En ce ramadan, alors que je m’assois devant un bol de soupe de lentilles bien chaudes et des nouilles ouïghoures fraîchement préparées pour rompre mon jeûne, je m’efforce de ne pas penser à mon père, à des milliers de kilomètres de là, en prison, à ce qu’il ne peut pas manger, et à me demander s’il sait seulement que c’est sa période préférée de l’année.
Ce ramadan est le dixième depuis la dernière fois où j’ai rompu le jeûne en compagnie de mon père. Ma dernière visite dans ma région natale, la région autonome ouïghoure du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine, où les autorités ont commis des crimes d’atrocité, remonte également à dix ans. J’ai choisi de plaider la cause de mon père et d’autres personnes, et ce choix m’a coûté une séparation, peut-être définitive, avec ceux que j’aime.
Ayant grandi dans une famille ouïghoure conservatrice, j’ai commencé à jeûner dès mon plus jeune âge. Je me souviens très bien de mes années d’école : comment j’ai dû mettre au point des stratégies pour cacher à mes professeurs et à mes camarades que je jeûnais, que je priais et que je venais d’un famille religieuse. Pendant les récréations, j’achetais des friandises dans une boutique, en faisant semblant de les manger, pour finalement les jeter en cachette.
Vivre sous la répression du gouvernement chinois m’a contraint à développer très tôt des stratégies de survie. J’ai appris à mener une double vie : l’une faite d’obéissance de façade, l’autre de résistance silencieuse.
Depuis fin 2016, le gouvernement chinois commet des violations effroyables des droits humains dans la région — notamment des détentions arbitraires massives, des emprisonnements injustifiés, une surveillance de masse et du travail forcé — qui constituent des crimes contre l’humanité.
En juin 2018, ce que je redoutais le plus s’est produit : j’ai perdu le contact avec mon père, Memet Yaqup. Plus tard, j’ai appris qu’il avait été condamné à 16 ans de prison — parmi des centaines de milliers d’Ouïghours incarcérés simplement pour ce qu’ils sont —, tout comme mes oncles, mes cousins et d’autres membres de ma famille qui purgent également des peines allant de 15 ans à la perpétuité.
Cette partie de l’histoire est courante, largement connue.
Ce que le monde ne voit pas, c’est ce qui est arrivé aux centaines de milliers d’Ouïghours exilés, comme moi, ma mère, ma sœur et ma femme, dont la vie a été bouleversée au cours de ces années. Au plus fort de la campagne de répression "Strike Hard" menée par le gouvernement chinois, des personnes restées au pays ont été arrêtées pour avoir contacté des proches à l’étranger ; les autorités ont confisqué les passeports des Ouïghours, rendant impossible toute fuite hors de la région.
Lorsque ceux d’entre nous qui vivions à l’étranger avons exigé des informations sur les membres de notre famille disparus, la police chinoise nous a menacés et intimidés — des actes désormais reconnus comme de la «répression transnationale». Certains ont même été contraints de produire de la propagande pour le gouvernement ou de recueillir des informations sur la communauté de la diaspora, sous la menace de mettre en danger la sécurité de leur famille ou en leur faisant miroiter l’espoir de renouer avec elle après des années de séparation.
Comme d’autres Ouïghours de la diaspora, j’ai attendu dans l’angoisse et l’incertitude, tandis que le silence de mon père s’étirait de jours en mois, puis en années. Il m’a fallu deux ans après son arrestation pour apprendre qu’il était encore en vie, et deux autres années pour savoir qu’il avait été emprisonné. La personne qui m’a transmis la nouvelle de sa condamnation m’a dit que je devrais être reconnaissant qu’il ait tout simplement survécu. « Nous avons perdu beaucoup de monde », m’a-t-elle dit. À ce jour, je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle il a été emprisonné, ni de l’état de santé de mon père, âgé de 58 ans
En 2020, j’ai épousé l’amour de ma vie — elle aussi ouïghoure — sans pouvoir bénéficier de la bénédiction de mon père et de ses parents. Notre fille, Nurbanu, est née en 2021. J’ai publié une photo d’elle sur l’application chinoise de réseaux sociaux Douyin, dans l’espoir que quelqu’un chez nous, peut-être les parents de ma femme, la voie et partage notre joie, célébrant cette étape importante de notre vie, même s’ils n’oseraient pas nous contacter en raison de la surveillance stricte. Au lieu de cela, la police a interrogé plusieurs personnes simplement à cause de cette seule image de moi tenant mon bébé. Ils ont demandé si quelqu’un avait été en contact avec moi.
Ils ont également suspendu mon compte Douyin.
Aujourd’hui, en tant que chercheur documentant les violations des droits humains commises par le gouvernement chinois, je suis exposé à un risque accru de surveillance et d’intimidation. La répression transnationale de Pékin pourrait m’empêcher à jamais de parler en toute sécurité à ceux avec qui j’ai grandi — même si mon père venait à être libéré un jour.
Ma fille est décédée à l’âge de 2 ans des suites d’une maladie incurable en novembre 2023. Lorsque je tenais son corps sans vie sur la banquette arrière de ma voiture, par un jour de pluie à Istanbul, assis entre ma femme et ma mère alors que nous nous rendions à ses funérailles, je ressentais l’absence non pas d’une, mais de deux personnes. Mon père n’a probablement jamais su qu’il avait une petite-fille et ne la connaîtra jamais. Le gouvernement l’a puni parce qu’il était ouïghour ; il m’a puni parce que j’ai refusé l’obéissance de façade et osé critiquer Pékin.
Pourtant, je reste obstinément optimiste. Un jour, dans ma ville natale, je me tiendrai à nouveau aux côtés de mon père et je prierai sur le site de la mosquée où j’ai assisté pour la dernière fois à la prière de Eid Al-fitr en 2016 — avant que les autorités ne la détruisent en 2019. Je lui parlerai de Nurbanu, et de combien elle lui ressemblait.
Car je crois que nous survivrons. Nous reconstruirons nos vies — et même nos mosquées — et nous prospérerons à nouveau, car aucune tyrannie ne dure éternellement.