Human Rights Watch a publié un rapport intitulé « Personne ne pourra s'échapper » concernant les graves atteintes aux droits humains commises depuis 2022 contre des civils au Burkina Faso par l’armée burkinabè, ses milices alliées et un groupe armé islamiste. Ce document de questions-réponses aborde les principaux aspects abordés dans le rapport.
- Quelles sont les principales conclusions du rapport ?
- Comment les chercheurs de Human Rights Watch ont-ils conduit leurs recherches ?
- Pourquoi les forces de sécurité burkinabè ont-elles ciblé les Peuls ?
- Qu’est-ce qu’un « nettoyage ethnique » et un tel crime a-t-il eu lieu au Burkina Faso ?
- Que sont les crimes contre l’humanité ?
- Comment ces crimes s’inscrivent-ils dans le conflit plus large qui touche la région du Sahel ?
- Comment les organisations internationales ont-elles réagi au conflit au Burkina Faso ?
- Que demandent instamment Human Rights Watch et les survivants aux autorités burkinabè et à la communauté internationale ?
- Si le Burkina Faso se retirait de la CPI, comment la CPI pourrait-elle encore ouvrir une enquête préliminaire sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité présumés dans le pays ?
- Pourquoi la documentation et la préservation des preuves sont-elles si importantes ?
Quelles sont les principales conclusions du rapport ?
Human Rights Watch a constaté que l’armée burkinabè et les milices alliées, connues sous le nom de Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP), ainsi que le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou Jama’at Nusrat al-Islam wa al-Muslimin, JNIM) lié à Al-Qaïda, principal groupe armé islamiste au Burkina Faso, sont responsables de nombreux crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Human Rights Watch fournit un compte rendu détaillé de 57 incidents qui ont entraîné la mort de plus de 1 800 civils dans 11 régions du Burkina Faso entre janvier 2023 et août 2025.
Human Rights Watch a conclu que les meurtres et autres abus graves contre les civils à travers le pays sont au cœur des tactiques des autorités militaires et de celles du GSIM.
L’armée burkinabè et les VDP ont commis des crimes graves, notamment le meurtre et le déplacement forcé de civils, en particulier de personnes appartenant à l’ethnie peule, qu’ils accusent de soutenir l’insurrection. Au cours d’opérations de contre-insurrection à grande échelle, l’armée a massacré des civils simplement parce qu’ils vivaient dans des zones contrôlées par le GSIM ou entretenaient des relations avec les Peuls locaux.
Le GSIM a également ciblé les civils dans sa tentative d’imposer un contrôle territorial sur les zones rurales. Le groupe a eu recours à la coercition et à la violence pour opprimer les populations et a puni et déplacé de force des communautés dont les membres refusaient de se soumettre ou qu’il accusait de soutenir les forces gouvernementales. Le GSIM a également assiégé des dizaines de villes et de villages à travers le Burkina Faso, déclenchant famine et maladies parmi les habitants et les personnes déplacées.
Ces crimes ont entraîné la mort de dizaines de milliers de personnes et le déplacement de plus de 2,3 millions de personnes, soit environ 10 pour cent de la population.
Human Rights Watch a identifié le président du Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, et six dirigeants militaires burkinabè, ainsi que Iyad Ag Ghaly, chef suprême du GSIM, et quatre autres leaders du GSIM, comme potentiellement responsables des violations documentées dans le rapport au titre de la responsabilité de commandement. Ils devraient tous faire l’objet d’enquêtes et de poursuites, le cas échéant.
Comment les chercheurs de Human Rights Watch ont-ils conduit leurs recherches ?
Human Rights Watch a mené des recherches en personne et par téléphone, y compris par des déplacements au Burkina Faso, au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Ghana et au Mali entre mars 2023 et novembre 2025. Les chercheurs ont interviewé plus de 450 personnes, pour la plupart des témoins et des survivants d’abus qui ont été contraints de fuir vers les pays voisins. Human Rights Watch a également analysé et vérifié des centaines de photos, de vidéos et d’images satellites, et a examiné des documents officiels, ainsi que des reportages de médias et des rapports d’organisations non gouvernementales.
