(Kinshasa) – Le président de la République démocratique du Congo Joseph Kabila devrait s’engager publiquement, avant la fin de son second mandat intervenant le 19 décembre 2016, à respecter la constitution et à quitter ses fonctions, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. S’il n’agit pas ainsi, on assistera probablement à une recrudescence de violences graves et d’abus de la part du gouvernement dans les jours et les semaines à venir.

Le Président Joseph Kabila au siège de l'Union africaine à Addis Abeba, en Éthiopie, le 24 février 2013. 

La répression exercée par le gouvernement contre les activistes, les leaders de l’opposition politique, les manifestants pacifiques et d’autres personnes qui s’opposent aux tentatives de prolongation de la présidence de Kabila s’est intensifiée au cours des derniers mois, a indiqué Human Rights Watch. Les pourparlers en cours entre l’opposition et la coalition au pouvoir, avec le concours de l’Église catholique, n’ont pas permis de sortir de l’impasse politique, alors que Kabila a refusé à plusieurs reprises de déclarer si et quand il se retirerait du pouvoir.

« Il existe un risque sérieux de voir la RD Congo senfoncer dans une violence généralisée et dans le chaos au cours des prochains jours, avec de possibles répercussions dans toute la région », a déclaré Kenneth Roth, directeur exécutif de Human Rights Watch. « Le président Kabila est la seule personne qui peut empêcher cela, en prenant lengagement public clair de quitter ses fonctions et en mettant fin à la répression brutale exercée par les personnes sous son commandement. »

Des Congolais à travers le pays sont en train de se mobiliser pour des manifestations à grande échelle qui commenceront le 19 décembre pour faire pression sur Kabila afin qu’il se retire du pouvoir. De plus, des leaders de groupes armés dans l’est du pays ont déclaré que l’armée et la police ne seront plus « légitimes » après le 19 décembre, accentuant le risque de conflit armé. Les forces de sécurité nationales fragilisées pourraient se diviser si Kabila compte sur la force pour se maintenir au pouvoir, et les pays voisins de la RD Congo pourraient s’impliquer, comme ils l’ont fait au cours de précédents conflits armés en RD Congo.

Dans tout le pays, des responsables du gouvernement ont interdit à plusieurs reprises les manifestations de l’opposition et les forces de sécurité ont lancé des gaz lacrymogènes et tiré des balles réelles sur les manifestants pacifiques. Au cours de l’une des répressions les plus meurtrières, dans la capitale, Kinshasa, du 19 au 21 septembre, les forces de sécurité ont tué au moins 66 manifestants, d’après les recherches de Human Rights Watch, et possiblement beaucoup plus alors que les manifestants protestaient contre l’absence d’annonce des élections présidentielles par la commission électorale. Certains ont été brûlés vifs lorsque la Garde républicaine a attaqué les sièges de partis d’opposition. Les forces de sécurité ont emporté les corps de nombreuses victimes. Certains ont été jetés dans le fleuve Congo et retrouvés plus tard échoués sur ses rives.

 

Au cours des trois derniers mois, Human Rights Watch s’est entretenu avec plus de 75 victimes, témoins, membres des forces de sécurité et autres personnes sur la répression de septembre et ont reçu des allégations crédibles concernant plus de 30 personnes supplémentaires tuées par les forces de sécurité.

Depuis janvier 2015, les autorités congolaises ont arrêté de façon arbitraire des dizaines d’activistes et de leaders de l’opposition. Les services de renseignements ont détenu certains d’entre eux au secret pendant des semaines ou des mois et leur ont fait subir de mauvais traitements ou les ont torturé, alors que d’autres ont été jugés sur la base d’accusations forgées de toutes pièces. Le gouvernement a fait fermer des médias congolais proches de l’opposition ; au moins six d’entre eux sont toujours bloqués. Le signal de Radio France Internationale (RFI), le média d’information international le plus important en RD Congo, est coupé à Kinshasa depuis le 5 novembre dernier.

