(Beyrouth, 19 mai 2026) – Les infrastructures humanitaires qui permettent de maintenir la vie à Gaza sont fragilisées plus de six mois après l’accord de cessez-le-feu conclu en octobre 2025, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Alors que le Conseil de paix s’apprête à présenter son nouveau rapport semestriel au Conseil de sécurité des Nations Unies le 21 mai, les autorités israéliennes sont en train de saper les moyens d’acheminer l’aide humanitaire vitale à Gaza. Les attaques israéliennes incessantes ont tué au moins 856 Palestiniens et ont blessé 2 463 autres personnes, selon le ministère de la Santé de Gaza.
Le Conseil de paix (« Board of Peace »), créé en vertu de la résolution 2803 du Conseil de sécurité de l’ONU, est chargé d’évaluer le respect par les parties du Plan global pour mettre fin au conflit à Gaza. L’augmentation rapide et la protection de l’aide sont au cœur de ce plan, au même titre que la restauration des infrastructures civiles essentielles. Mais les volumes d’aide restent bien en deçà des niveaux requis et les voies d’accès humanitaires vitales ont été bloquées à plusieurs reprises, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA).
« Le plan était censé apporter un soulagement. Au lieu de cela, les Palestiniens de Gaza continuent d’avoir faim, n’ont toujours pas accès aux soins médicaux et des civils continuent d’être tués », a déclaré Adam Coogle, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Quoi que le Conseil de paix dise au Conseil de sécurité, voilà à quoi ressemble la vie à Gaza, depuis six mois. »
Dans son rapport du 15 mai, le Conseil de paix a indiqué que l’aide distribuée par les agences des Nations Unies et leurs partenaires avait augmenté de plus de 70 % au cours de la période considérée par rapport aux niveaux d’avant le cessez-le-feu, et que « les besoins alimentaires de base se sont stabilisés pour la première fois depuis 2023 ». Les chiffres clés du Conseil omettent de mentionner que les volumes d’aide ont diminué depuis début 2026, qu’ils ne sont pas revenus au niveau où ils se trouvaient avant le début de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran fin février, et qu’ils n’ont jamais atteint le minimum jugé nécessaire par l’ONU. Quatre agences de l’ONU ont averti en décembre 2025 que la famine, repoussée quelques semaines plus tôt grâce au cessez-le-feu, pourrait rapidement resurgir sans un accès et un approvisionnement soutenus.
Le 28 février 2026, au début des opérations militaires israélo-américaines contre l’Iran, les autorités israéliennes ont fermé tous les points de passage vers Gaza. Le nombre de camions entrant dans les semaines suivantes est passé d’une moyenne hebdomadaire de 4 200 à seulement 590, selon les chiffres de la coordination militaire américaine rapportés par Haaretz. Le point de passage de Kerem Shalom a partiellement rouvert le 3 mars, suite à des pressions américaines rapportées, et Kerem Shalom et Zikim restent les seuls points d’entrée opérationnels pour les biens humanitaires et commerciaux. Au cours des 11 premiers jours de mai, seule la moitié des camions d’aide arrivant d’Égypte ont été autorisés à décharger aux points de passage contrôlés par Israël.
Les camions commerciaux ont recommencé à entrer en plus grand nombre à Gaza, avec 789 camions privés ayant franchi la frontière entre le 4 et le 10 mai, selon l’OCHA. Mais le volume total des livraisons reste inférieur aux niveaux d’avant le 28 février et bien en deçà des besoins de la population de Gaza.
Selon le rapport de situation de l’OCHA du 1er mai, les organisations humanitaires ont distribué des colis alimentaires à environ 197 000 familles en avril, couvrant 75 % des besoins caloriques quotidiens minimaux, ce qui représente une amélioration par rapport à mars, où les rations ne couvraient que la moitié de ces besoins. Mais le nombre total de repas servis quotidiennement a baissé depuis fin mars, certaines organisations humanitaires ayant réduit leurs distributions directes de nourriture, a indiqué l’OCHA.
Le Programme alimentaire mondial a signalé que les habitants de Gaza mangeaient moins au cours de la première quinzaine d’avril qu’en mars, la plupart des familles ne consommant des légumes, des fruits ou des protéines qu’une fois par semaine, voire moins. En raison de la pénurie de gaz de cuisine, 68 % de la population brûle désormais des déchets pour préparer ses repas, soit une augmentation de 13 % par rapport à mars.
Au 5 février, aucun des 37 hôpitaux de Gaza n’était pleinement opérationnel, et seuls 19 fonctionnaient même partiellement, selon l’OCHA. Plus de 43 000 personnes ont subi des blessures qui ont bouleversé leur vie, dont un enfant sur quatre, et plus de 50 000 ont besoin de soins de réadaptation à long terme, estime l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Aucun centre de rééducation ne fonctionne pleinement. Les retards israéliens dans l’approbation d’équipements chirurgicaux spécialisés limitent les soins complexes, et au moins 46 % des médicaments essentiels sont en rupture de stock, selon l’OMS. Les restrictions israéliennes sur l’importation de générateurs, d’huile moteur et de pièces de rechange provoquent des pannes dans les secteurs des soins de santé, de l’assainissement, du déblaiement des décombres et de l’aide humanitaire, selon l’OCHA.
