French

Dans un rapport de 48 pages publié la semaine dernière avec le soutien du Centre Pulitzer de documentation des crises (Pulitzer Center on Crisis Reporting), le Groupe d’Étude sur le Congo (Congo Research Group) révèle comment les membres de la famille de Joseph Kabila ont amassé une fortune depuis qu’il est devenu le président de la République démocratique du Congo en 2001, tandis que dans un autre rapport, Global Witness documente comment des centaines de millions de dollars versés ces dernières années par des compagnies minières à des organes de l’État « se sont évaporées », ne parvenant jamais dans les caisses du Trésor national.

Le président Joseph Kabila s'adresse à la nation au Palais du Peuple à Kinshasa, capitale de la RD Congo, le 5 avril 2017. © 2017 Reuters

Ces constatations peuvent expliquer pourquoi Kabila a refusé d’abandonner le pouvoir lorsque son second mandat autorisé par la constitution a pris fin le 19 décembre 2016. Elles peuvent également aider à comprendre pourquoi l’extrême pauvreté et le sous-développement persistent dans un pays aussi bien pourvu en ressources naturelles.

La RD Congo est le plus gros producteur de cuivre d’Afrique et la première source mondiale de cobalt, métaux utilisés dans la fabrication de piles pour véhicules électriques et d’autres formes d’énergie renouvelable. Selon Global Witness, chaque année, une quantité de cuivre et de cobalt pouvant atteindre jusqu’à 10 milliards de dollars est extraite en RD Congo et vendue à l’étranger. Mais malgré ces richesses, 10% des enfants congolais meurent avant l’âge de cinq ans et plus de 40% présentent des retards de croissance dus à la malnutrition. Alors que l’enseignement primaire devrait être gratuit selon la loi congolaise, la plupart des parents doivent payer pour envoyer leurs enfants à l’école. De nombreux enfants, en particulier des filles, restent à la maison ou sont mis sur le marché du travail parce que leurs parents ne peuvent pas payer les frais de scolarité.

Dans son rapport, le Groupe d’Études sur le Congo détaille comment les membres de la famille de Kabila sont propriétaires, soit partiellement, soit dans leur totalité, de plus de 80 compagnies et affaires en RD Congo et à l’étranger. Ces entreprises sont réputées avoir gagné des centaines de millions de dollars depuis 2003, tandis que les actifs détenus par les membres de la famille Kabila « valent facilement plusieurs dizaines de millions de dollars. » Les conclusions du rapport s’appuient presque exclusivement sur des documents accessibles au public, dont des titres de propriété, des documents de constitution en société, des licences d’exploitation minière et des pactes d’actionnaires.

Le rapport fournit les plus amples détails sur les intérêts économiques et commerciaux de Kabila lui-même, de sa femme, Olive Lembe, de leurs deux enfants, de sa sœur jumelle Jaynet Kabila Kyungu, et de son frère cadet Zoé Kabila. Jaynet et Zoé sont également membres du parlement. Ils sont réputés détenir des intérêts dans presque toutes les activités de la RD Congo, dont des exploitations agricoles, des banques, des sociétés de télécommunications, des compagnies aériennes, des hôtels, ainsi que des compagnies minières actives dans l’extraction de diamants, d’or, de cuivre et de cobalt. Le rapport affirme que le président Kabila, soit directement, soit par l’intermédiaire d’une compagnie dont il est le propriétaire avec ses enfants, possède plus de 71 000 hectares de terres agricoles en RD Congo. Deux compagnies appartenant à la famille détiennent des permis d’extraction de diamants qui couvrent une zone de plus de 700 kilomètres le long de la frontière de la RD Congo avec l’Angola. Jaynet Kabila détient des parts du plus important réseau de téléphone mobile du pays. Au-delà du Congo, le rapport documente les avoirs immobiliers de la famille Kabila en Afrique du Sud et en Tanzanie, et certaines des sociétés que la famille possèderait utilisent des adresses à l’étranger, comme au Panama, à l’île Niue ou au Luxembourg.

Le rapport établit que les sociétés contrôlées par la famille Kabila ont bénéficié d’importants contrats gouvernementaux, tels qu’une licence d’octroi de permis de conduire, ainsi que de contrats avec la Banque mondiale, avec l’Overseas Private Investment Corporation (OPIC) américaine, et avec les Nations Unies. Il s’interroge sur la question de savoir si les bailleurs de fonds et les entreprises étrangers ont été « suffisamment scrupuleux » lorsqu’ils ont conclu des partenariats avec ces compagnies ou les ont soutenues.

Selon le rapport, certaines transactions d’affaires de la famille semblent avoir été conclues en violation de la loi ou des codes congolais, tandis que d’autres suscitent de graves questions de conflit d’intérêts. Le ministère des Mines a accordé à Jaynet Kabila davantage de licences d’extraction que ne le permet le code minier du pays, affirme le rapport. Les versements d’impôts relatifs à de nombreux permis d’extraction détenus par la famille ont été suspendus pour cause de force majeure, sans qu’aucune explication claire n’ait été donnée sur « les événements imprévus » qui auraient justifié l’octroi d’un tel statut spécial. Le rapport établit que certains actifs commerciaux de la famille bénéficient de la protection de la Garde républicaine, l’unité d’élite qui assure la sécurité personnelle du président, dans ce qui apparaît comme étant en dehors du mandat de cette force.