Human Rights Watch a développé un logiciel qui a extrait, transcrit et analysé 36 243 vidéos de la chaîne YouTube de la Radiodiffusion-Télévision du Burkina Faso, ainsi que 2 476 publications sur ChirpWire, le réseau social lié au GSIM.
Le logiciel a filtré ce contenu et généré une base de données interrogeable qui a consigné des références aux activités armées au Burkina Faso, y compris des mentions concernant les opérations de combat, les déploiements géographiques d’unités militaires, les noms des membres de l’armée et du GSIM, les changements dans les grades militaires et les affectations dans les unités militaires. Ces informations ont permis aux chercheurs d’identifier les éléments clés de la hiérarchie militaire et de corroborer les témoignages portant sur les deux parties au conflit.
Human Rights Watch s’est associé à Security Force Monitor, une organisation non gouvernementale spécialisée dans l’analyse des chaînes de commandement, pour obtenir des informations sur la chaîne de commandement concernant les membres des forces militaires burkinabè impliqués dans les abus.
Pourquoi les forces de sécurité burkinabè ont-elles ciblé les Peuls ?
Les groupes armés islamistes ont activement recruté au sein des communautés peules au Burkina Faso et dans la région du Sahel plus largement, en exploitant leur marginalisation de longue date, leur pauvreté et l’érosion de leurs moyens de subsistance traditionnels liés à l’élevage. Certains Peuls ont rejoint ces groupes armés par frustration face aux difficultés économiques, à la corruption du gouvernement et aux abus commis par les forces de sécurité burkinabè et les milices alliées.
Cette dynamique a déclenché un cycle dangereux : les forces de l’État et les VDP considèrent de plus en plus les Peuls comme étant collectivement du côté des groupes armés islamistes et les soumettent à du harcèlement, à des violences et à une discrimination, ce qui, en retour, renforce le ressentiment et la méfiance à l’égard de l’État.
Même si les préjugés anti-peuls existaient déjà avant le coup d’État militaire de 2022, Human Rights Watch a constaté que les discours de haine, la stigmatisation et les attaques violentes contre les communautés peules se sont intensifiés depuis qu’Ibrahim Traoré est arrivé au pouvoir et a élargi le recrutement des VDP. Les opérations de contre-insurrection ont souvent été marquées par une absence de distinction entre les civils peuls et les combattants islamistes, ce qui a entraîné des massacres et d’autres abus dans une impunité quasi totale.
Dans un de ces cas, en novembre 2023, des VDP ont tué 13 civils, dont six femmes et quatre enfants, dans une localité peule à environ quatre kilomètres du village de Bassé, dans la région des Hauts-Bassins. Ils ont également incendié au moins 20 maisons et volé des centaines d’animaux. Certains des cadavres ont été retrouvés avec les yeux bandés et les mains liées derrière le dos.
Qu’est-ce qu’un « nettoyage ethnique » et un tel crime a-t-il eu lieu au Burkina Faso ?
Bien qu’il n’existe pas de définition formelle du « nettoyage ethnique » dans le droit international, une commission d’experts des Nations Unies a défini le terme comme une « politique délibérée conçue par un groupe ethnique ou religieux visant à faire disparaître, par le recours à la violence et à la terreur, des populations civiles appartenant à une communauté ethnique ou religieuse distincte de certaines zones géographiques », et dont le but semble être « d’occuper un territoire et d’expulser le groupe ou les groupes indésirables ».
Human Rights Watch a utilisé cette définition de travail largement adoptée pour caractériser le nettoyage ethnique. Les chercheurs ont conclu que le ciblage ethnique des communautés peules par les forces militaires et les VDP à travers des meurtres, des disparitions forcées et des pillages, qui ont conduit au déplacement massif de communautés entières, constitue un nettoyage ethnique.