L’un des manifestants de septembre a raconté à Human Rights Watch que des soldats l’ont arrêté le 19 septembre, l’ont fait monter dans un camion de l’armée et l’ont conduit à travers Kinshasa pendant plusieurs heures. Il a dit avoir vu les soldats tirer sur un groupe de manifestants pacifiques à proximité de leur camion : « Lorsque nous sommes passés à côté dun groupe de jeunes hommes rassemblés, ils ont commencé à tirer. Tu lui as tiré dans la nuque, mais il nest pas morta dit lun des soldats. Tire encore, a dit lautre. »

Certains manifestants à Kinshasa ont eu recours à la violence, frappant à mort ou brûlant vifs au moins quatre agents de police et un passant. Ils ont aussi brûlé et vandalisé des postes de police, un tribunal, des caméras de surveillance publique, des boutiques tenues par des Chinois, des bâtiments associés à des responsables du parti de la majorité et d’autres lieux considérés comme proches ou représentatifs de Kabila et de son gouvernement. Human Rights Watch a constaté que des agents de police et des membres des ligues de jeunes mobilisés par des responsables du parti au pouvoir et par des officiers des forces de sécurité ont aussi été impliqués dans les violences et les pillages.

Après les manifestations de septembre, les autorités ont interdit les réunions et les rassemblements politiques à Kinshasa. À plusieurs occasions lorsque l’opposition politique ou des groupes de jeunes pro-démocratie ont tenté d’organiser des manifestations ou des rassemblements, les forces de sécurité ont lancé des gaz lacrymogènes pour disperser les participants, ont arrêté les organisateurs ou encerclé les domiciles des leaders de l’opposition pour les empêcher de sortir de chez eux. Des assaillants non identifiés ont également attaqué les domiciles de plusieurs leaders de l’opposition au cours des dernières semaines. Plus de 100 activistes de la jeunesse pro-démocratie, représentants des ligues de jeunes de l’opposition, musiciens et journalistes ont été arrêtés depuis octobre à Kinshasa, Lubumbashi, Goma et Bunia – la plupart, alors qu’ils organisaient les manifestations planifiées ou qu’ils mobilisaient des participants. Au moins une dizaine d’entre eux est toujours en détention.

En tout, au moins 40 leaders et partisans de l’opposition et jeunes activistes pro-démocratie sont toujours en détention en RD Congo, certains étant détenus depuis le début de l’année 2015. D’autres ont été inculpés ou condamnés au cours de procédures judiciaires motivées par des raisons politiques et vivent en exil. Human Rights Watch a documenté des affaires pour lesquelles des agents haut placés des services de renseignements et des représentants de la présidence se sont immiscés dans les procédures judiciaires, dictant les chefs d’inculpation et les verdicts et ordonnant aux juges de suivre ces décisions.

Le 12 décembre 2016, l’Union européenne et les États-Unis ont annoncé des sanctions ciblées – incluant interdictions de voyager et gels des avoirs – à l’encontre de neuf hauts responsables congolais qui ont joué un rôle clé dans la répression au cours des deux dernières années.

« Les sanctions imposées par l’UE et les États-Unis envoient un message sans ambiguïté selon lequel les personnes responsables d’avoir planifié, ordonné ou exécuté la répression violente – aussi haut placées soient-elles – devront en subir les conséquences », a déclaré Kenneth Roth. « Joseph Kabila et les autres hauts fonctionnaires devraient mettre un terme aux mesures répressives, autoriser les manifestations pacifiques, ordonner aux forces de sécurité de ne pas faire usage dune force excessive, libérer les prisonniers politiques, abandonner les charges injustifiées contre les leaders politiques et les activistes et permettre la réouverture des médias fermés. »

La mission de maintien de la paix des Nations Unies en RD Congo, la MONUSCO, peut aussi jouer un rôle essentiel pour aider à réduire les violences dans les jours et semaines à venir, a ajouté Human Rights Watch. La mission devrait faire tout son possible avec les ressources disponibles pour protéger les civils, y compris en utilisant sa présence à Kinshasa et dans d’autres grandes villes pour dissuader les violences et l’usage d’une force excessive par les forces de sécurité congolaises. La mission devrait aussi être prête à déployer rapidement des Casques bleus en cas d’incidents de sécurité dans le pays.

