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Éthiopie : Les autorités du Tigré procèdent au recrutement forcé de civils

Cette campagne illégale et abusive a instauré un climat de peur dans la région

Des combattants du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) marchaient à Mekele, la capitale de la région du Tigré, dans le nord de l’Éthiopie, le 30 juin 2021. © 2021 Yasuyoshi Chiba/AFP via Getty Images

(Nairobi) – Depuis au moins le mois d’avril, les autorités de la région du Tigré, dans le nord de l’Éthiopie, ont enlevé et illégalement enrôlé dans leurs forces des civils, y compris des enfants âgés d’à peine 15 ans, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch.

Des membres de communautés de villes et villages de cette région ont signalé que les forces tigréennes et des responsables locaux enlevaient d’anciens combattants ainsi que d’autres hommes et garçons dans la rue, dans des bureaux, lors d’opérations nocturnes menées dans des maisons, ainsi que sur les sites de mines d’or, une source d’emploi essentielle pour les jeunes hommes et garçons de la région.

« La campagne menée par les autorités tigréennes pour recruter de force des hommes et des garçons en tant que membres de leurs forces instaure un climat de peur dans toute la région », a déclaré Laetitia Bader, directrice adjointe de la division Afrique à Human Rights Watch. « Les autorités devraient mettre fin immédiatement à cette campagne, et permettre à ceux qui ont été recrutés illégalement de rentrer chez eux. »

Human Rights Watch a recensé six cas de recrutement forcé, en s’appuyant sur des entretiens à distance menés en juin avec 18 personnes, dont des témoins, des proches de personnes enrôlées, ainsi que des personnes ayant pu éviter un enlèvement ou s’étant enfuies peu après.

Cette campagne de recrutement fait suite à plusieurs mois de tensions croissantes entre le gouvernement fédéral éthiopien et le principal parti politique du Tigré, le Front populaire de libération du Tigré (Tigray People’s Liberation Front, TPLF). Les deux camps se sont affrontés lors du conflit armé de 2020-2022 dans le nord de l’Éthiopie, qui a donné lieu à de nombreuses atrocités, avant de signer un accord de cessez-le-feu en novembre 2022.

Avant le mois d’avril 2026, les responsables locaux avaient eu recours à des réunions publiques, des lettres et des appels téléphoniques pour exhorter des anciens combattants des Forces de défense du Tigré (Tigray Defense Forces, TDF) à se réengager.

Mais début juin, le TPLF a publié une proclamation rendant le service militaire obligatoire. Dans un entretien avec les médias suite aux critiques formulées par Human Rights Watch concernant cette loi, un porte-parole du parti a réfuté les allégations de recrutement forcé, et a affirmé que ceux qui défendaient la région du Tigré le faisaient de leur plein gré.

La campagne s’est intensifiée fin avril avec des rafles massives dans les rues, sur les marchés et sur les sites d’exploitation aurifère. Les personnes interrogées ont déclaré que les autorités locales disposaient d’une liste d’anciens combattants et faisaient appel à des informateurs dans les quartiers, pour identifier des recrues potentielles.

« Trois hommes armés vêtus d’uniformes des TDF … sont venus chez moi », a déclaré un ancien combattant qui a échappé au recrutement dans la zone nord-ouest du Tigré fin avril. « Je n’étais pas le seul : environ 17 autres personnes ont été emmenées avec moi au commissariat de la ville. Il y avait quatre ou cinq jeunes âgés d’environ 16 ou 17 ans avec nous. »

Les autorités locales et les forces de l’ordre ont également procédé à des rafles massives de civils. Un matin vers la fin du mois de juin, un habitant de la ville d’Adi Gudem a vu des policiers locaux, des miliciens et des combattants des TDF enlever des personnes, y compris des travailleurs journaliers et des agriculteurs.

« Les forces armées ont commencé à intercepter des gens aux quatre coins de la ville, même les conducteurs de bajaj [vélo-taxi] », a déclaré cet homme. « Il y a une grave pénurie d’eau à Adi Gudem, et des jeunes qui rendaient service à la communauté avec leurs charrettes [transportant des bidons d’eau] ont également été emmenés. Un propriétaire de charrette a tenté de s’échapper, mais les milices ont commencé à le frapper si violemment qu’il a perdu connaissance. »

Le 22 mai, la police et des membres des TDF ont ordonné aux mineurs travaillant dans une mine d’or artisanale près de Kola Tembien, dans la zone centrale du Tigré, de cesser leur activité, affirmant que le terrain était nécessaire à des projets d’investissement. Deux témoins ont déclaré que, le matin du 25 mai, des dizaines de policiers et des membres des TDF sont revenus, ont rassemblé les mineurs et en ont frappé certains d’entre eux avant de les répartir en fonction de leur wereda (district) d’origine. Un mineur a raconté avoir été emmené dans un bâtiment inachevé et retenu avec environ 50 à 60 autres hommes et garçons de la région de Kola Tembien pendant environ 8 heures.

