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Syrie : Impunité pour les abus commis à Soueïda

Les autorités devraient s’assurer que les forces de sécurité, les groupes armés druzes et les combattants bédouins soient tenus responsables de leurs actes

Hatem Radwan, un habitant de Soueïda, ville à majorité druze dans le sud de la Syrie, photographié dans la maison d'hôtes Al-Radwan gérée par sa famille, le 25 juillet 2025. Des traces de sang étaient encore visibles, plusieurs jours après une fusillade mortelle survenue à cet endroit. © 2025 Khalil Ashawi/Reuters
  • Les forces gouvernementales syriennes, ainsi que les groupes armés locaux bédouins et druzes, ont commis de graves abus lors des affrontements survenus en juillet 2025 dans le gouvernorat de Soueïda, dans le sud de la Syrie.
  • Parmi les abus figuraient des exécutions sommaires, des enlèvements et des actes portant atteinte à la dignité humaine. Près de 187 000 personnes ont été déplacées par les violences.
  • Les autorités syriennes devraient démontrer que le gouvernement représente tous les Syriens en poursuivant les responsables des atrocités commises à Soueïda, quel que soit leur camp et au plus haut niveau.

(Beyrouth, 15 janvier 2026) – Les forces gouvernementales syriennes, ainsi que des groupes armés bédouins et druzes locaux, ont commis de graves exactions lors des affrontements survenus en juillet 2025 dans le gouvernorat de Soueïda situé dans le sud du pays, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch. Les autorités syriennes devraient traduire en justice les auteurs d’exactions dans tous les camps, y compris les commandants militaires et les hauts fonctionnaires ayant ordonné ces abus, qui pourraient être impliqués dans des crimes de guerre selon le principe de la responsabilité du commandement.

Une confrontation entre des groupes armés bédouins et druzes à un poste de contrôle dans le gouvernorat de Soueïda, le 12 juillet 2025, a dégénéré en plusieurs jours d'affrontements armés. Le 14 juillet, les forces de sécurité gouvernementales, soutenant les groupes armés bédouins, ont bombardé les positions druzes ; les combattants druzes ont riposté en attaquant les forces gouvernementales et bédouines. Des centaines de civils ont été tués et blessés, et des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées. Bien que la situation se soit améliorée depuis, les personnes déplacées continuent de vivre dans des conditions difficiles.

« Les autorités syriennes devraient démontrer que ce gouvernement représente tous les Syriens en poursuivant les responsables des atrocités commises à Soueïda, quel que soit leur camp et au plus haut niveau », a déclaré Adam Coogle, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « En l’absence d’une reddition de comptes pour ces abus, de manière exhaustive, les horreurs du passé se répéteront. »

La population de la province de Soueïda est majoritairement druze (communauté issue de l’islam chiite), et comprend une minorité bédouine. Bien que ces groupes coexistent depuis des décennies, la confrontation au poste de contrôle du 12 juillet a déclenché des combats entre les deux communautés. Les forces gouvernementales sont intervenues pour soutenir les groupes bédouins, ce qui a exacerbé les tensions entre le gouvernement et la communauté druze.

Human Rights Watch a mené des entretiens avec 19 victimes et témoins d'abus – 14 Druzes et 5 Bédouins – résidant à Soueïda, et a vérifié des photographies et des vidéos afin de corroborer les temoignages. Les chercheurs se sont également entretenus avec trois activistes locaux, un journaliste syrien qui est entré à Soueïda aux côtés des forces gouvernementales et trois sources ayant une connaissance directe des restrictions portant sur l’aide humanitaire. 

Selon les témoins, les forces de sécurité gouvernementales ont commis des exécutions sommaires et détruit des biens civils parmi les communautés druzes, et des groupes armés bédouins alliés à ces forces ont procédé à des enlèvements et à des pillages. De leur côté, des groupes armés druzes ont attaqué et détenu arbitrairement des civils. Human Rights Watch a recensé 86 cas de meurtres apparemment illégaux ; les victimes étaient 67 civils druzes et 19 civils bédouins.

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), de 93 000 personnes avaient été déplacées dans la semaine qui a suivi les affrontements ; fin juillet, près de et 187 000 personnes au total étaient déplacées, dans un contexte de pénurie critique de nourriture, de logements et de médicaments.

Le gouvernement intérimaire syrien n'a pas agi de manière adéquate pour enquêter de manière impartiale sur les abus commis par toutes les parties au conflit de juillet, a déclaré Human Rights Watch. Le 16 juillet, les autorités syriennes ont condamné les « violations » commises à Soueïda, les qualifiant de « criminelles et illégales », et se sont engagées à mener une enquête. Entre le 17 et le 22 juillet, la présidence syrienne, la police militaire et le ministère de la Défense ont publié des déclarations promettant que les responsables seraient tenus de rendre des comptes, et ont annoncé la création d'une commission chargée d'enquêter sur les « violations choquantes » commises par un « groupe inconnu en tenue militaire ».