« Les partenaires régionaux et internationaux de la RD Congo devraient se mobiliser aux plus hauts niveaux dans les jours prochains pour contribuer à ce que la situation ne devienne pas incontrôlable », a poursuivi Kenneth Roth. « Des messages clairs devraient être transmis au président Kabila, pour lexhorter à sengager publiquement à quitter le pouvoir et à sassurer que les forces de sécurité fassent preuve de la plus grande retenue. Les partenaires du pays devraient aussi signaler quun changement est à prévoir dans leurs relations avec la RD Congo si Joseph Kabila se maintient au pouvoir par la force. »

Manifestations de septembre et leurs suites

Les manifestations du 19 septembre 2016 contre l’absence d’annonce des élections présidentielles par la commission électorale se sont déroulées à Kinshasa, Kalemie, Mbandaka, Matadi, Bandundu, Kananga, Bukavu, Goma, Butembo et Beni. En dehors de la capitale, les autorités ont arrêté au moins 29 personnes ce jour-là. Elles ont été relâchées plus tard.

À Kinshasa, les manifestations et la réponse du gouvernement ont rapidement tourné à la violence et cela a duré trois jours. Human Rights Watch a constaté que les forces de sécurité ont fait un usage excessif et injustifié de la force, tuant au moins 66 personnes les 19, 20 et 21 septembre. Le nombre réel pourrait être bien plus important. Human Rights Watch a reçu des allégations crédibles concernant le meurtre de plus de 30 autres personnes par les forces de sécurité. Certains manifestants ont recouru à la violence, tuant au moins quatre policiers et un passant.

Les violences documentées par Human Rights Watch ont eu lieu à Kinshasa dans les quartiers de Limete, Matete, Masina, Lemba, Kasavubu, Ndjili, Ngaliema, Kimbanseke, Ngaba, Kisenso et Kalamu.

Carte gracieusement fournie par le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA). N.B. L’inclusion de frontières, de noms et de légendes dans cette carte n’implique ni l’approbation ni l’aval officiel par les Nations Unies.

Human Rights Watch a interrogé six officiers des forces de sécurité et des services de renseignements congolais, qui ont indiqué que des membres de la Garde républicaine – y compris certaines unités de la Garde républicaine déployées en uniformes de police – étaient responsables, pour l’essentiel, de la force excessive utilisée pendant les manifestations, tirant sur les manifestants à balles réelles et attaquant au moins trois sièges de partis d’opposition.

« L'ordre a été donné de réprimer les manifestants afin de les faire échouer dans leur mission », a expliqué un des officiers. «  L'ordre reçu était de tout faire pour les empêcher d'entrer dans la Gombe [le quartier de la capitale où la plupart des édifices gouvernementaux, la présidence et les ambassades sont situés]. » Un autre a indiqué que les ordres étaient d’« écraser » les manifestations. Le 16 septembre, des primes ont été versées aux soldats de la Garde républicaine, aux militaires et aux policiers qui seraient déployés à Kinshasa pendant la semaine du 19 septembre afin de les motiver à assurer une réponse forte pendant les manifestations, a raconté un responsable de la sécurité.

Plusieurs officiers ont indiqué que le général Gabriel Amisi, commandant de l’armée pour la première zone de défense, qui inclut Kinshasa et d’autres provinces occidentales, et le général Ilunga Kampete, commandant de la Garde républicaine, ont dirigé un centre de commandement des opérations à Kinshasa pendant la semaine du 19 septembre et ont donné des ordres aux unités des forces de sécurité sur le terrain qui menaient la répression. Les officiers ont également dit que le colonel Ferdinand Ilunga Luyolo, commandant de la Légion nationale d’intervention (LENI) de la Police nationale congolaise, a donné des ordres aux troupes de la Garde républicaine qui étaient déployées en uniformes de policiers et armées de fusils d’assaut et de grenades pendant la répression.

 

Des policiers congolais arrêtent des activistes de l'opposition participant à une marche pour appeler le Président Joseph Kabila à quitter ses fonctions, à Kinshasa, capitale de la RD Congo, le 19 septembre 2016.

Des jeunes recrutés par des officiers des forces de sécurité et par des représentants du gouvernement, y compris le ministre de la Jeunesse et des Sports Denis Kambayi, ont été payés pour infiltrer les manifestations. Un membre de la ligue des jeunes du parti au pouvoir a expliqué que Kambayi et d’autres responsables du parti l’ont recruté lui et d’autres jeunes, leur ont donné environ 35 USD chacun et leur ont ordonné de « troubler les manifestations de l'opposition et de causer des problèmes afin de laisser croire que les violences avaient été déclenchées par l'opposition ».

