- Des citoyens ordinaires ont été victimes de torture et de détentions arbitraires lors d’une opération menée conjointement par les États-Unis et l’Équateur. Deux bateaux de pêche ont été attaqués par des drones armés d’origine inconnue au large des côtes équatoriennes et un troisième a disparu avec la majeure partie de son équipage.
- Un de ces incidents implique clairement le partenariat de sécurité entre les États-Unis et l’Équateur ; les autres soulèvent des questions de responsabilité auxquelles aucun des deux gouvernements n’a apporté de réponse satisfaisante.
- Le Congrès américain devrait prendre des mesures urgentes pour examiner ces incidents ainsi que la coopération en matière de sécurité entre l’Équateur et les États-Unis dans son ensemble.
(Washington) – Les États-Unis et l’Équateur renforcent leur coopération en matière de sécurité dans un contexte marqué par de graves violations des droits humains commises par les forces équatoriennes, des attaques inexpliquées de drones contre des bateaux de pêche et la disparition de plusieurs pêcheurs, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui. Le Congrès américain devrait examiner d’urgence ces incidents, ainsi que les relations générales entre l’Équateur et les États-Unis en matière de sécurité.
Ce rapport de 94 pages, intitulé « A Dangerous Partnership: Abuses, Unanswered Questions, and US-Ecuador Security Cooperation » (« Un partenariat dangereux : abus, questions sans réponse et coopération en matière de sécurité entre les États-Unis et l’Équateur »), documente de graves violations des droits humains commises dans une communauté rurale à la frontière entre la Colombie et l’Équateur, ainsi que des attaques contre des pêcheurs et la disparition de ces derniers en mer, près des îles Galápagos. Chaque incident met clairement en cause le partenariat de sécurité entre les États-Unis et l’Équateur ou soulève des questions quant à la responsabilité. Les forces équatoriennes ont torturé et détenu arbitrairement quatre ouvriers agricoles, puis ont incendié et attaqué une exploitation laitière, au cours de ce que les États-Unis ont qualifié d’« opération conjointe ». De plus, des drones d’origine inconnue ont attaqué deux bateaux de pêche, blessant plusieurs membres d’équipage. Un troisième bateau est toujours porté disparu.
« La coopération entre les États-Unis et l’Équateur en matière de sécurité a été trop opaque et trop dangereuse pour les Équatoriens », a déclaré Juanita Goebertus, directrice de la division Amériques à Human Rights Watch. « Avant que d’autres dommages ne soient causés, le Congrès américain devrait exiger des réponses concrètes et des garanties efficaces. »
Ces derniers mois, les États-Unis et l’Équateur ont chacun pris des mesures visant à affaiblir les garanties en matière de droits humains relatives à l’usage de la force contre le crime organisé et se sont rendus coupables d’actes illégaux, notamment de disparitions forcées et d’exécutions extrajudiciaires ; les deux pays ont cherché à justifier ces actions en présentant de manière erronée leurs efforts de lutte contre le trafic de drogue et le crime organisé comme une sorte de conflit armé.
Entre mars et juin 2026, les chercheurs ont mené des entretiens avec 62 personnes, parmi lesquelles des victimes d’exactions commises lors d’une attaque contre un village rural et des pêcheurs dont les bateaux ont été pris pour cible, ainsi que des avocats, des témoins, des membres des communautés touchées et d’autres personnes. Les chercheurs ont examiné et analysé plus de 100 photographies et vidéos fournies par des avocats et des personnes interrogées ou publiées en ligne sur les réseaux sociaux, ainsi que des images satellite, des données de suivi des navires, des données de détection d’incendies, des dossiers médicaux et des documents judiciaires.
Human Rights Watch a demandé aux gouvernements équatorien et américain des informations sur ces incidents, mais n’a reçu aucune réponse.
Depuis l’entrée en fonction du président Donald Trump et la réélection du président équatorien Daniel Noboa en 2025, la coopération en matière de sécurité entre les deux gouvernements s’est renforcée, avec pour objectifs déclarés de lutter à la fois contre la recrudescence de la violence en Équateur et contre le crime organisé dans toute la région. Les États-Unis sont devenus un partenaire clé de la réponse sécuritaire de l’Équateur, fournissant du matériel, des formations, des renseignements et un soutien militaire direct.
Entre le 1er et le 6 mars, les forces armées équatoriennes ont mené une série d’opérations conjointes avec les États-Unis dans la communauté de San Martín, une localité rurale située à la frontière entre la Colombie et l’Équateur. Des soldats équatoriens ont incendié trois propriétés, ont ensuite bombardé deux d’entre elles à l’aide de munitions larguées par voie aérienne, et ont arbitrairement détenu et torturé quatre ouvriers d’une exploitation laitière.
