses nationales et 2,73 % du PIB, est nettement inférieur à la moyenne de 4 % des pays membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et à la référence internationale de 4 à 6 % du PIB.
Le gouvernement a pris des mesures pour améliorer l’accès et la qualité, a déclaré Human Rights Watch. Le projet « Excellence dans l'éducation au Libéria » (Excellence in Learning in Liberia, EXCEL), une initiative de 88,7 millions de dollars financée par un prêt de 60 millions de dollars de la Banque mondiale et une subvention de 28,7 millions de dollars du Partenariat mondial pour l’éducation, avec un soutien supplémentaire du gouvernement libérien, vise à élargir l’accès à une éducation de qualité. Le programme EXCEL comprend 18,5 millions de dollars destinés à des bourses scolaires visant à réduire ou à supprimer les frais de scolarité.
Si elles sont pleinement mises en œuvre, ces bourses pourraient réduire considérablement les obstacles financiers et contribuer à garantir que les enfants s’inscrivent à temps et restent scolarisés. Human Rights Watch estime que le remplacement des frais d’inscription par des bourses scolaires pour les écoles publiques – de la petite enfance jusqu’à l’enseignement secondaire supérieur – augmenterait le budget de l’éducation d’environ 4 %, rendant ainsi la réforme réalisable.
Le gouvernement libérien devrait immédiatement supprimer les frais d’inscription dans les écoles primaires et les collèges publics, et le faire dès que possible pour l’éducation de la petite enfance et l’enseignement secondaire supérieur, a recommandé Human Rights Watch. Le gouvernement devrait également étendre et pérenniser les subventions, augmenter le financement de l’éducation conformément aux normes internationales et donner la priorité aux dépenses consacrées à l’éducation de la petite enfance jusqu’à l’enseignement secondaire.
Le gouvernement devrait également poursuivre ses efforts pour garantir un personnel enseignant suffisamment rémunéré et formé, construire et réhabiliter des écoles et des salles de classe, et fournir le matériel et les équipements nécessaires, y compris des installations sanitaires, en accordant la priorité aux zones mal desservies.
Élargir l’accès à une éducation publique gratuite et de qualité permettrait de réduire la pauvreté et les inégalités, de renforcer le capital humain du Libéria et d’élargir les opportunités pour des millions d’enfants, a déclaré Human Rights Watch.
« Le Libéria a clairement l’occasion de s’appuyer sur les réformes existantes et de lever les obstacles financiers qui empêchent tant d’enfants d’aller à l’école », a conclu Jo Becker. « Garantir une éducation publique gratuite et de qualité est l’un des investissements les plus efficaces que le pays puisse faire. »
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