Un exemple est le meurtre de plus de 130 civils peuls lors de l’opération Tourbillon Vert 2. Cette offensive gouvernementale coordonnée a été menée entre le 8 et le 13 mars 2025 par les forces militaires burkinabè, y compris des forces spéciales et des VDP, dans la région occidentale de la Boucle du Mouhoun, près de la ville de Solenzo. Les preuves vidéo analysées par Human Rights Watch, ainsi que les témoignages, montrent que les civils peuls ont été ciblés du fait de leur appartenance ethnique. Dans certains cas, des VDP soutenus par l’armée ont lancé des appels explicites à leur extermination.
Que sont les crimes contre l’humanité ?
Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI) définit les crimes contre l’humanité comme des actes criminels spécifiques – incluant le meurtre, le viol, la torture, l’apartheid, les déportations et les persécutions, etc. – commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique dirigée contre toute population civile selon une politique étatique ou organisationnelle. Ces crimes comptent parmi les infractions les plus graves en vertu du droit international.
Bon nombre des crimes documentés par Human Rights Watch faisaient partie d’une attaque généralisée et systématique dirigée contre la population civile au Burkina Faso et peuvent, en tant que tels, constituer des crimes contre l’humanité. Dans un de ces cas, le 25 février 2024, dans les villages de Nondin et Soro, dans la province du Yatenga dans le nord du pays, l’armée burkinabè a exécuté sommairement 223 civils, dont au moins 56 enfants, les accusant de collaborer avec le GSIM.
Dans un autre incident, le 24 août 2024, le GSIM a tué au moins 133 civils, dont des dizaines d’enfants, à Barsalogho dans la province du Sanmatenga, en représailles contre une communauté locale que le groupe armé a accusé de soutenir les VDP. Les forces gouvernementales ont également commis les crimes contre l’humanité que sont le déplacement forcé, l’emprisonnement arbitraire, la torture, la disparition forcée et d’autres actes inhumains.
Comment ces crimes s’inscrivent-ils dans le conflit plus large qui touche la région du Sahel ?
Les crimes commis par toutes les parties au Burkina Faso s’inscrivent dans un schéma plus large de violences dans le centre du Sahel, une région qui a connu une détérioration spectaculaire de la situation des droits humains ces dernières années, marquée par des menaces accrues contre les civils piégés dans un conflit armé, un autoritarisme renforcé des juntes militaires au pouvoir et une marginalisation croissante des institutions indépendantes. Au Burkina Faso, au Mali et au Niger, l’état de droit s’est sérieusement érodé, élargissant l’impunité pour les violations graves des droits humains et augmentant la vulnérabilité des civils.
Dans les trois pays, les groupes armés islamistes et les forces de sécurité gouvernementales ont commis de graves violations du droit international humanitaire. En date de mars 2026, le conflit armé dans la région centrale du Sahel a provoqué la mort de dizaines de milliers de civils, entraînant l’une des crises humanitaires les plus graves au monde, contraignant plus de trois millions de personnes à quitter leurs foyers.
Depuis 2020, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont connu des coups d’État militaires. Les juntes militaires au pouvoir ont fait preuve d’intolérance à l’égard de l’opposition et de la dissidence politiques. L’espace civique et politique s’est rétréci à mesure que la répression contre les journalistes, les activistes de la société civile et les membres des partis d’opposition a pris de l’ampleur, par le biais de détentions arbitraires, de disparitions forcées et de la conscription illégale. Les dirigeants militaires des trois pays ont consolidé leur pouvoir sans élections, retardant le retour à un régime civil démocratique.
Les autorités du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont ignoré les appels à la responsabilisation et n’ont pas respecté leurs obligations légales internationales d’enquêter sur les graves violations des droits commises par leurs forces de sécurité et de traduire les responsables en justice, ce qui a permis l’amplification de l’impunité et a encouragé les auteurs de crimes. En janvier 2025, les trois pays ont officiellement quitté la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), privant leurs citoyens de la possibilité de demander justice devant la Cour de justice de la CEDEAO pour les violations des droits humains subies. En septembre 2025, les trois pays ont également exprimé leur intention de quitter la CPI, une décision qui mettrait en péril l’accès à la justice pour les victimes de crimes d’atrocités.