« Nous portions des vêtements spéciaux pour pouvoir nous repérer les uns les autres, et nous avons incité les manifestants à attaquer les bureaux des partis de la coalition au pouvoir », a-t-il raconté. « Les manifestants étaient vraiment en colère contre les personnes au pouvoir, ils se sont laissés manipuler sans sen rendre compte. Nous les avons aussi amenés à attaquer les bus publics et dautres bâtiments associés au parti au pouvoir. »

Lors d’un entretien téléphonique avec Human Rights Watch, Kambayi a déclaré que ces allégations étaient des « rumeurs sans fondement » et qu’il n’avait aucun lien officiel avec la ligue des jeunes du parti au pouvoir.

Un membre de la ligue des jeunes associée au Vita Club, une équipe de football dont le président est le général de l’armée Gabriel Amisi Kumba, a expliqué à Human Rights Watch qu’il avait aussi été appelé à se rendre à une réunion préalable aux manifestations, avec le général Amisi et plusieurs dizaines de membres de la ligue des jeunes. « Nous avons reçu pour instruction de provoquer des troubles parmi les manifestants et de les inciter à endommager des biens », a précisé ce membre de la ligue des jeunes. « Cela serait ensuite reproché aux organisateurs des manifestations. Un de nos membres a été reconnu par les manifestants et a été gravement passé à tabac parce quils ont compris quil était un infiltré. » Human Rights Watch a contacté Amisi à propos de cette allégation, mais n’a pas obtenu de réponse.

Deux officiers de la sécurité et des services de renseignements congolais ont expliqué à Human Rights Watch que des responsables du parti au pouvoir et des officiers des forces de sécurité avaient recruté des membres des ligues de jeunes et des combattants démobilisés pour perturber les manifestations. « Ils étaient là pour infiltrer les manifestations et les faire exploser [en violences] depuis l'intérieur », a décrit l’un d’eux. « Ils devaient déclencher les troubles, ce qui entraînerait une réaction des manifestants, justifiant ainsi la réponse policière. »

Dans une tentative manifeste d’entraver le travail des observateurs indépendants pour documenter la répression par le gouvernement, les forces de sécurité ont arrêté huit journalistes congolais et internationaux, ainsi que deux activistes des droits humains et pro-démocratie peu de temps après que les manifestations avaient débuté le 19 septembre. Les bureaux d’une éminente organisation de défense des droits humains et d’une organisation de la société civile ont également été vandalisés.

Des proches pleurent la mort de manifestants tués au cours des manifestations des 19 et 20 septembre, lors de funérailles au siège du parti d'opposition Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS) à Kinshasa, en RD Congo, le 31 octobre 2016.

Dans les jours suivant les manifestations, les forces de sécurité ont effectué des recherches maison par maison sans mandats dans plusieurs quartiers de Kinshasa, prétendument à la recherche de biens pillés et d’armes volées dans des postes de police. Ils sont arrêtés des dizaines de jeunes hommes, dont un bon nombre semblait avoir été ciblé au hasard. Les leaders de l’opposition Moise Moni Della et Bruno Tshibala ont aussi été arrêtés le 19 septembre et le 9 octobre, respectivement, et ont été accusés d’être responsables des violences du 19 septembre. Tshibala a été provisoirement libéré le 29 novembre. Martin Fayulu, un autre leader de l’opposition, a été grièvement blessé lorsqu’une bonbonne de gaz lacrymogène l’a atteint à la tête le 19 septembre, et a été hospitalisé pendant plusieurs jours.

Dans les jours qui ont suivi les manifestations, les autorités ont interdit aux proches, aux activistes et aux observateurs indépendants des droits humains d’accéder aux hôpitaux et aux morgues et ont menacé leurs personnels, les obligeant à se taire à propos des personnes blessées ou tuées pendant les manifestations. Cela a empêché de nombreuses familles d’enterrer leurs proches ou d’obtenir la compensation promise par les représentants du gouvernement provincial de Kinshasa.