Un organisme gouvernemental a été chargé de publier un rapport dans un délai de trois mois. Le 16 novembre, la commission a annoncé qu'elle avait demandé une prolongation de deux mois et qu'elle publierait son rapport avant la fin de l'année. L'enquête n'est toujours pas terminée.

Depuis les affrontements, l'aide humanitaire aux civils dans le besoin a été fortement entravée par les restrictions d'accès imposées par le gouvernement, et par l'insécurité persistante. Bien que les restrictions d'accès aient depuis été assouplies, les retards bureaucratiques et les obstacles à la distribution et à la coordination au sein du gouvernorat persistent, ont rapporté deux sources bien informées. Un travailleur humanitaire a déclaré que des dizaines de personnes étaient toujours portées disparues ou enlevées, leurs familles n'ayant reçu aucune information sur leur sort, ou sur le lieu de leur détention.

Le 21 août, des experts de l'ONU ont rapporté que les attaques menées par les milices locales, les autorités de transition et les groupes armés affiliés contre trois villages de la province de Soueïda avaient fait environ 1 000 morts, dont 539 civils druzes identifiés. Le nombre total de victimes civiles n'a pas été communiqué, car un nombre important de corps pourraient encore se trouver dans des maisons où les équipes de secours n'ont pas été autorisées à entrer.

Le 2 octobre, les membres de la Commission d'enquête internationale indépendante des Nations Unies sur la Syrie se sont rendus à Soueïda pour enquêter sur les exactions commises en juillet ; il s’est agi de la première visite d'experts internationaux en droits humains, sur ces lieux. Depuis, ils se sont rendus à plusieurs reprises dans la région.

Le droit international humanitaire, qui rassemble les lois de la guerre, s'applique aux combats entre les forces gouvernementales et les groupes armés à Soueïda. L'article 3 commun aux Conventions de Genève de 1949 et le droit coutumier de la guerre interdisent les attaques contre les civils, les exécutions sommaires, les atteintes à la dignité personnelle, ainsi que la destruction et le pillage des biens civils. Les violations graves du droit de la guerre commises avec une intention criminelle constituent des crimes de guerre.

Les forces armées du gouvernement de transition syrien ont déjà été impliquées dans de graves exactions contre des populations minoritaires, notamment des Alaouites syriens en mars 2025. Les enquêtes menées par le gouvernement sur les crimes présumés ont innocenté les hauts responsables en raison du manque de preuves d'ordres directs de commettre des exactions. Toutefois, les commandants et les hauts responsables peuvent être pénalement responsables, en vertu de la responsabilité du commandement, des crimes de guerre commis par leurs subordonnés s'ils avaient connaissance ou auraient dû avoir connaissance de ces crimes et s'ils ne les ont pas empêchés ou n'ont pas puni les responsables.

Le gouvernement syrien devrait garantir des enquêtes impartiales sur les affrontements de juillet et de mars impliquant des hauts responsables militaires et civils, et pas seulement des agents de rang inférieur comme cela a été le cas jusqu'à présent. En janvier 2026, de nouveaux affrontements entre les forces gouvernementales et les Forces démocratiques syriennes dirigées par les Kurdes ont fait 23 morts et provoqué le déplacement de plus de 100 000 personnes. Ces derniers affrontements entre les forces gouvernementales et les groupes armés dirigés par des minorités soulignent la nécessité d'une réforme globale du secteur de la sécurité et de la responsabilisation pour les violations graves.

Si les autorités ne sont pas disposées ou capables de mener des poursuites conformes aux normes internationales en matière de procès équitable, l'ONU et les gouvernements préoccupés devraient intervenir pour soutenir les efforts en matière de reddition de comptes. Les autorités syriennes devraient mener une véritable réforme du secteur de la sécurité en écartant les membres susceptibles d’avoir commis des abus, en faisant respecter la discipline et en plaçant les groupes armés sous l'autorité de l'État ou en les démobilisant.

« La simple reconnaissance des atrocités par le gouvernement ne suffit pas en soi, si les commandants des forces ayant commis des abus demeurent eux-mêmes à l’abri de la justice », a conclu Adam Coogle. « En l’absence de poursuites contre ces hauts responsables, et d’une réforme structurelle du secteur de la sécurité, la Syrie continuera à être confrontée à des cycles de violence et de représailles. »

Suite détaillée en anglais.

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