« Nous avions faim et soif… Un responsable du wereda [district] est venu nous informer que nous allions rejoindre les TDF », a déclaré ce mineur. « Nous nous sommes tous opposés à cette décision… Mais ils étaient armés, et ont commencé à pousser tout le monde dans des camions… Ils roulaient très vite ... Un type a sauté du camion, et est tombé sur la route. Quand nous nous sommes retournés, nous avons vu qu’il ne bougeait plus. »

Ce mineur a lui-même réussi à s’échapper, lorsque le camion a ralenti.

Les personnes interrogées ont déclaré que les nouvelles recrues étaient d’abord détenues arbitrairement dans des bureaux administratifs, des prisons ou des écoles, puis transférées vers des camps militaires pour y suivre une formation dans le nord-ouest et le sud du Tigré. « Mon frère âgé de 29 ans a été emmené », a déclaré un homme. « Nous ne savions pas où il était pendant une semaine. Il a finalement pu emprunter le téléphone d’un garde pour appeler ma mère, et lui a dit qu’il se trouvait dans un camp militaire de la zone sud. » Les anciens combattants enrôlés de force étaient généralement envoyés dans leurs anciennes unités, ou dans un camp militaire.

Des hommes risquant d’être recrutés ont déclaré qu’ils dormaient dehors par crainte d’être emmenés, ou qu’ils fuyaient le Tigré. « Nous ne pouvons pas dormir », a déclaré un travailleur journalier de 30 ans. « Nous devons changer d’endroit chaque nuit. Mais on ne peut pas se sentir en sécurité quand on est en fuite et qu’on se cache. Parce qu’on a laissé des membres de sa famille, comme des petits frères, derrière soi. S’ils ne vous trouvent pas, ils emmènent vos plus jeunes proches. »

Deux personnes interrogées ont déclaré que les forces du Tigré et les responsables locaux de la zone nord-ouest avaient placé en détention des proches de personnes qui avaient échappé au service militaire.

« Mon fils a 19 ans. Je leur ai dit que j’étais pauvre, que je n’avais pas les moyens de l’envoyer au front, mais ils ne m’ont pas crue », a déclaré une femme détenue temporairement dans les locaux de l’administration locale avec d’autres parents, pendant dix jours. « Nous restions là toute la journée, sans nourriture ni eau. Ils nous renvoyaient chez nous le soir. Ils n’arrêtaient pas de nous demander d’amener nos enfants, et si nous ne le faisions pas, nous étions à nouveau détenus là-bas. »

Ce climat de peur touche les communautés de toute la région, a déclaré Human Rights Watch. Certaines familles envoient leurs proches loin de là pour échapper au recrutement forcé. « Mon père a été convoqué au kebele [administration locale] », a raconté un homme de 32 ans. « Les responsables savaient qu’il a un fils en âge de servir, alors ils lui ont dit que je devais rejoindre la lutte. Mon père m’a dit que je devais quitter [cette région]. J’ai déménagé à Addis [la capitale de l’Éthiopie] il y a une semaine. J’ai laissé derrière moi ma femme enceinte. Je n’avais pas les moyens de l’emmener avec moi. »

Un agriculteur de la zone nord-ouest du Tigrée a déclaré : « Les gens ont peur. Cela affecte tant de vies. Qui sait, ils viendront peut-être me chercher un jour. »

Le droit de la guerre interdit le recrutement forcé par des groupes armés non étatiques, considéré comme une « atteinte à la dignité des personnes » en vertu de l’article 3 commun aux Conventions de Genève de 1949. Le recrutement ou l’utilisation d’enfants de moins de 18 ans dans des forces armées, qu’il soit forcé ou volontaire, constitue une grave violation des droits des enfants ; dans le cas d’enfants âgés de moins de 15 ans, il s’agit d’un crime de guerre. En 2014, l’Éthiopie a ratifié le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés. La récente proclamation du TPLF menaçant de sanctions et de châtiments collectifs les familles de ceux qui se soustraient au service militaire ou désertent constituerait également une violation du droit international.

L’Union africaine et les autres gouvernements soutenant la trêve de 2022, y compris le Kenya, l’Afrique du Sud et les États-Unis, ainsi que l’Union européenne, devraient faire pression sur les autorités tigréennes pour qu’elles mettent fin au recrutement forcé, libèrent tous les mineurs et autres personnes recrutées de force, et annule d’urgence leur proclamation concernant le recrutement. Les observateurs internationaux, notamment ceux du mécanisme de surveillance de l’UA et du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, devraient mener des enquêtes et rendre compte publiquement des allégations de recrutement forcé et d’autres exactions, a déclaré Human Rights Watch.

« La fin des combats actifs au Tigré avait offert l’occasion de reconstruire les vies brisées et la société dans cette région, et d’œuvrer en faveur d’une véritable obligation de rendre des comptes », a déclaré Laetitia Bader. « Alors que les autorités gaspillent cette opportunité et que la possibilité d’une reprise des combats se profile, les gouvernements préoccupés devraient prendre d’urgence des mesures pour prévenir de futures atrocités. »

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