- Les forces de sécurité tanzaniennes, qui ont réprimé les manifestations pendant et après les élections générales de 2025, ont tué et blessé des personnes qui ne participaient pas aux manifestations.
- Sur la base des premières enquêtes menées sur ces meurtres, Human Rights Watch estime que des centaines de personnes auraient été tuées à travers le pays.
- Les autorités tanzaniennes devraient reconnaître que l'impunité pour les violations des droits encourage la poursuite de la violence politique. Elles devraient mettre fin à la répression politique et à la détention des détracteurs du gouvernement, de membres de la société civile et de journalistes.
(Nairobi, le 19 mars 2026) – Les forces de sécurité tanzaniennes, lors de leur répression de manifestations pendant et après les élections législatives controversées de 2025, ont tué et blessé des personnes qui ne participaient pas à ces manifestations, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch.
Human Rights Watch a recensé le meurtre de 31 personnes ne participant pas aux manifestations et a reçu des informations crédibles faisant état de 19 autres décès de ce type. Sur la base de ses premières recherches concernant le nombre de personnes tuées à l’échelle nationale, Human Rights Watch estime qu’au moins plusieurs centaines de personnes ont été tuées. La commission gouvernementale mise en place pour enquêter sur les violences liées aux élections devrait enquêter sur ces faits et d’autres abus, et veiller à ce que les responsables rendent des comptes.
« La répression éhontée menée par les autorités tanzaniennes contre la dissidence pendant les élections a dévasté la vie de nombreuses personnes », a déclaré Oryem Nyeko, chercheur senior auprès de la division Afrique à Human Rights Watch. « La commission d’enquête devrait rendre justice aux victimes, garantir l’obligation de rendre des comptes et veiller à ce que de telles violations ne se reproduisent plus. »
Après des semaines d’appels à manifester contre l’intensification de la répression politique, des manifestants sont descendus dans les rues de Dar es Salaam et d’autres villes le jour des élections présidentielle et législatives, le 29 octobre 2025. Les forces de l’ordre ont eu recours à des coups, à la force meurtrière et aux gaz lacrymogènes pour disperser les manifestants et faire respecter un confinement national de cinq jours, tuant et blessant de nombreuses personnes, y compris des personnes qui ne manifestaient pas. Dans certains cas, selon des témoins, des militaires et des policiers ont mis en place des barrages routiers et empêché les blessés de se rendre à l’hôpital. Certains d’entre eux sont décédés.
Entre octobre 2025 et février 2026, Human Rights Watch a mené des entretiens avec 48 personnes, dont 34 témoins, 7 journalistes et 5 membres de la société civile et activistes, dans 6 régions administratives de Tanzanie : Arusha, Dar es Salaam, Geita, Mwanza, Ruvuma et Mjini Magharibi (à Zanzibar). Les chercheurs ont examiné des documents judiciaires et des reportages médiatiques ; ils ont aussi analysé 15 photographies et vidéos envoyées par des témoins ou publiées sur les réseaux sociaux, qui corroborent les témoignages.
Carte de la Tanzanie
Des policiers chargés de faire respecter le confinement ont frappé et tiré sur des personnes, notamment des vendeurs, sur un marché de Buhongwa, un quartier de Mwanza, dans la matinée du 30 octobre, tuant au moins 7 personnes et en blessant environ 50 autres, selon des témoins. « Les policiers tiraient directement sur n’importe quel groupe de personnes », a déclaré un témoin.
Un homme âgé de 31 ans a déclaré que le 30 octobre 2025, des policiers intervenant lors de manifestations à Songea, dans le sud-ouest de la Tanzanie, lui avaient tiré dessus vers 16 heures, alors qu’il rentrait du travail : « Comme les coups de feu étaient tirés sans discernement, on entendait simplement le bruit des coups de feu, parfois au-dessus de nous ou passant en dessous. Je n’ai donc pas entendu le coup de feu, j’ai juste été surpris de sentir ma jambe engourdie. »
Les autorités ont arrêté plus de 2 000 personnes, dont des enfants, accusant nombre d’entre elles d’avoir détruit des biens publics et de trahison, un crime passible de la peine de mort. Le droit international interdit les arrestations et détentions arbitraires.
Un homme de 39 ans, chauffeur de boda boda (moto-taxi), a déclaré que la police de Dar es Salaam l’avait arrêté le 30 octobre alors qu’il transportait un client. Il a affirmé qu’ils l’avaient faussement accusé d’avoir participé aux manifestations, l’avaient violemment battu et l’avaient inculpé de trahison.
Il a finalement été libéré avec des centaines d’autres personnes le 24 décembre, après que la présidente Samia Suluhu Hassan eut demandé au directeur des poursuites publiques de réexaminer les dossiers des personnes arrêtées. Le conducteur a déclaré qu’il était dans l’incapacité de travailler en raison de blessures aux jambes causées par les coups.
Suite à la pression internationale, le 18 novembre, la présidence a formé une Commission indépendante composée d’anciens responsables et de fonctionnaires à la retraite afin d’« enquêter sur les événements ayant conduit à la rupture de la paix pendant et après les élections générales ». On ignore si le mandat de cette commission couvre les personnes tuées et blessées alors qu’elles ne manifestaient pas, ainsi que les arrestations arbitraires. La commission a prévu d’achever ses travaux le 3 avril.
Le 6 mars, Human Rights Watch a écrit à la police tanzanienne et à la commission d’enquête pour leur faire part de ses conclusions et leur demander des informations, mais n’a pas reçu de réponse.
Les normes nationales, régionales et internationales en matière de droits humains, y compris la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, à laquelle la Tanzanie est partie, interdisent le recours excessif à la force par les agents des forces de l’ordre et garantissent le droit à un recours en cas de violations graves des droits humains.
En vertu des Principes fondamentaux des Nations Unies sur le recours à la force et l’utilisation des armes à feu, les forces de sécurité ne doivent recourir à la force d’ e que lorsque les moyens non violents sont inefficaces et uniquement de manière proportionnée à la gravité de l’infraction et à l’objectif légitime à atteindre. Les agents des forces de l’ordre ne doivent utiliser des armes à feu que pour se défendre eux-mêmes ou défendre autrui contre une menace imminente de mort ou de blessure grave, ou, dans certaines circonstances, lorsque cela est nécessaire pour répondre à un crime grave impliquant une menace grave pour la vie. L'usage intentionnel et mortel des armes à feu n'est autorisé que lorsqu'il est strictement inévitable pour protéger la vie.
Les gouvernements préoccupés et les partenaires de développement de la Tanzanie devraient appeler publiquement le gouvernement à mener une enquête approfondie sur ces abus, à poursuivre les responsables et à garantir des réparations, a déclaré Human Rights Watch. Ils devraient également soutenir le rôle de la société civile dans la documentation des violations des droits humains.
« Les autorités tanzaniennes devraient reconnaître que l’impunité pour les violations des droits encourage davantage de violence politique », a conclu Oryem Nyeko. « Elles devraient mettre fin à la répression politique continue et à la détention de détracteurs du gouvernement, de membres de la société civile et de journalistes. »
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