Comment les organisations internationales ont-elles réagi au conflit au Burkina Faso ?
Malgré la détérioration rapide de la situation sécuritaire au Burkina Faso, l’engagement international n’a pas été à la hauteur de l’ampleur ou de l’urgence de la crise. La pression diplomatique, les efforts de protection et la réponse humanitaire restent insuffisants par rapport aux besoins qui évoluent rapidement.
L’Union africaine, en particulier la Commission de l’UA et le Conseil de paix et de sécurité, et les Nations Unies, y compris le Conseil de sécurité de l’ONU et le Haut-Commissariat aux droits de l’homme, ont pris des mesures insuffisantes pour aider les gouvernements à mieux protéger les civils ou pour faire pression sur les autorités afin qu’elles rendent justice pour les crimes graves commis par toutes les parties.
L’Union européenne n’a pas non plus été en phase avec l’ampleur et l’évolution du conflit au Burkina Faso, entretenant un dialogue diplomatique limité et prudent avec la junte militaire.
Que demandent instamment Human Rights Watch et les survivants aux autorités burkinabè et à la communauté internationale ?
Le conflit au Burkina Faso a été marqué par une impunité quasi totale pour les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis par toutes les parties, laissant les populations du pays sans justice pour les atrocités qu’elles ont endurées.
Les victimes de violations graves des droits humains au Burkina Faso et leurs familles ont constamment cherché à obtenir la reconnaissance par les autorités burkinabè des préjudices subis par les civils aux mains des forces gouvernementales et du GSIM, de même que la justice et la reddition de comptes pour les responsables des violations et une réparation pour ce qu’ils ont perdu.
Cependant, les autorités n’ont pas démontré leur capacité ni leur volonté de mener des enquêtes et des poursuites pour les abus graves commis pendant le conflit, y compris par les forces armées.
Le retrait du Burkina Faso de la CEDEAO en 2025 limite davantage la responsabilisation en supprimant l’accès à la Cour de justice de la Communauté. Les citoyens peuvent toujours s’adresser à la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, mais la faiblesse de l’exécution et le non-respect fréquent de ses décisions par les États en restreignent l’impact.
Human Rights Watch a exhorté le Bureau du Procureur de la CPI à ouvrir un examen préliminaire sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis par toutes les parties au conflit depuis septembre 2022.
Si le Burkina Faso se retirait de la CPI, comment la CPI pourrait-elle encore ouvrir une enquête préliminaire sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité présumés dans le pays ?
Même si le Burkina Faso se retirait de la CPI, cela ne bloquerait pas automatiquement la compétence de la Cour.
En vertu du Statut de Rome, le retrait prend effet un an après qu’un État en a officiellement informé le Secrétaire général de l’ONU. Les autorités militaires du Burkina Faso n’ont pas adressé de notification formelle au secrétaire général. Fondamentalement, le retrait n’affecte pas la compétence de la CPI concernant les crimes commis alors que le pays était encore membre. La Cour peut continuer à examiner et à poursuivre les crimes qui se sont produits pendant la période d’adhésion.
Pourquoi la documentation et la préservation des preuves sont-elles si importantes ?
Le conflit au Burkina Faso est devenu l’une des crises des droits humains les plus graves au monde. Son ampleur et sa gravité restent largement dissimulées en raison du climat de peur et de répression entretenu par les autorités.
Alors que la violence persiste, il est nécessaire, pour répondre aux demandes de responsabilisation de longue date des victimes, d’évaluer de manière rapide et crédible les abus en cours. Il est essentiel de recueillir et de conserver les preuves disponibles dès maintenant pour soutenir les futurs efforts de responsabilisation. Sans une telle action, les preuves risquent d’être perdues par négligence ou délibérément détruites, réduisant davantage les chances des victimes d’obtenir justice.