(Beyrouth) – Les autorités bahreïniennes ont arrêté des dizaines de personnes pour avoir exercé leur droit à la liberté d’expression pacifique dans le contexte du conflit qui oppose les États-Unis et Israël à l’Iran, et réclament la peine de mort dans certains cas, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch.
« En cette période critique, les autorités bahreïniennes devraient redoubler d’efforts pour protéger la population, et non arrêter des personnes simplement pour avoir manifesté pacifiquement ou publié des messages sur les réseaux sociaux », a déclaré Niku Jafarnia, chercheuse sur le Yémen et Bahreïn à Human Rights Watch. « Les autorités devraient mettre fin à de telles arrestations, libérer sans condition toutes les personnes détenues arbitrairement, et libérer temporairement d’autres détenus pour des raisons humanitaires. »
Human Rights Watch a mené des entretiens avec neuf personnes, dont des proches de détenus et des membres de la société civile bahreïnienne, et a examiné et vérifié des informations partagées en ligne, notamment des déclarations, des publications sur les réseaux sociaux et des vidéos.
Depuis le 28 février, Israël et les États-Unis ont mené des milliers d’attaques à travers l’Iran. Les forces iraniennes ont riposté par des vagues d’attaques de drones et de missiles, notamment contre Bahreïn, dont beaucoup visaient illégalement des cibles civiles. À Bahreïn, ces attaques ont tué au moins deux personnes et en ont blessé 46, selon l’Agence de presse de Bahreïn, la source d’information officielle.
Dans le contexte de ces attaques, plusieurs pays ont intensifié leur répression contre leurs citoyens ayant exercé leur droit à la liberté d’expression. À Bahreïn, les autorités ont arrêté des dizaines de personnes pour avoir participé à des manifestations pacifiques en hommage à l’ayatollah Khamenei, l’ancien Guide suprême de l’Iran, ou pour avoir protesté contre les attaques américaines et israéliennes en Iran ; d’autres personnes ont été arrêtées après avoir publié des photos ou vidéos de ces attaques sur les réseaux sociaux, selon le Centre bahreïnien pour les droits humains (Bahrain Center for Human Rights, BCHR) et un activiste qui recense ces cas.
Le 6 mars, le Conseil de la défense civile du ministère de l’Intérieur a déclaré qu’il interdisait les manifestations « afin de respecter ses responsabilités en matière de sécurité publique face à l’agression flagrante de l’Iran contre le Royaume de Bahreïn ».
Dans une série de publications, le ministère de l’Intérieur a déclaré avoir arrêté au moins 40 personnes pour avoir publié certains contenus en ligne, pour des motifs allant de « l’utilisation abusive des réseaux sociaux » à « l’expression de sympathie envers l’agression iranienne, ce qui constitue un acte de trahison ».
Le 1er mars, les autorités ont arrêté deux hommes, Hussein Naji et Ali Mahdi, qui marchaient vers l’ambassade des États-Unis, en tant que forme de manifestation pacifique. Quatre personnes interrogées par Human Rights Watch, dont un proche d’un homme détenu, ont déclaré que leur marche visait à protester contre les attaques américaines contre l’Iran, et était entièrement pacifique. Il a ajouté que les autorités avaient déclaré qu’elles poursuivraient les hommes pour « incitation à la haine contre le gouvernement [bahreïnien] ; trouble à l’ordre public en temps de guerre ; et soutien et approbation d’un État hostile à Bahreïn ».
Dans une autre affaire, les autorités bahreïniennes, dont certaines en civil, ont arrêté Muneer Mirza Ahmed Mushaima à son domicile le 4 mars. Fatima Mansor, son épouse, a déclaré qu’une trentaine d’hommes étaient arrivés vers 3 h 30 du matin à bord de plusieurs voitures –l’inscription « Ministère de l’Intérieur » figurant sur certaines d’entre elles –, avaient fait irruption dans la maison et arrêté son mari. Human Rights Watch a visionné une vidéo qu’elle a fournie, montrant cinq véhicules de patrouille s’arrêtant devant leur maison, d’où sont sorties au moins sept personnes, certaines en uniformes noirs et casques blancs, d’autres en civil.
Fatima Mansor a déclaré que ces personnes s’étaient présentées comme des membres de la « Force de maintien de l’ordre » du ministère de l’Intérieur, mais qu’elles n’avaient fourni aucune preuve ni présenté de mandat de perquisition ou d’arrestation, même lorsqu’elle le leur avait demandé.
Elle a indiqué que ces hommes avaient accusé son mari de « gérer un compte sur les réseaux sociaux [au contenu illégal] » ; mais son mari lui a dit que le téléphone utilisé comme preuve n’était pas le sien. Elle a ajouté que son mari avait été arrêté à plusieurs reprises depuis 2017.
