(New York) – Partout dans le monde, les travailleurs des plateformes numériques (« gig workers » en anglais) endurent de longues heures de travail, une rémunération imprévisible et en baisse, ainsi que de graves risques sécuritaires, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport rendu public aujourd’hui. En juin, sous l’égide de l’Organisation internationale du Travail (OIT), des gouvernements participeront à des négociations afin d’élaborer un traité historique portant sur le « travail décent dans l’économie des plateformes » ; ils devraient adopter des normes solides et contraignantes afin de garantir aux travailleurs de ce secteur, partout dans le monde, une rémunération équitable, des conditions de travail sûres et l’accès à une protection sociale.
Ce rapport multimédia, intitulé « Algorithms of Exploitation : Rights Abuses in the Gig Economy and the Global Fight for Change » (« Algorithmes d’exploitation : Violations des droits dans l’économie des plateformes numériques et les efforts mondiaux visant des réformes »), documente les expériences de travailleurs des plateformes dans neuf pays : l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Inde, le Kenya, le Koweït, le Liban, le Mexique, le Pakistan et le Royaume-Uni. Human Rights Watch a constaté que, dans tous les pays étudiés, ces travailleurs perçoivent une rémunération peu enlevée et instable dans des conditions de travail peu sûres, et ne bénéficient que d’une protection faible ou inexistante en cas d’accident du travail ou d’incapacité à travailler.
« Les entreprises gérant des plateformes numériques ont bâti un modèle économique qui contourne les protections du droit du travail et transfère des risques et des coûts aux travailleurs », a déclaré Lena Simet, chercheuse senior sur les questions de pauvreté et d’inégalité à Human Rights Watch. « Les négociations en vue d’un traité de l’OIT constituent le premier effort mondial visant à contraindre les gouvernements à garantir que l’utilisation de ce modèle ne se fasse pas au détriment des droits des travailleurs. »
Human Rights Watch s’est entretenu avec des chauffeurs et des livreurs en Inde, au Kenya, au Liban, au Mexique, au Pakistan et au Royaume-Uni, ainsi qu’avec des migrants de retour dans leurs pays d’origine (Bangladesh et Népal) qui avaient auparavant travaillé en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et au Koweït. L’objectif était de documenter, par des exemples concrets, l’impact humain du travail non réglementé au sein de l’économie des plateformes.
L’OIT estime que la taille du marché des plateformes numériques a presque doublé entre 2016 et 2021 ; selon la Banque mondiale, près de 435 millions de personnes dans le monde en tirent un revenu. Cependant, les protections liées au droit du travail n’ont pas suivi la même évolution.
La convention en cours de négociation devrait combler les lacunes existantes en matière de protection en incluant des garanties essentielles pour tous les travailleurs des plateformes, quel que soit leur statut, a préconisé Human Rights Watch. Étant donné qu’elles classent systématiquement leurs travailleurs comme prestataires indépendants ou travailleurs autonomes, ceux-ci se retrouvent, dans de nombreux pays, exclus des garanties relatives au salaire minimum, à la sécurité sociale et à la sûreté au travail.
Des travailleurs ont fait état de longs horaires, de rémunérations imprévisibles et en baisse, ainsi que de graves risques sécuritaires, souvent en l’absence de sécurité sociale ou de soutien en cas d’accident du travail ou de maladie les empêchant de travailler.
Apraham, chauffeur à Beyrouth, a raconté que ses revenus n’avaient cessé de diminuer depuis 2015, l’empêchant de couvrir ses dépenses quotidiennes ou de cotiser à la sécurité sociale. Après le vol de sa voiture et de son téléphone lors d’une agression violente survenue alors qu’il travaillait pour Uber, il s’est retrouvé sans revenus et a affirmé n’avoir reçu aucun soutien de la part de cette compagnie.
Agnes Mwongera, chauffeuse à Nairobi, a déclaré avoir été agressée par un passager et n’avoir reçu aucune réponse lorsqu’elle a signalé l’agression à son employeur.
Graeme Franes, coursier à vélo assurant des livraisons de repas en Écosse, au Royaume-Uni, a indiqué avoir été incapable de travailler pendant six mois après une agression au cours de laquelle son bras a été fracturé « J’ai dû compter sur mes amis et ma famille », a-t-il confié. « Ce fut une période vraiment difficile. »
En classant les travailleurs de plateformes numériques comme prestataires indépendants, les entreprises parviennent, dans de nombreux pays, à se soustraire aux obligations relatives au salaire minimum, à la sécurité au travail et à la sécurité sociale. Parallèlement, elles exercent un contrôle considérable sur ces travailleurs par le biais d’algorithmes qui déterminent la rémunération, attribuent les tâches et peuvent mener à des suspensions, souvent sans transparence ni possibilité de recours effectif.
Human Rights Watch a précédemment constaté qu’une fois les frais déduits, de nombreux travailleurs des plateformes aux États-Unis gagnent un revenu nettement inférieur à un salaire décent, ou au salaire minimum légal. Des travailleurs d’autres pays ont fait état de dynamiques similaires, leurs revenus étant souvent insuffisants pour couvrir leurs dépenses quotidiennes. Ce modèle d’exploitation permet aux entreprises concernées d’accaparer une part croissante des revenus tout en reportant les coûts sur les travailleurs, contribuant ainsi à des inégalités croissantes sur ce marché du travail.
Human Rights Watch appelle les gouvernements à adopter des normes rigoureuses qui :
- Établissent la présomption que des travailleurs sont considérés comme des employés d’une entreprise, dès lors que celle-ci contrôle leurs activités professionnelles, afin d’éviter toute classification erronée de leur statut ;
- Exigent une rémunération équitable, couvrant l’intégralité du temps de travail effectué, avec des revenus atteignant au moins le seuil du salaire minimum ou du salaire vital ;
- Garantissent l’accès à la sécurité sociale pour tous les travailleurs, y compris en cas d’accident du travail, de maladie, de chômage ou de vieillesse ;
- Imposent aux plateformes une transparence quant aux algorithmes utilisés, et dans leur communication aux travailleurs d’informations sur le mode de calcul de leur rémunération, la tarification et l’attribution des tâches et des missions, ainsi que le fonctionnement des programmes d’incitation ;
- Assurent la responsabilisation des plateformes, notamment en offrant aux travailleurs des voies de recours accessibles pour contester les décisions automatisées, y compris celles entraînant la désactivation de leur compte ;
- Étendent les protections en matière de santé et de sécurité au travail à l’ensemble des travailleurs des plateformes, y compris la prise de mesures de protection contre la chaleur extrême et d’autres conditions dangereuses ;
- Garantissent aux travailleurs le droit de se syndiquer et de négocier collectivement, sans crainte de représailles.
Human Rights Watch a contribué au processus de l’OIT en cours en transmettant ses recommandations concernant la réglementation du travail via les plateformes, d’une manière respectueuse des droits humains ; Human Rights Watch a élaboré certaine propositions conjointement avec des organisations de la société civile.
« Les décisions que les gouvernements prendront maintenant façonneront l’avenir des conditions de travail pour des millions de personnes », a conclu Lena Simet. « Ils devraient veiller à ce que le travail via les plateformes numériques soit régi par les principes d’équité salariale, de sécurité et de protection sociale, et non par l’exploitation. »