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Prominent lawyer and human rights defender Hoda Abdel Moneim.

Une avocate égyptienne en prison, sa fille en exil : l’histoire d’une douloureuse séparation

Une activiste exilée lutte pour obtenir la libération de sa mère, injustement détenue en Égypte

L'avocate égyptienne Hoda Abdel Moneim, spécialisée dans la défense des droits humains.© Privé

« Je me suis réveillée quand ma sœur Fadwa m’a téléphonée. J’étais terrifiée. Elle m’a dit : “Jehad, des agents des services de sécurité de l’État sont venus ici. Ils ont emmené maman.” J’ai l’impression de ne jamais avoir surmonté ce moment. Beaucoup de choses se sont passées depuis, mais je n’ai toujours pas réussi à tourner la page. »

Jehad Khaled, une jeune activiste égyptienne, a décrit à Human Rights Watch son sentiment de panique lorsque sa mère – Hoda Abdel Moneim, 67 ans, éminente avocate et défenseure des droits humains – a été arrêtée en 2018. « Tout ce que je voulais, c’était appeler maman et lui demander ce que je devais faire. »

Mais elle n’a pas pu obtenir les conseils de sa mère car, cette fois-ci, celle-ci avait disparu. Les premiers temps de la détention de Hoda ont été particulièrement pénibles pour sa famille, car, pendant plusieurs mois, ses proches ignoraient où elle se trouvait et comment elle était traitée, malgré leurs demandes auprès des autorités. Pendant cette période, Jehad dormait à même le sol de son appartement, sachant que sa mère dormait probablement sur un sol en béton dans un cachot.

Des personnes dans le cercle intime de Jehad avaient déjà été détenus auparavant, notamment son ex-mari. Mais l’arrestation de sa mère l’a terrassée : « Maman était toujours là avec moi, quoi qu’il arrive… C’est elle qui s’occupait de tout. J’avais besoin d’elle à ce moment-là, pour l’appeler et lui demander : “Que dois-je faire ?” »

Jehad vit en exil hors d’Égypte depuis plusieurs années et continue de militer pour la libération de sa mère, Hoda, toujours détenue arbitrairement. Jehad espère que sa mère sera finalement libérée, de loin puisqu’elle-même ne peut toujours pas retourner dans son pays natal, par crainte de représailles.

Jehad ne peut même pas parler à sa mère au téléphone. Elle s’inquiète constamment au sujet de la santé de sa mère, dont les problèmes chroniques aux reins, au cœur et aux genoux s’aggravent en raison des mauvaises conditions de détention. Jehad attend avec impatience les nouvelles que lui apporte l’une de ses sœurs lors de ses visites, généralement toutes les quatre semaines.

Lorsque Jehad parle de sa mère, décrivant les petites routines qui rythmaient leur quotidien dans le quartier de Nasr City au Caire, sa voix s’adoucit. Hoda était toujours la première à se réveiller, préparant tranquillement son thé au lait du matin tandis que les autres membres de la famille dormaient encore. Elle s’assurait toujours que le petit-déjeuner était prêt et partageait une tasse de thé au lait avec son mari, avant qu’il ne parte travailler. Si son mari avait déjà quitté leur domicile, elle attendait d’arriver au bureau ou elle travaillait à ses côtés, pour prendre le petit-déjeuner avec lui. L’une des sœurs de Jehad arrivait parfois le matin avec son bébé, avant de se rendre à l’université, afin que Hoda puisse s’occuper de son petit-fils pendant ce temps ; Hoda préparait alors toujours un petit-déjeuner pour sa fille, avant qu’elle ne se rende au campus.

Malgré l’intensité de son engagement en faveur des droits humains, Hoda n’a jamais laissé son travail prendre le pas sur sa vie sociale, a expliqué Jehad. Elle prenait le temps de voir ses amis, sa famille et de profiter des petits bonheurs simples qui lui permettaient de garder les pieds sur terre.

En 2012, Hoda est devenue membre du Conseil national des droits humains en Égypte. Elle s’est engagée dans la documentation des violations des droits en Égypte pendant plusieurs années, avant de devenir elle-même victime. Après son dernier voyage à l’étranger en 2014, pour assister à une conférence où elle avait parlé des disparitions forcées en Égypte, les autorités lui ont imposé une interdiction de voyager. Elle a reçu des messages de menace sur Facebook, tels que « Arrêtez de parler des disparitions forcées, ou vous en subirez une, vous-même. »

Les autorités ont arrêté Hoda le 1er novembre 2018. Selon Jehad, les agents des services de sécurité « ont saccagé la maison pendant plusieurs heures », avant d’emmener Hoda dans un lieu tenu secret, la faisant disparaître de force pendant 21 jours. Puis elle a été amenée devant un procureur chargé de questions de la sécurité d’État, dans un état de « fatigue et d’épuisement extrêmes ». Après qu’un avocat eut reconnu Hoda et appelé la famille, son mari, lui-même avocat, s’est précipité pour la voir au bureau du procureur. Mais ils n’ont guère pu s’entretenir en privé lors de cette brève rencontre, et Hoda n’a pas pu donner de détails sur sa détention, a déclaré Jehad.

Le 31 janvier 2019, après avoir passé deux mois supplémentaires dans un lieu de détention tenu secret, Hoda a été transférée à la prison de Qanater. Elle y a été détenue dans un isolement quasi total, enfermée dans sa cellule 23 heures par jour avec une autre détenue. Sa seule heure de répit se passait dans un couloir fermé, sans lumière du soleil. Pendant plusieurs années, elle répétait aux gardiens de la prison : « J’ai tellement envie de voir le soleil. » En 2023, Hoda a été transférée à la prison du quartier « 10ème Jour de Ramadan » (dans la banlieue du Caire), où elle a subi des conditions similaires. Bien que Hoda soit membre du Conseil national des droits humains, la famille a déclaré que les membres du Conseil ne lui avaient rendu aucune visite pour s’enquérir de ses conditions de détention, malgré leurs promesses de le faire.

