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Le silence troublant de la France face au rôle des Émirats Arabes Unis au Soudan

La France devrait suspendre ses livraisons d’armes aux EAU et soutenir des sanctions européennes

Publié dans: Mediapart
Des contractuels militaires privés parlaient en espagnol près d’un combattant des Forces de soutien rapide, ou FSR (à gauche) derrière le mur d’une maison à El Fasher, capitale du Nord-Darfour au Soudan. Capture d’écran d’une vidéo publiée en 2025.  © 2025 Privé

Combien de massacres faudra-t-il au Soudan pour que la France rompe le silence face au soutien des Emirats Arabes Unis aux Forces de Soutien Rapide ? Trois ans après le début du conflit entre les FSR et l’armée soudanaise, la perspective de nouvelles atrocités de masse se profile. Les FSR, une force militaire autonome héritière des janjawid qui avaient dévasté le Darfour dans les années 2000 et qui a commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité à travers le Soudan, tentent aujourd’hui d’encercler El-Obeid, la plus grande ville de la région du Kordofan, qui abrite des centaines de milliers de déplacés.

Ces dernières semaines, des frappes de drones sur des infrastructures civiles clés telles que des centrales électriques et des dépôts de carburant ont créé une crise de l’eau sans précédent dans la ville. Un nouveau siège serait encore plus dévastateur pour les civils, que les FSR ont pris pour cible de manière systématique dans le cadre de telles offensives. Plusieurs instances de l’ONU sonnent l’alerte

La France, aux côtés d’autres Etats de l’UE et du Royaume-Uni, a exprimé sa « profonde inquiétude », évoquant dans des termes obliques le « soutien extérieur » et appelant « ceux qui attisent le conflit à cesser ». Jamais les EAU ne sont mentionnés. Pourtant, les preuves de leur rôle crucial dans la capacité des FSR à commettre ses crimes s’accumulent et ne sauraient être sérieusement contestées.

Avec mes collègues de Human Rights Watch, nous avons passé plus d’un an à enquêter sur un aspect de ce soutien émirati : le recrutement de combattants colombiens aux côtés des FSR. Ce que nous avons découvert va bien au-delà de ce que nous imaginions : plus de 1,000 combattants colombiens auraient été déployés au Darfour. Ils étaient présents, selon six témoins avec qui nous avons parlé, quand les FSR ont commis des tueries et des viols de masse en octobre 2025, lors de la prise d’El Fasher, la capitale du Nord Darfour. 

Ces Colombiens avaient été transférés au Soudan dans le cadre d’une opération clandestine tentaculaire couvrant au moins quatre pays et dont tous les éléments de preuve suggèrent qu’elle était soutenue par le gouvernement des Émirats Arabes Unis (EAU), l’un des partenaires stratégiques les plus proches de la France au Moyen-Orient, parmi les plus gros acheteurs d’armement français. 

Recrutés en Colombie par une entreprise colombienne, ces anciens militaires colombiens se sont rendus aux EAU par des vols commerciaux – certains passant par la France – avant d’être formés sur au moins deux bases militaires émiraties. L’un d’entre eux nous a indiqué avoir, aux côtés d’autres combattants, été escorté directement vers une base à son arrivée aux EAU sans passer les contrôles de frontière de l’aéroport. Par la suite, ces Colombiens ont été transférés au Darfour en passant par le Tchad, le sud-est libyen, et la région de Puntland en Somalie, tous aux mains d’alliés des EAU.

Au Darfour, ils ont notamment entrainé des enfants recrutés par les FSR et fourni à ces dernières des compétences rares, notamment en matière de drones, au service de leur terrible siège d’El Fasher qui a duré 18 mois et affamé la population civile. Nul ne sait combien de civils ont péri dans des attaques les ciblant délibérément, y compris sur une base ethnique et alors qu’ils cherchaient à fuir en grand nombre.

L’entreprise Global Security Services Group (GSSG), basée à Abu Dhabi, était apparemment à la manœuvre. Elle se targuait, jusqu’à ce que son rôle dans l’opération ne soit révélé, d’être la seule entreprise privée à fournir des services armés au gouvernement émirati. Notre recherche montre que les liens de GSSG avec les plus hauts cercles dirigeants émiratis sont multiples.

Les autorités émiraties démentent. Mais parmi les diplomates occidentaux, personne n’est dupe. Dans les couloirs des instances internationales et des ministères, le soutien émirati aux FSR est un secret de polichinelle. Et pourtant, la France s’abstient de toute pression publique sur les EAU. 

Elle semble ainsi faire primer la défense de ces relations économiques, politiques et commerciales sur la protection des civils au Soudan, dont 14 millions ont dû quitter leurs foyers et 4 millions fuir hors du pays. Les dirigeants français mettent de côté les principes dont ils se revendiquent et la stabilité régionale que les actions des EAU ébranlent profondément. 

Le silence du gouvernement français est d’autant plus assourdissant que des équipements militaires français – le Galix, un système de défense passive fabriqué par l’entreprise française Lacroix Défense en collaboration avec Nexter, et équipant un véhicule blindé fabriqué par Edge Group, une entreprise étatique émiratie – se sont retrouvés dans les mains des FSR, alors même que sa vente pour le bénéfice de l’armée émiratie interdisait expressément la réexportation vers des tierces parties.

C’est l’un des trois cas que nous avons recensés dans lesquels des armes et équipements militaires fabriqués sur le continent européen, vendus au bénéfice de l’armée des EAU, ont été détournés vers les FSR en violation d’accords d’utilisateurs finaux.

Malgré cela, la France continue d’exporter ses armes aux EAU.

La France doit dénoncer publiquement les agissements de son allié émirati au Soudan. La France devrait également suspendre ses livraisons d’armes et d’équipement aux Émirats Arabes Unis et la coopération militaire bilatérale étant donné le risque de détournement avéré en faveur des FSR.

La France devrait également agir au sein de l’Union Européenne et du Conseil de Sécurité de l’ONU pour enquêter sur le rôle de GSSG et son PDG, Mohamed Hamdan Alzaabi, et le cas échéant les sanctionner pour leur rôle dans l’envoi de combattants colombiens au Darfour, qui viole notamment l’embargo onusien sur les armes au Darfour.

Les civils à El-Obeid et dans le reste du Soudan sont dans une situation critique. Le silence et l’inaction ne doivent plus durer.

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