Un rapport préliminaire du Bureau conjoint des Nations Unies aux droits de l’homme (BCNUDH) en RD Congo portant sur les manifestations à Kinshasa a constaté que 53 personnes avaient été tuées, dont 48 par des agents de l’État, que 143 personnes avaient été blessées et qu’au moins 299 personnes avaient été détenues de façon arbitraire. Les autorités ont refusé aux équipes de l’ONU l’accès aux établissements de détention sur instruction de hauts fonctionnaires du ministère de la Défense, et les équipes ont eu des difficultés pour entrer dans les morgues. Les forces de sécurité ont empêché deux véhicules des Nations Unies de s’approcher des manifestations. Un agent de police a lancé des gaz lacrymogènes sur un des véhicules et un tireur d’élite sur le toit d’un camion de police anti-émeute a tiré deux fois sur un autre, mais sans l’atteindre.

Dans un « livre blanc » datant du 8 octobre, le gouvernement a indiqué que 32 personnes avaient été tuées à Kinshasa les 19 et 20 septembre. Le gouvernement a félicité la police pour son « professionnalisme » et a reproché aux organisateurs des manifestations d’avoir manipulé les manifestants, en précisant qu’ils avaient occasionné « des tueries, des viols, des incendies, des saccages, de nombreuses destructions méchantes, des pillages des biens publics et privés et autres violations des droits de l’homme. ».

Récits de victimes et de témoins

Le 19 septembre, quelques manifestants ont déchiré une affiche montrant une photo du président Kabila et y ont mis le feu dans le quartier de Matete à Kinshasa. Les forces de sécurité ont d’abord utilisé des gaz lacrymogènes pour disperser les manifestants puis les ont poursuivis, tirant des balles réelles dans la foule et tuant au moins un manifestant. Un témoin a raconté :

Alors que d’autres manifestants essayaient d’emporter le corps, la police a lancé des gaz lacrymogènes pour disperser la foule et les empêcher de transporter le corps. Le lendemain, la police a mené des recherches maison par maison dans notre quartier, enfonçant les portes des résidents qui refusaient de les laisser entrer. Les policiers disaient qu’ils recherchaient le jeune qui avait saccagé le « symbole du pouvoir ». De nombreux jeunes ont été arrêtés et d’autres ont fui le quartier.

Un membre du parti d’opposition Forces novatrices pour l’unité et la solidarité (FONUS) a raconté que le siège de son parti a été incendié tôt le matin du 20 septembre par des hommes portant des uniformes militaires :

Vers 4 h 20 du matin, nous étions sur le balcon [du siège], en train de surveiller les locaux. Nous avons entendu des mouvements suspects hors du bâtiment et nous nous sommes approchés un peu pour voir ce qu’il se passait. Nous avons vu un homme qui était déjà passé par-dessus le mur et d’autres qui tentaient d’ouvrir de force le portail. Ils étaient tous armés et portaient des uniformes militaires. Ils avaient des casquettes qui dissimulaient leur visage et certains portaient des cagoules. Lorsqu’ils nous ont vus, ils ont tiré trois fois, mais nous avons réussi à nous enfuir et à franchir le mur nous séparant des voisins. Nous nous sommes cachés, mais nous pouvions les voir verser de l’essence et briser des fenêtres avec une barre de fer. Le matin, les voisins sont venus nous aider à éteindre l’incendie. Ensuite des agents de police sont arrivés, ils nous ont dispersés avec des gaz lacrymogènes comme s’ils voulaient que le siège brûle.

Le 20 septembre, des membres des forces de sécurité portant des uniformes de policiers ont tiré sur des manifestants qui pillaient une boutique tenue par des Chinois. Un témoin a décrit la scène :

J’ai vu la police arriver pour chasser les manifestants qui étaient en plein pillage. Ils ont tiré des balles réelles sur eux et trois personnes ont été tuées, dont un homme qui passait par là. Les policiers ont ensuite emporté tous les corps avec eux.

L’oncle d’un jeune tué par les forces de sécurité d’une balle dans la tête le 19 septembre a raconté que la famille n’a pas été autorisée à sortir son corps de la morgue pour les funérailles :

Mon neveu a reçu une balle dans la tête alors qu’il manifestait avec d’autres lundi [19 septembre]. Nous avons appris plus tard que la Croix-Rouge congolaise avait emporté son corps à la morgue. Lorsque nous sommes arrivés à la morgue pour récupérer son corps, les policiers militaires présents dans l’établissement nous ont menacés et nous ont dit que nous serions envoyés à la prison de Ndolo [une prison militaire de Kinshasa]. Ils ont indiqué qu’ils avaient reçu des ordres de leurs supérieurs pour accuser tous ceux qui viendraient chercher les victimes d’avoir envoyé leurs enfants pour forcer le président Kabila à quitter le pouvoir.

