Des miliciens patrouillent dans la province de Kunduz, dans le nord de l'Afghanistan.

© 2011 Ton Koene

(Washington) – Le nouveau gouvernement de l'Afghanistan devrait poursuivre en justice les responsables civils et militaires dont les graves violations des droits humains sont restées impunies depuis trop longtemps, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui.

Le gouvernement de l'ancien président Hamid Karzai a failli à sa responsabilité de traduire en justice ces individus, ainsi que leurs forces ayant aussi commis des exactions, ce qui a d’une part aggravé le risque de nouvelles exactions, et d’autre part alimenté au niveau local des rancunes qui ont généré des soutiens aux talibans et aux autres forces anti-gouvernementales. Le nouveau président, Ashraf Ghani, s'est engagé à amener les forces de sécurité à répondre de leurs actes et à mettre fin à l'attitude tolérante des autorités à l'égard de la torture, mais il aura besoin du plein appui des partenaires internationaux de l'Afghanistan pour mener à bien cette tâche politiquement sensible.

« Le précédent gouvernement afghan et les États-Unis ont permis à des individus puissants et enclins à commettre des abus, ainsi qu'à leurs forces, de perpétrer des atrocités pendant trop longtemps en toute impunité », a déclaré Phelim Kine, directeur adjoint de la division Asie à Human Rights Watch. « L'administration Ghani a déjà pris une mesure importante en lançant un plan d'action national visant à éliminer la torture. Les États-Unis, ayant contribué à la montée en puissance d'une nouvelle génération de seigneurs de guerre et d'hommes forts après le renversement des talibans, devraient maintenant diriger une initiative internationale visant à aider le nouveau gouvernement afghan à purger de ses rangs les auteurs de graves violations des droits humains. »

Ce rapport de 96 pages, intitulé « ‘Today We Shall All Die’: Afghanistan’s Strongmen and the Legacy of Impunity » (« 'Aujourd'hui nous allons tous mourir': Les hommes forts de l'Afghanistan et l'héritage de l'impunité »), dresse le portrait de huit « hommes forts » ayant des liens avec la police, les services de renseignement et avec des milices qui se sont rendues responsables de graves abus au cours de ces dernières années. Le rapport documente des incidents qui sont symptomatiques de tendances bien établies de recours à la violence et dont les victimes n'ont obtenu aucune réparation. L'impunité dont jouissent des individus puissants suscite de graves préoccupations quant aux efforts du gouvernement afghan et de la communauté internationale en vue d'armer, de former, de superviser minutieusement et de faire rendre des comptes aux unités de la Police nationale afghane, aux responsables de la Direction nationale de la sécurité et aux forces de la Police régionale afghane (ALP).

Le rapport est basé sur 125 entretiens menés par Human Rights Watch depuis août 2012 avec des victimes d'abus et des membres de leurs familles, ainsi qu'avec des témoins, des responsables gouvernementaux, des chefs locaux traditionnels, des journalistes, des militants des droits humains, des représentants des Nations Unies et des membres des forces de sécurité afghanes et internationales. Il ne porte pas sur les abus commis par les talibans et par d'autres forces d'opposition, dont Human Rights Watch a parlé dans d'autres contextes.

Un habitant de la province de Kunduz, dont le père a été tué par une milice locale en 2012, a déclaré à Human Rights Watch: « Je suis allé sur le toit de la maison et j'ai vu que nous étions encerclés par des hommes armés.... Mon père était assis là et nous a dit: ‘Dites votre kalima en entier [la profession de foi musulmane], car je crois qu'aujourd'hui nous allons tous mourir.’ »

Des responsables civils et des commandants dont les forces sont réputées pour avoir commis des abus à maintes reprises demeurent en général impunis, a rappelé Human Rights Watch. Par exemple, les forces commandées par Hakim Shujoyi ont tué des dizaines de civils dans la province d'Uruzgan et malgré l'émission d'un mandat d'arrêt à son encontre, il est toujours en liberté et il existe des indices selon lesquels il a bénéficié du soutien des forces américaines. Dans la province de Paktika, les forces de la Police régionale afghane (ALP) placées sous le commandement d'Azizullah, un Afghan appartenant à l'ethnie tadjike qui, en juin 2014, était commandant d'une unité de l'ALP dans le district d'Urgun, ont commis de nombreux enlèvements et meurtres. Azizullah a travaillé étroitement avec les Forces spéciales américaines, bien que celles-ci savaient qu'il était réputé pour commettre des brutalités illégales.

Le chef de la police provinciale de Kandahar, le général Abdul Raziq, a été accusé d'avoir directement ordonné des exécutions extrajudiciaires. Par ailleurs, quand l'ancien chef de la Direction nationale de la sécurité, Asadullah Khalid, s'est rendu aux États-Unis pour recevoir des soins médicaux, le président Barack Obama lui a personnellement rendu visite, ce qui revenait à envoyer un fort message de soutien américain à un homme connu pour ses violations des droits humains.

« Depuis la défaite du gouvernement des talibans fin 2001, l'Afghanistan a effectué des progrès modestes dans le domaine du développement d'institutions qui sont essentielles pour la protection des droits humains, comme la professionnalisation des mécanismes d'application de la loi et des tribunaux », a affirmé Phelim Kine. « Mais les alliés internationaux de l'Afghanistan ont exacerbé le problème en donnant la priorité à des alliances à court terme avec de mauvais acteurs plutôt que de soutenir des réformes à long terme. Il est temps de mettre fin à cette pathologie. »

Human Rights Watch a exhorté le gouvernement afghan à enquêter sur toutes les allégations d'abus commis par les forces de sécurité afghanes, et à destituer et poursuivre en justice de manière appropriée les responsables civils et les commandants militaires impliqués dans de graves abus. Le ministère de l'Intérieur devrait démanteler les groupes armés irréguliers et leur faire rendre des comptes pour les abus qu'ils ont commis.

Les États-Unis et les autres principaux bailleurs de fonds destinés aux forces de sécurité afghanes devraient conditionner la poursuite de leurs versements à une amélioration dans la lutte contre l'impunité, y compris à l'ouverture de poursuites judiciaires pour les meurtres, les disparitions forcées et les actes de torture, a déclaré Human Rights Watch. Les donateurs devraient s'assurer que leur assistance directe aux forces de sécurité afghanes soit soumise à des critères de référence liés à des améliorations à apporter dans les mécanismes judiciaires. Les États-Unis devraient appliquer pleinement la loi Leahy, qui interdit la fourniture d'une assistance militaire à toute unité de forces de sécurité étrangères quand existent des indices crédibles selon lesquels cette unité a commis de graves violations des droits humains et qu'aucune « mesure efficace » n'est prise pour traduire les responsables en justice.

« Bien qu'il s'agisse d'un important défi, le président Ghani doit maintenant passer des promesses à l'action et mettre fin à une situation dans laquelle des auteurs bien connus de graves violations des droits humains en Afghanistan ont toute latitude pour terroriser les communautés locales », a conclu Phelim Kine. « Le gouvernement afghan et ses partenaires devraient reconnaître que l'insécurité n'est pas seulement causée par la rébellion, mais aussi par le fait que des forces corrompues et qui ne rendent de comptes à personne jouissent d'un soutien officiel. Kaboul et ses partenaires étrangers doivent mettre fin à leur interdépendance toxique avec certains hommes forts, pour donner à l'Afghanistan l'espoir raisonnable d'une stratégie viable et respectueuse des droits afin de parvenir au développement du pays. »