Dans un autre cas, Youssef Ahmed a déclaré que le 8 mars à 3 h 30 du matin, plusieurs hommes, apparemment des policiers en civil, se sont présentés chez lui et l’ont interrogé, ains que son fils de 16 ans. « Il y avait deux voitures banalisées sans insigne de police », a-t-il déclaré. « Même lorsqu’ils m’ont demandé ma carte d’identité, je leur ai demandé qui ils étaient, et ils ont répondu qu’ils étaient de la police, mais ils ne m’ont présenté aucun document. »
Après avoir examiné le téléphone de son fils, les hommes sont partis, a-t-il ajouté, mais ils l’ont arrêté l’après-midi suivant. « Mon fils n’a participé à aucune manifestation », a-t-il déclaré. « Je ne sais pas pourquoi ils l’ont arrêté, et ils ne nous ont donné aucune information. Il n’y avait pas de mandat d’arrêt. »
Un activiste a déclaré à Human Rights Watch que d’autres personnes détenues n’avaient pas pu passer d’appels téléphoniques à leur famille ou à des avocats, pendant plusieurs jours. L’une d’entre elles était Badoor Abdulhameed, qui a été arrêtée pour ses publications sur les réseaux sociaux. Elle a indiqué qu’elle n’avait pas été autorisée à passer un appel téléphonique avant le cinquième jour ayant suivi son arrestation, et que les autorités n’avaient pas informé sa famille de l’endroit où elle se trouvait, ce qui pourrait constituer un crime de disparition forcée.
Les disparitions forcées, dans lesquelles les autorités détiennent une personne puis refusent de révéler où elle se trouve ou quelle est sa situation lorsqu’on leur pose la question, constituent des crimes graves au regard du droit international et sont interdites en toutes circonstances tant par le droit international des droits humains que par le droit international humanitaire.
Plusieurs personnes arrêtées étaient des travailleurs migrants, qui représentent plus de 53 pour cent de la population, et sont soumis à un système abusif de parrainage de visas.
« On nous a déjà dit que si la police nous arrêtait en raison de publications sur les réseaux sociaux, l’entreprise ne serait pas responsable », a déclaré un travailleur migrant qui vit à Bahreïn depuis sept ans. « Nous devons faire attention. Nous avons déjà reçu des messages nous enjoignant de ne rien faire de risqué. J’ai vu certaines personnes publier des messages sur TikTok. Je ne sais pas ce qui leur est arrivé… Même lorsque notre vie est en danger, s’ils ne nous autorisent pas à publier de vidéos, cela devient un peu étouffant. »
Le 9 mars, le parquet de Bahreïn a déclaré dans un communiqué qu’il avait « demandé au tribunal de prononcer des condamnations à mort à l’encontre de certains des accusés en raison de leur implication dans des activités d’espionnage ».
Le même jour, le Centre des médias de la police du ministère de l’Intérieur a annoncé l’arrestation de cinq Pakistanais et d’un Bangladais pour avoir prétendument « filmé, publié et partagé des vidéos relatives aux conséquences de l’agression perfide de l’Iran, exprimant leur sympathie et glorifiant ces actes hostiles d’une manière qui porte atteinte à la sécurité et à l’ordre public ».
Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), auquel Bahreïn est un État partie, protège les droits à la liberté d’expression et de réunion pacifique. Le Comité des droits de l’homme a précisé que ces droits s’appliquent à l’expression en ligne, ainsi qu’aux réunions pacifiques.
Les normes internationales en matière de droits humains, y compris la Charte arabe des droits de l’homme, ratifiée par Bahreïn, obligent les pays qui appliquent la peine de mort à en limiter l’application à des circonstances exceptionnelles pour les « crimes les plus graves ».
Le gouvernement bahreïnien a recouru de plus en plus souvent à des lois répressives – notamment certains articles du code pénal, la loi antiterroriste, la loi sur la presse et les publications, ainsi que la législation sur la cybercriminalité – afin de restreindre davantage l’espace civique.
Cela s’ajoute à d’autres formes de répression de la liberté d’expression par le gouvernement bahreïnien, et à la détention arbitraire de dirigeants politiques et de défenseurs des droits humains, notamment Abdulhadi al-Khawaja, Hassan Mushaima, le Dr Abduljalil al-Singace, le cheikh Mohammed Habib Al-Muqdad et le cheikhh Ali Salman. Plusieurs détenus se sont vu systématiquement refuser des soins médicaux adéquats malgré leurs besoins médicaux urgents, causés dans certains cas par des actes de torture subis, ou par leur détention de longue durée.
Human Rights Watch s’oppose à la peine de mort dans tous les pays et en toutes circonstances. La peine capitale est unique par sa cruauté et son caractère irréversible, et sa détermination est souvent entachée de facteurs arbitraires, de préjugés et d’erreurs, a déclaré Human Rights Watch.
« Les autorités bahreïniennes utilisent le prétexte de la guerre pour justifier de nouvelles violations à l’encontre de la population du Bahreïn, y compris les travailleurs migrants », a conclu Niku Jafarnia.
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