Des réfugiés rohingyas ayant fui la Birmanie traversent des rizières dans la région de Palang Khali, près de Cox's Bazar, au Bangladesh, peu après avoir franchi la frontière le 19 octobre 2017.

© 2017 Jorge Silva / Reuters

(New York) – Le nettoyage ethnique de la communauté musulmane Rohingya et la répression des médias et des opérations humanitaires par le gouvernement birman ont gravement compromis la transition de la Birmanie vers la démocratie en 2017, a indiqué Human Rights Watch aujourd’hui dans son Rapport mondial 2018.

Les atrocités commises dans l’État de Rakhine (Arakan) par l’armée birmane, y compris les exécutions sommaires, les viols, les expulsions et les destructions de villages par le feu se sont apparentées à des crimes contre l’humanité et ont provoqué la mort de milliers de personnes et le déplacement de plus de 650 000 Rohingyas vers le Bangladesh voisin. Les  responsables militaires et civils ont, à maintes reprises, nié les abus et ont donné des explications absurdes qui ont été contredites par des éléments probants et des récits de témoin.

« Les forces militaires birmanes ont massacré des villageois, ont violé collectivement des femmes et des jeunes filles et ont brûlé des familles à l’intérieur de leurs maisons », a déclaré Brad Adams, directeur de la division Asie à Human Rights Watch. « Le monde sait désormais ce qui s’est passé grâce aux nombreux récits sur les atrocités, aux preuves médicales et aux images satellites. Les dénis mensongers et absurdes du gouvernement ne font qu’affaiblir sa crédibilité et font obstacle aux efforts déployés pour que justice soit rendue aux victimes ».

Dans cette 28e édition annuelle de son Rapport mondial (version intégrale en anglais 643 pages - version abrégée en français 180 pages – PDF), Human Rights Watch examine les pratiques en matière de droits humains dans plus de 90 pays. Dans son introduction au Rapport, le directeur exécutif Kenneth Roth observe que certains dirigeants politiques, prêts à défendre les principes des droits humains, ont démontré qu'il est possible de limiter l'impact des programmes populistes autoritaires. Lorsqu’ils ont pu s’appuyer sur une opinion publique mobilisée et des acteurs multilatéraux efficaces, ces dirigeants ont démontré que la montée des gouvernements hostiles aux droits humains n'a rien d'inéluctable.

Les atrocités de masse dans la région nord de l’État de Rakhine ont commencé fin août lorsque les forces de sécurité birmanes ont lancé une opération militaire de grande envergure contre la population Rohingya en réponse aux attaques des avant-postes des forces de sécurité par le groupe militant de l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA).

Les représentants du gouvernement ont qualifié les actions des militaires d’« opérations de déblaiement » dirigées contre l’ARSA mais les images satellite et les récits de témoins démontrent que l’objectif de l’offensive était de chasser les Rohingyas de chez eux et de détruire leurs villages. Les images satellite ont révélé que plus de 354 villages peuplés essentiellement de Rohingyas ont été totalement ou en très grande partie détruits depuis août dernier, 118 d’entre eux au moins ayant été anéantis après le 5 septembre - date à laquelle le gouvernement a annoncé la fin des opérations militaires. Human Rights Watch et d’autres organisations, les Nations Unies et les médias ont fait état des nombreux viols et autres actes de violence sexuelle perpétrés par les forces de sécurité.

Les atrocités commises à l’encontre des Rohingyas au cours de la première année complète du mandat d’un gouvernement civil élu avec à sa tête Aung San Suu Kyi ont donné lieu à une condamnation générale y compris de la part du Conseil de sécurité, de l’Assemblée générale et du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies. En octobre, évoquant la crise des Rohingyas, la Banque mondiale a annoncé qu’elle allait reporter un prêt de 200 millions de dollars US correspondant à sa première assistance financière directe en faveur de la Birmanie depuis la fin des années 1980.

Le 20 décembre, les Nations Unies ont annoncé que le gouvernement birman avait interdit de façon permanente l’entrée dans le pays au rapporteur spécial des Nations Unies sur la Birmanie, Yanghee Lee, et allait cesser toute coopération le temps de son mandat.

Plusieurs pays ont réduit les programmes d’engagement diplomatique ou militaire et ont imposé des restrictions de déplacement aux officiers militaires, actuels et anciens, impliqués dans des abus. Le 21 décembre, les États-Unis ont imposé des sanctions économiques et des restrictions de déplacement à Maung Maung Soe, un haut commandant militaire qui a exercé un contrôle opérationnel dans le cadre des offensives lancées dans l’État de Rakhine.

Le Conseil de sécurité des Nations Unies devrait imposer un embargo complet sur les armes ainsi que des restrictions économiques et des restrictions de déplacement ciblées à l’encontre des chefs militaires birmans impliqués dans les atrocités, a indiqué Human Rights Watch. En l’absence d’action de la part de l’ONU, les pays concernés doivent imposer des restrictions bilatérales.

« Résoudre la crise des Rohingyas va demander une action internationale de plus grande envergure afin de s’assurer que les personnes en situation de risque reçoivent l’assistance et la protection dont elles ont besoin », a indiqué Brad Adams. « Une pression plus forte doit être exercée sur le gouvernement birman pour permettre l’entrée de l’aide humanitaire et des observateurs internationaux dans l’État de Rakhine ».

En dépit de la prétendue transition du pays vers un régime civil, les militaires sont restés les principaux détenteurs du pouvoir dans le pays, a déclaré Human Rights Watch. Ils ont continué d’entraver les efforts en faveur d’une modification de la Constitution de 2008, constitution aux termes de laquelle ils conservent le pouvoir sur la sécurité nationale et l’administration publique à travers le contrôle des ministères de la défense, des affaires intérieures et des affaires frontalières. Une disposition constitutionnelle permet aux militaires de prendre 25 pour cent des sièges au Parlement leur donnant ainsi le droit d’exercer un véto de facto sur les amendements de la Constitution.

Tout au long de l’année 2017, le gouvernement civil a fermé les yeux ou soutenu le rôle important des militaires dans la gouvernance et a permis aux autorités chargées d’appliquer la loi de se servir de plus en plus de lois répressives pour poursuivre les journalistes, les activistes et les pourfendeurs pour leur expression pacifique jugée critique à l’égard du gouvernement et des militaires.

Les autorités ont continué d’abuser d’une disposition formulée de manière relativement vague dans la loi birmane de 2013 sur les Télécommunications, dans sa section 66(d), qui pénalise essentiellement la liberté de parole. Plus de 90 personnes ont été poursuivies en application de cette disposition, parmi lesquelles plus de 20 journalistes. En novembre, la police a annoncé l’interdiction absolue des rassemblements publics dans 11 quartiers de Rangoon.

Le gouvernement a également fait valoir des lois datant de l’époque des colonies britanniques pour poursuivre des journalistes. En juin, des responsables ont détenu trois journalistes qui avaient réalisé des reportages sur un groupe ethnique armé dans la région nord de l’État de Shan et ont invoqué à cet effet la loi de 1908 sur les associations illicites. Après le tollé déclenché dans le pays et à l’étranger, les accusations ont été retirées. En décembre, des responsables ont arrêté deux journalistes de Reuters à Rangoon qui réalisaient un reportage sur la crise des Rohingyas au motif de leur prétendue possession de documents sur des opérations de sécurité dans l’État de Rakhine. Les deux ont été accusés en application de la loi de 1923 sur les secrets officiels et restent détenus.