La semaine dernière, Bloomberg News a également examiné l’empire économique tentaculaire de Zoé Kabila, le frère cadet du président. Ses compagnies ont construit des routes, vendu des diamants, développé un projet d’extraction de cuivre, et fait des affaires avec une compagnie minière basée au Canada et avec Sicomines, un partenariat de 3,2 milliards de dollars entre la RD Congo et la Chine pour l’exploitation du cuivre. Cette série de reportages fait suite à une enquête sur la fortune de la famille publiée par Bloomberg en décembre.

Plus tôt ce mois-ci, la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique, travaillant en coopération avec des journalistes du quotidien Le Monde et avec l’Organized Crime and Corruption Reporting Project, ainsi qu’avec le banquier et lanceur d’alerte congolais Jean-Jacques Lumumba, ont affirmé que deux personnes proches du président Kabila et leurs sociétés avaient acquis et rénové un luxueux yacht de 72 mètres, l’Enigma XK, équipé d’une hélisurface et qui peut être loué pour 275 000 euros par semaine. Le groupe a affirmé que des embarcations appartenant aux mêmes individus ont transporté du poisson surgelé et acheté des animaux sauvages, dont des girafes, des buffles et des zèbres, en Namibie vers la Ferme Espoir en RD Congo, une société appartenant à Kabila.

Dans son rapport publié vendredi dernier, Global Witness affirme que le Trésor national congolais a perdu plus de 750 millions de dollars en revenus miniers versés à la compagnie minière d’État Gécamines et aux services fiscaux du pays entre 2013 et 2015. Ce chiffre monte à 1,5 milliard de dollars si l’on y inclut les versements effectués par des compagnies à d’autres organes gouvernementaux et à une ancienne agence fiscale provinciale. Bien qu’il soit impossible d’établir clairement où l’essentiel de cet argent est allé, le rapport affirme qu’« qu’une partie au moins a été répartie entre plusieurs réseaux de corruption liés au régime du Président Joseph Kabila. » Le rapport documente le rôle joué par le président de la Gécamines, Albert Yuma, qui dirige également le comité d’audit de la Banque centrale de RD Congo et la Fédération des entreprises congolaises (FEC), et qui, selon un haut responsable de la direction de la Gécamines interrogé par Global Witness, « ne rend compte qu’au Président de la République. »

Les membres de la famille Kabila et le gouvernement ont réagi de manière critique, mais peu convaincante, à ces divers rapports. En réponse au rapport de Bloomberg, Zoé Kabila a écrit sur Twitter que, « dans le souci de nuire » à Joseph Kabila, « désespérés les détracteurs publient des info notoires en y ajoutant des mensonges. » Le porte-parole du gouvernement, Lambert Mende, a déclaré à Radio France Internationale que Zoé et Jaynet Kabila avaient le droit de faire des affaires, ajoutant qu’ils ne travaillaient que six mois par an en tant que députés. Il a demandé à Global Witness et au Groupe d’Étude sur le Congo de partager toutes leurs informations avec le système judiciaire congolais et avec les services de l’Inspection générale des finances. Il a également affirmé que le gouvernement était à la recherche d’argent compte tenu de la crise économique que connaît le pays, et qu’il avait pris des mesures d’urgence depuis janvier, notamment pour lutter contre les détournements. Le ministre congolais des Mines, Martin Kabwelulu, a affirmé, lors d’une conférence de presse, que Global Witness avait « volontairement » fait « une lecture à l'envers des chiffres » publiés par l’ITIE-RDC (Initiative pour la transparence des industries extractives) et d’autres données. Quant à l’enquête effectuée par Bloomberg, il a affirmé qu’il s’agissait là « de la provocation, des faussetés parce que tous les contrats sont publiés sur le site du ministère des Mines. »

En dépit des dénégations de la famille et du gouvernement, ces nouveaux rapports apportent d’importantes informations sur le cheminement de la richesse tirée des ressources naturelles de la RD Congo, et met en lumière la nécessité de mettre en place des politiques nationales qui assureraient une plus grande transparence et une meilleure traçabilité. Les partenaires internationaux de la RD Congo devraient s’assurer que leurs investissements, leurs prêts, ou leurs autres versements de fonds au gouvernement ne servent pas par mégarde à financer la campagne de répression et de violence du président Kabila. Les institutions comme la Banque mondiale, qui ont pour mandat d’aider à réduire la pauvreté, devraient prendre des mesures supplémentaires pour faire en sorte que les projets qu’elles financent bénéficient effectivement aux personnes qui vivent dans la pauvreté, en menant une supervision rigoureuse et indépendante. Les États-Unis et l’Union européenne devraient élargir leurs sanctions ciblées aux membres de la famille Kabila et à leurs associés qui détournent des fonds et abusent de leurs pouvoirs pour saper le processus démocratique dans le pays. 

-----------------

Dans la presse :

Actualite.cd 27.07.17

Author