Au cours des trois premières années de détention de Hoda, sa famille n’a pu obtenir que très peu d’informations à son sujet, car les autorités ont rejeté leurs demandes répétées de visite. Lorsque les autorités ont finalement autorisé des visites, celles-ci se déroulaient toujours en présence d’un agent de la Sécurité nationale, et Hoda ne pouvait pas s’exprimer librement sur les mauvais traitements subis, ni sur ses préoccupations. Mais lors de brèves rencontres avec son avocat, puis avec sa famille lors des visites en prison, Hoda a raconté à sa famille que, pendant les trois premiers mois de sa disparition forcée, elle avait été soumise à des tortures psychologiques, notamment en étant contrainte d’écouter d’autres femmes se faire torturer. Elle a déclaré que les agents avaient également menacé d’arrêter son mari et ses filles, et l’avaient forcée à enregistrer et à signer des aveux sous la contrainte.

Lorsque Hoda a revu sa famille pour la première fois depuis sa détention, les premiers mots qui sont sortis de sa bouche ont été de demander, paniquée, si l’un des membres de la famille avait été arrêté, ou subi d’autres torts. « Ma mère est une femme très forte, mais quand mes sœurs l’ont vue au bureau du procureur, elles se sont effondrées en voyant dans quel état elle se trouvait », a déclaré Jehad.

Durant une longue période de temps, Hoda a été maintenue en détention provisoire pendant que les autorités la poursuivaient dans le cadre d’un procès collectif visant 29 personnes. Les accusations abusives comprenaient l’adhésion à l’ONG Egyptian Coordination for Rights and Freedoms (Coordination égyptienne pour les droits et les libertés – ECRF), une organisation indépendante de défense des droits humains qualifiée par les autorités d’organisation « terroriste », et la « diffusion de fausses informations », toutes ; ces accusations contre Hoda découlaient uniquement de son travail pacifique en faveur des droits humains.

Jehad Khaled (à gauche), avec sa mère, l’avocate égyptienne Hoda Abdel Moneim, lors d’un moment de bonheur avant l’arrestation de Hoda, le 1er novembre 2018. © Privé

En mars 2023, le procès s’est achevé devant le Tribunal d’urgence de la Sécurité d’État, dont les verdicts ne sont pas susceptibles d’appel, en violation du droit à un procès équitable. Le tribunal a reconnu Hoda coupable des chefs d’accusation, et l’a condamnée à cinq ans de prison ; en octobre 2023, compte tenu du temps qu’elle avait déjà passé en détention préventive, l’intégralité de cette peine était purgée. Toutefois, au lieu de libérer Hoda, le Procureur général de la Sécurité d’État a porté contre elle de nouvelles accusations – presque identiques à celles pour lesquelles elle avait déjà été emprisonnée. Il s’agit d’une pratique connue sous le nom de « recyclage » ou « rotation », largement utilisée en Égypte : des accusations répétées pour le même crime présumé, afin de maintenir les personnes qui critiquent le gouvernement dans un cycle sans fin de détention provisoire et de poursuites.

En prison, Hoda Abdel Moneim a été atteinte de nouveaux problèmes de santé, notamment une affection rénale et un type de diabète. Elle a subi quatre crises cardiaques. Sa famille a déclaré que l’administration pénitentiaire ne les informait jamais de ces développements, suscitant une anxiété constante jusqu’à la prochaine visite. Ces problèmes de santé se sont ajoutés à ceux dont elle souffrait déjà avant son arrestation en 2018, tels qu’une thrombose veineuse et des problèmes aux genoux qui l’avaient presque contrainte à cesser complètement son travail.

En 2025, l’Association internationale du barreau (International Bar Association, IBA) a décerné à Hoda son Prix des droits humains, en reconnaissance de ses sacrifices « immenses » liés à son travail en faveur des droits humains.

Jehad a déclaré que l'absence de sa mère avait profondément bouleversé sa propre vie. « La prison ne prive pas seulement une personne de la vie qu’elle pourrait mener, elle déchire des familles entières. » Après l’emprisonnement de sa mère, Jehad ne pouvait se se rendre dans certains lieux, comme la plage, l’endroit préféré de sa mère. Pendant quatre ans, Jehad est restée loin du rivage car la seule vue de la mer lui faisait ressentir douloureusement l’absence de sa mère. Ce n’est que lorsque sa mère lui a envoyé un message par l’intermédiaire de ses sœurs, l’exhortant à aller à la plage « pour elle », qu’elle y est finalement allée à nouveau.

Pendant que Hoda était en prison, Jehad a vécu un divorce, au cours duquel elle s’est sentie insupportablement « faible et seule » sans sa mère. L’une de ses sœurs a accouché et une autre a subi une opération chirurgicale majeure, sans que leur mère ne l’apprenne que bien plus tard. « Sans la voix de ma mère, même les moments simples du quotidien me semblent vides… Ce qui me manque aussi, c’est cette sensation que j’avais quand je lui parlais au téléphone, et quand elle comprenait, rien qu’en entendant ma voix, si quelque chose n’allait pas. »

Un bracelet que Hoda a fabriqué en prison, et qu’elle a réussi à faire passer clandestinement à Jehad, ne quitte jamais le poignet de sa fille. « Il m’apporte espoir et réconfort », murmure Jehad, s’accrochant à des souvenirs lumineux et rêvant du jour où elle entendra à nouveau la voix de sa mère.

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