« Ils m’ont torturé à l’électricité, avec un Taser », a déclaré l’un des hommes à Human Rights Watch. « Ils m’ont aspergé d’eau puis m’ont électrocuté, et je me suis évanoui. J’ai perdu connaissance au moins deux fois. »
Les autorités équatoriennes et américaines ont toutes deux déclaré qu’il s’agissait d’une opération menée en partenariat. Les autorités équatoriennes ont indiqué que l’opération visait les installations des « Comandos de la Frontera » (Commandos de la frontière), un groupe armé qui opère depuis des années des deux côtés de la frontière, et que les quatre hommes avaient été placés en détention « à des fins d’enquête » en raison de liens présumés avec ce groupe. Le chef du Commandement Sud des États-Unis, le général Francis L. Donovan, a salué cette opération, déclarant devant la commission des forces armées du Sénat américain qu’elle avait été « menée avec professionnalisme ».
Human Rights Watch n’a toutefois trouvé aucune preuve crédible indiquant que les trois propriétés détruites avaient un quelconque lien avec des groupes armés criminels. D’après l’examen de photographies, de vidéos, d’images satellite, de registres fonciers et de reçus commerciaux, ainsi que d’entretiens avec les propriétaires des lieux, des riverains et d’autres personnes, l’une des propriétés incendiées puis frappée semblait être une exploitation laitière, tandis que les deux autres semblaient être abandonnées depuis des années. Les hommes placés en détention n’avaient pas de casier judiciaire, et le parquet n’a pas engagé de poursuites, les soldats n’ayant fourni aucune preuve à leur encontre.
Entre janvier et mars, les navires de pêche La Negra Francisca Duarte II et le Don Maca ont été attaqués dans le Pacifique oriental. Un troisième navire, le Fiorella, a disparu le 20 janvier avec huit membres d’équipage à son bord.
Les 17 et 26 mars, des membres d’équipage de La Negra Francisca Duarte II et du Don Maca, respectivement, ont déclaré avoir été attaqués par des drones armés. Les survivants ont déclaré que des ressortissants américains armés, vêtus d’uniformes de style militaire arborant des insignes du drapeau américain, les avaient placés en détention à bord d’un navire bleu et blanc situé à proximité, avant de les remettre aux garde-côtes salvadoriens. Les autorités salvadoriennes les ont ensuite autorisés à retourner en Équateur. Au moins quatre membres d’équipage ont été grièvement blessés lors des frappes de drones.
Les membres d’équipage du Don Maca ont déclaré qu’après l’attaque de leur navire, un bateau battant pavillon américain s’était approché d’eux. « Vous êtes combien ? Combien de morts ? Combien de blessés ? », leur a demandé un homme, selon leurs dires. Les survivants ont indiqué avoir embarqué à bord de ce navire tandis que des agents parlant anglais pointaient des « armes longues » dans leur direction.
Le ministère américain de la Défense et la Garde côtière ont nié toute responsabilité dans les attaques contre les bateaux La Negra Francisca Duarte II et Don Maca, ainsi que dans la disparition du bateau Fiorella. Cependant, les recherches menées par Human Rights Watch, notamment des entretiens avec 13 survivants, indiquent que les autorités américaines ont très probablement été impliquées d’une manière ou d’une autre dans ces attaques, ou en avaient connaissance. D’autres éléments de preuve examinés concordaient largement avec les témoignages des membres d’équipage.
Malgré d’importants efforts de vérification et de multiples demandes de renseignements adressées aux autorités équatoriennes et américaines, de nombreuses questions concernant ces incidents restent sans réponse, notamment le sort réservé à l’équipage du Fiorella.
Le Congrès américain devrait exiger de l’administration Trump des réponses claires aux nombreuses questions entourant sa coopération en matière de sécurité avec l’Équateur. Il devrait également examiner s’il existe des garanties appropriées, compte tenu du nombre croissant de violations des droits humains sous l’administration Noboa. Le gouvernement équatorien devrait par ailleurs réévaluer sa conclusion selon laquelle il existe un « conflit armé » dans le pays et concentrer ses efforts sur le renforcement des capacités du secteur judiciaire pour lutter contre le crime organisé.
« Les opérations de sécurité conjointes contre le crime organisé ne devraient pas servir de prétexte à des abus », a conclu Juanita Goebertus.
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