Les rongeurs et les insectes se propagent dans les camps de déplacés, et les infections cutanées ainsi que d’autres maladies sont en augmentation, a rapporté l’OCHA. Les agences des Nations Unies et les organisations humanitaires travaillant dans le domaine de l’eau et de l’assainissement avertissent que de graves pénuries d’huile lubrifiante et de pièces de rechange provoquent des pannes de générateurs. À Khan Younis, les stations de pompage des eaux usées ont cessé de fonctionner et les eaux usées non traitées inondent les rues résidentielles. Dans toute la bande de Gaza, plus de 200 installations d'approvisionnement en eau et d'assainissement fonctionnent avec des générateurs de secours depuis plus de deux ans et demi, la plupart utilisant désormais de l'huile recyclée.
Le 6 avril, Al Jazeera a rapporté que les forces israéliennes avaient tiré sur un véhicule de l’OMS dans l’est de Khan Younis, tuant un sous-traitant et en blessant plusieurs autres. L’OMS a suspendu les évacuations médicales via Rafah pendant six jours en réponse à cet incident. Fin avril, l’OCHA avait recensé la mort d’au moins 593 travailleurs humanitaires à Gaza depuis octobre 2023, dont 8 depuis le cessez-le-feu.
Des frappes aériennes ont tué un travailleur humanitaire près d’un puits d’eau à Gaza le 20 avril et un employé de l’ONG Ard El Insan le 26 avril, provoquant dans les deux cas la suspension de services essentiels. Selon le ministère de la Santé de Gaza, plus de 1 400 patients sont morts en attendant leur évacuation médicale depuis la prise du point de passage de Rafah en mai 2024, et plus de 18 500 patients, dont 4 000 enfants, attendent toujours d’être évacués.
L'ONG Gisha a rapporté que les autorités israéliennes ont catégoriquement empêché l'accès des patients de Gaza aux hôpitaux de Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est, et en Israël, depuis octobre 2023, bien qu'elles aient parfois facilité un accès limité aux traitements à l'étranger, y compris via le territoire israélien depuis juillet 2024.
Depuis le cessez-le-feu, les forces israéliennes ont déplacé la « ligne jaune », la limite convenue du contrôle territorial israélien à l’intérieur de Gaza, vers l’ouest au-delà des frontières convenues. Elles ont établi au moins 32 avant-postes à l’ t construisent ce qui semble être une barrière terrestre permanente ou à long terme, selon l’analyse d’images satellites publiée par Haaretz. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a recensé au moins 167 Palestiniens tués près de cette ligne entre le 11 octobre et le 21 janvier, dont 26 enfants et 17 femmes. Le responsable de Médecins sans frontières à Gaza a déclaré à Haaretz que, à mesure que la ligne se déplace vers l’ouest, elle engloutit des points d’eau et des établissements de santé.
Selon l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), 127 de ses installations se trouvent désormais derrière la ligne ou dans des zones dont l’accès nécessite l’autorisation d’Israël. Depuis mars 2025, les autorités israéliennes empêchent l’agence d’acheminer directement l’aide humanitaire à Gaza.
Le Plan global comprend des engagements pris par Israël qui restent non tenus, notamment l’intensification de l’aide humanitaire. Human Rights Watch a déjà fait part de ses préoccupations concernant d’autres éléments du plan, notamment la création d’un Conseil de paix sans représentation palestinienne.
Lors de la réunion inaugurale du Conseil de paix en février, dix États membres et observateurs du Conseil se sont engagés à verser un total de 17 milliards de dollars pour la reconstruction, alors que l’ONU estime les besoins à 70 milliards de dollars. En avril, le Conseil avait reçu moins d’un milliard de dollars sur le montant promis, seuls trois contributeurs ayant versé des fonds, selon Reuters.
En tant que puissance occupante, Israël est tenu, en vertu du droit international humanitaire, de garantir à la population civile l’accès à la nourriture, à l’eau, aux soins médicaux et aux produits de première nécessité, et de faciliter l’acheminement rapide et sans entrave de l’aide humanitaire. Affamer des civils comme méthode de guerre constitue un crime de guerre au sens du Statut de Rome, qui a institué la Cour pénale internationale (CPI). Imposer délibérément des conditions de vie calculées pour entraîner la destruction physique d’une population constitue un acte de génocide au sens de la Convention sur le génocide.
Human Rights Watch a documenté en décembre 2023 qu’Israël utilisait la famine comme arme de guerre à Gaza, et a publié en décembre 2024 un rapport dans lequel l’organisation a conclu que la privation délibérée d’eau par Israël équivalait à un crime contre l’humanité d’extermination et à des actes de génocide.
Les autorités israéliennes devraient immédiatement se conformer à leurs obligations en vertu du droit international humanitaire, notamment en garantissant le passage sans entrave de l’aide humanitaire à grande échelle par tous les points de passage, en levant les restrictions illégales imposées à l’UNRWA et aux autres organisations humanitaires internationales, et en assurant la sécurité du personnel humanitaire, a déclaré Human Rights Watch.
Les gouvernements devraient suspendre les transferts d’armes au gouvernement israélien, imposer des sanctions ciblées aux responsables israéliens impliqués de manière crédible dans des violations graves, suspendre les accords commerciaux préférentiels avec Israël et promouvoir la responsabilité en soutenant la Cour internationale de justice et la CPI, notamment en faisant exécuter les mandats d’arrêt de la CPI.
« Lorsque le Conseil de paix présentera son rapport au Conseil de sécurité, les États membres devraient comparer ce qu’ils entendent avec ce que les agences de l’ONU rapportent depuis le terrain », a déclaré Adam Coogle. « Aucun beau discours ne peut masquer les faits : la livraison d’aide demeure insuffisante, les patients n’ont pas accès à des soins médicaux adéquats et les points de passage vers Gaza restent limités. »
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