(New York, le 27 janvier 2016) – Les élections pacifiques en Birmanie ont marqué un temps fort de l’année 2015 dans un pays où la situation des droits humains a par ailleurs stagné dans l’ensemble, a indiqué aujourd'hui Human Rights Watch dans son Rapport mondial 2016. La Ligue nationale pour la démocratie (NLD), le parti d’opposition dirigé par Aung San Suu Kyi, a remporté une écrasante victoire aux élections nationales, émaillée de réels problèmes, mais qui se sont déroulées librement. Toutefois, le nombre de prisonniers politiques est en hausse et des lois répressives en vigueur pour museler la dissidence pacifique, tandis que les discriminations à l’encontre des musulmans de l’ethnie Rohingya se multiplient.

Dans son Rapport mondial 2016, dont la version anglaise de cette 26e édition comprend 659 pages, Human Rights Watch passe en revue les pratiques en matière de droits humains dans plus de 90 pays. Dans son essai introductif, le directeur exécutif Kenneth Roth explique que la propagation des attaques terroristes au-delà du Moyen-Orient ainsi que les flux massifs de réfugiés cherchant à fuir la répression et les conflits ont conduit de nombreux gouvernements à restreindre les droits humains dans un effort peu judicieux visant à protéger la sécurité de leurs pays. Dans le même temps, des gouvernements autoritaires partout dans le monde, craignant la contestation pacifique dont l’effet est souvent amplifié par les médias sociaux, ont entamé à l’encontre d’organisations indépendantes la plus intense vague de répression de ces dernières années.

« Le peuple birman et le reste du monde nourrissent des attentes considérables vis-à-vis du nouveau gouvernement, qui doit répondre aux violations impunies et aux lois iniques qui se sont multipliées sous le gouvernement précédent et après des décennies de junte militaire », a déclaré Phil Robertson, directeur adjoint de la division Asie de Human Rights Watch. « Le nouveau gouvernement doit libérer les prisonniers politiques de toute urgence, révoquer les lois abusives et mettre fin à la discrimination contre les musulmans et les autres minorités, sous peine d’être bientôt confronté à des crises dont il portera la responsabilité. »

Peu d’incidents d’actes d’intimidation, de violences ou d'irrégularités ont été signalés lors des élections du 8 novembre 2015 en Birmanie. Des rassemblements de partis se sont déroulés pacifiquement à travers tout le pays et il n'y a pas eu d’entraves importantes à la liberté d'expression ou à celle des médias. Les observateurs électoraux ont conclu que le scrutin et le dépouillement des voix avaient été conduits de façon transparente. Cependant, l'échec du gouvernement à modifier la constitution antidémocratique de 2008 signifie que l'armée détient toujours un quart des sièges parlementaires et qu’un certain nombre de postes ministériels sont réservés à de officiers militaires.

Plus de 800 000 Rohingyas privés de leurs droits et d’autres électeurs issus de minorités ont été exclus du processus électoral. Les modifications apportées aux lois relatives aux partis politiques et l'application de la loi discriminatoire de 1982 sur la citoyenneté ont eu pour conséquence le rejet d’au moins 50 candidats musulmans lors de la procédure d’éligibilité. Les deux plus grands partis, le Pari de la solidarité et du développement (USDP) et la LND, n’ont pas un seul candidat musulman dans leurs rangs et aucun musulman n’a été élu au parlement national.

L’adoption par le gouvernement, de lois discriminatoires en 2015 sur « la race et la religion » (loi sur le contrôle de la population, loi spéciale sur le mariage des femmes bouddhistes, loi sur la conversion religieuse et loi sur la monogamie) ont aggravé la marginalisation des musulmans birmans et enhardi les bouddhistes ultranationalistes menés par les moines de l'Association pour la protection de la race et de la religion (mouvement Ma Ba Tha).

Le nombre de tentatives de fuite des Rohingyas par voie maritime a considérablement augmenté en 2015, des familles quittant la Birmanie à bord d’embarcations de passeurs, parfois rejoints par de nombreux Rohingyas du Bangladesh et des travailleurs migrants. L'ONU estime à 94 000 le nombre de personnes ayant fait le déplacement entre janvier 2014 et mai 2015. En mai, entre 5 000 et 7 000 personnes ont été abandonnés par leurs passeurs sur les embarcations et se sont vus refuser l'entrée en Thaïlande, en Malaisie et en Indonésie, 70 d’entre eux au moins ayant perdu la vie au cours de cette épreuve.

« Le président Thein Sein pourrait rester dans les mémoires pour avoir persécuté des musulmans rohingyas et son gouvernement pour avoir cédé aux exigences de moines bouddhistes extrémistes », a souligné Phil Robertson. « Le nouveau gouvernement devra relever le défi de changer des lois et des pratiques discriminatoires qui menacent les droits des minorités religieuses et des femmes ».

Le nombre de prisonniers politiques a augmenté en 2015. À la fin de l'année, environ 112 personnes étaient toujours incarcérés, en violation de leurs droits à se réunir pacifiquement et d'autres libertés fondamentales. Au moins 486 autres personnes risquaient un procès pour la plupart liés à la revendication de leurs droits fonciers. Une répression violente de la police contre des étudiants manifestant en mars a abouti à l'arrestation et au procès toujours en cours d’une cinquantaine d’entre eux.

« Les élections de 2015 ont mené à de nouveaux espoirs ainsi qu’à de nouvelles demandes de changements significatifs dans la vie des citoyens ordinaires birmans », a déclaré Phil Robertson. « Aung San Suu Kyi et la LND devraient s’appuyer sur leur victoire pour rompre avec les violations passées des droits humains et lancer un programme de réformes durables et de long terme. »