Un éminent journaliste malien a été condamné en vertu de la loi malienne sur la cybercriminalité pour avoir critiqué le recours à cette même loi afin de réduire au silence un autre journaliste. Ce verdict constitue la dernière étape en date de l’offensive croissante menée par la junte militaire contre la liberté d’expression dans le pays.
Le 3 août, le tribunal national de lutte contre la cybercriminalité à Bamako, la capitale du Mali, a condamné Chahana Takiou, rédacteur en chef de l’hebdomadaire 22 Septembre, à un an de prison.
Les forces de sécurité avaient arrêté Takiou le 8 juin après qu’il eut publiquement critiqué les autorités pour avoir poursuivi un confrère, Youssouf Sissoko, en vertu de la loi sur la cybercriminalité plutôt que de la loi malienne sur les délits de presse. Sissoko a été condamné à deux ans de prison en juin après avoir publié un article critiquant le dirigeant militaire du Niger voisin.
Le parquet a inculpé M. Takiou d’« atteinte au crédit de l'État à travers l'institution judiciaire » et l’a placé en détention provisoire. Les avocats de M. Takiou, invoquant son diabète et ses problèmes cardiovasculaires, ont demandé sa mise en liberté provisoire pour raisons médicales, mais le procureur a rejeté cette demande.
Le lendemain de l’arrestation de Takiou, les autorités avaient arrêté un autre journaliste, Abdramane Keïta, directeur du journal Le Témoin, après qu’il eut déclaré dans une émission de télévision que le groupe armé lié à Al-Qaïda, Jama’at Nusrat al-Islam wa al-Muslimeen (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, JNIM), contrôlait la ville de Kidal, dans le nord du pays. Le JNIM et les combattants touaregs alliés ont repris Kidal en avril après trois ans de présence des forces maliennes et de mercenaires russes. Les autorités ont inculpé Keïta pour « délit à caractère régionaliste qui tend à porter atteinte à l'unité nationale et au crédit de l'État » et l’ont placé en détention provisoire dans l’attente de son procès le 17 août.
Les poursuites engagées contre Takiou s’inscrivent dans une tendance plus large au Mali consistant à utiliser des accusations criminelles fabriquées de toutes pièces ou motivées par des considérations politiques pour réduire au silence les journalistes, les militants, les figures de l’opposition et les défenseurs des droits humains. Depuis sa prise de pouvoir en 2020, la junte militaire malienne n’a cessé de restreindre l’espace civique. Les autorités ont interdit des médias, dissous des organisations de la société civile, aboli le multipartisme et pris pour cible des dissidents par le biais d’arrestations arbitraires et de disparitions forcées.
Personne ne devrait être condamné à une peine de prison pour avoir exprimé pacifiquement une opinion. Les autorités maliennes devraient immédiatement libérer Takiou et Keïta, annuler la condamnation de Takiou et abandonner toutes les poursuites découlant uniquement de l’exercice pacifique de la liberté d’expression. Elles devraient également suivre le conseil de Takiou : mettre fin à l’utilisation abusive de la législation sur la cybercriminalité pour museler les voix indépendantes.