Plus tard, la Croix-Rouge nous a donné un numéro qui avait été attribué au corps de mon neveu. Lorsque nous sommes retournés à la morgue, un membre du personnel nous a dit que, d’après le registre, le corps avait déjà été retiré. Par qui et quand ? Nous n’avons obtenu aucune réponse. Même si nous avons déjà organisé des funérailles pour lui, nous espérons qu’un jour, nous pourrons enterrer son corps. De plus, nous n’avons jamais perçu les fonds que le gouverneur de Kinshasa a promis aux proches des victimes parce que nous n’avons reçu aucun document de la morgue montrant que le corps de notre neveu y avait été amené.

Un témoin a parlé à Human Rights Watch du meurtre d’un agent de police pendant les manifestations du 19 septembre :

J’ai vu les manifestants attaquer le siège de la ligue des jeunes du PPRD et, alors qu’ils avançaient, le policier qui gardait le bâtiment a tenté de résister au lieu de s’enfuir. La vaste foule de manifestants lui a jeté des pierres avant de le brûler.

Un journaliste congolais a expliqué qu’il a été arrêté avec un collègue alors qu’ils filmaient les manifestations du 19 septembre :

J’étais en train de filmer les manifestants qui brûlaient des pneus et dressaient des barricades dans la rue lorsqu’un camion de police est arrivé sur le site. Je me suis approché d’un agent de police pour lui demander si nous pouvions continuer à filmer. Il a accepté, mais il m’a dit qu’il était surpris de me voir dans une zone rouge. Plus tard, des agents des services de renseignements sont arrivés et ont ordonné à l’agent de police de m’empêcher de les filmer. Les agents des services de renseignements nous ont ensuite demandé de nous identifier et de montrer notre autorisation de filmer. Ils ont pris nos cartes d’identité et nous ont dit que nous étions en état d’arrestation. Ils nous ont conduits à un poste de police, où nous avons été détenus pendant plusieurs heures avant d’être libérés. Ils ne nous ont jamais rendu nos cartes d’identité.

Un défenseur des droits humains qui a été arrêté le 19 septembre alors qu’il observait les manifestations avec ses collègues a décrit ce qu’il s’est passé :

La police militaire nous a suivis dans une maison où nous essayions de nous réfugier, car des coups de feu étaient tirés. Puis ils m’ont ordonné de les suivre et m’ont fait monter dans leur camion. Environ une dizaine d’autres personnes ont été arrêtées avec moi. Ils nous ont conduits dans un camp militaire et là, ils ont pris ma montre, mes chaussures et ma ceinture. J’ai compté 121 personnes arrêtées. Ils nous ont identifiés individuellement de 14 h à 23 h, puis ils ont procédé aux interrogatoires. Un des officiers m’a permis d’utiliser son téléphone pour que je puisse avertir mes collègues. Nous avons passé la nuit à même le sol. Ils m’ont laissé partir le mercredi [21 septembre].

Un agent de police a indiqué à Human Rights Watch que six corps avec des blessures par balles avaient été retrouvés sur les rives du fleuve Congo dans le quartier de Kinsuka à Kinshasa le 21 septembre :

Nous avons reçu des renseignements indiquant que quatre corps avaient été découverts dans la matinée – deux jeunes garçons, une fille et un jeune homme. Tous avaient des blessures par balles. En début de soirée, deux autres cadavres de jeunes garçons avec des blessures par balles ont été trouvés. Le procureur en charge de l’affaire nous a demandé de remettre les corps à l’eau afin qu’ils coulent. Nous avons suivi les ordres.

D’autres témoins ont confirmé à Human Rights Watch qu’ils avaient vu des cadavres sur les rives du fleuve à Kinsuka dans les jours et les semaines qui ont suivi les manifestations de septembre. Un témoin a expliqué que la police et la Croix-Rouge avaient emporté quelques-uns des corps dans un bus.