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États du Golfe : Les travailleurs migrants peu protégés contre la chaleur

L’exposition à des températures extrêmes présente des risques pour la santé, pouvant aller jusqu’au décès

Des ouvriers du bâtiment sur un chantier à Doha, au Qatar, le 16 novembre 2022. De nombreux ouvriers sur les chantiers des pays du golfe Persique sont des travailleurs migrants. © 2022 ddp images via AP Photo

(Beyrouth, 23 juin 2026) – Les pays membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG, ou GCC en anglais) exposent les travailleurs migrants à un nouvel été meurtrier sans leur offrir de mesures adéquates de santé et de sécurité au travail, alors que les températures atteignent des niveaux dangereux, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. 

Les travailleurs migrants, en particulier ceux qui travaillent à l’extérieur, sont confrontés à une chaleur extrême en accomplissant des tâches physiquement éprouvantes, tout en répondant aux fréquentes exigences de leurs employeurs. « La chaleur est si intense qu’elle dépasse les limites de ce qu’une personne ordinaire peut supporter », a déclaré un travailleur. 

« Malgré de nombreuses preuves concernant la hausse des températures mondiales et les risques sanitaires graves liés à l’exposition à la chaleur extrême, les États du Golfe tardent à adopter des mesures de protection adéquates », a déclaré Michael Page, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Les États du Golfe ont les moyens et la capacité d’adopter de telles mesures, notamment en limitant les horaires de travail en fonction de seuils de température réels, au lieu d’imposer des horaires fixes. »

Entre février et mai 2026, Human Rights Watch a mené des entretiens avec 20 travailleurs migrants originaires du Bangladesh, du Népal et du Pakistan, employés en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, au Koweït et au Qatar, dans le secteur du bâtiment et dans la livraison à vélo de produits commandés via des applications ; les discussions ont porté sur les questions de la chaleur et des problèmes de santé et de sécurité au travail. C’est la quatrième année consécutive que Human Rights Watch mène de tels entretiens afin de mieux comprendre les risques liés à la chaleur extrême.

Le mois de juin marque le début de la période d’application des interdictions de travail à midi dans plusieurs États du Golfe ; il s’agit de leur seule mesure de protection contre l’exposition à la chaleur, qui interdit le travail en extérieur à certaines heures pendant les mois d’été. Ces interdictions s’appliquent généralement de juin à août ou septembre. et limitent le travail en extérieur entre la fin de la matinée et le milieu de l’après-midi. 

Cependant, de plus en plus de données scientifiques démontrent les limites des interdictions basées sur le calendrier et les horaires pour protéger les travailleurs contre les risques sanitaires liés à la chaleur.

Un ouvrier du génie civil basé aux Émirats arabes unis a qualifié la chaleur d’« insupportable » et s’est souvenu avoir travaillé en plein air alors que les températures atteignaient 48 degrés Celsius (118,4 degrés Fahrenheit). « En été, il devient difficile de travailler dès 7 h 30 ou 8 h du matin, mais nous devons travailler jusqu’à 11 h 30 quoi qu’il arrive. C’est le moment le plus difficile. » Il a ajouté que les travailleurs migrants des pays du Golfe doivent se préparer mentalement à l’été à venir en se demandant : « Comment allons-nous tenir le coup cette année ? » 

L’exposition à une chaleur extrême peut provoquer des coups de chaleur mortels, aggraver des pathologies préexistantes, altérer les fonctions cognitives et augmenter le risque d’accidents du travail. Elle peut également causer des séquelles durables, notamment une insuffisance rénale, voire un décès prématuré. 

Un travailleur basé aux Émirats arabes unis a déclaré : « Parfois, nous entendons parler de quelqu’un dans une autre entreprise qui s’est effondré à cause de la chaleur et qui est décédé. Quand nous entendons cela, nous en avons la chair de poule. Nous nous disons : “Peut-être que demain, ce sera notre tour. Nous travaillons nous aussi sous la même chaleur.” »

Le sixième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) indique que les vagues de chaleur extrêmes se sont intensifiées dans toute la péninsule arabique, le changement climatique d’origine humaine y jouant un rôle déterminant. Une étude menée en 2024 par l’organisation World Weather Attribution sur la vague de chaleur en Asie occidentale a révélé que le changement climatique d’origine humaine avait rendu ce type de phénomène environ cinq fois plus probable et environ 1,7 °C plus intense qu’il ne l’aurait été sans le réchauffement dû aux combustibles fossiles. Selon une autre étude de World Weather Attribution, le changement climatique rend le pèlerinage du Hadj à La Mecque dangereusement chaud plus tôt dans l’année par rapport au passé ; les hausses de température précédemment observées aux mois d’été (juin-août) se produisent désormais en mai, voire même plus tôt.

Human Rights Watch a mené des entretiens avec six livreurs à vélo dont le travail est lié à des applications en ligne via des plateformes numériques ; ils ont décrit un manque d’espaces de repos frais ou ombragés, une mauvaise visibilité sous un soleil intense, une chaleur déformant leur vision, la surchauffe des appareils nécessaires à leur travail, ainsi que des répercussions directes sur la santé telles que des coups de soleil et des maladies liées à la chaleur, notamment des vertiges et des évanouissements, qu’ils considèrent comme courants.

Ces hommes ont également évoqué les pressions exercées par les entreprises de plateformes, notamment les livraisons urgentes et la crainte de perdre des revenus ou leur emploi, ce qui rend difficile le refus de commandes même lorsque les conditions sont insalubres ou dangereuses.

« Si une commande arrive, il faut la livrer, qu’il fasse chaud ou qu’il pleuve », a déclaré un livreur basé aux Émirats arabes unis. Certains points de retrait proposaient des zones de repos et de l’eau fraîche ; certaines entreprises mettaient à disposition des espaces de repos tels que des bus climatisés ; d’autres encore pouvaient adapter leurs horaires pour inclure les heures nocturnes, plus fraîches.

« Pendant les trois mois de grande chaleur, à certains endroits, tous les 15 à 20 kilomètres, des bus climatisés étaient mis à disposition pour permettre aux livreurs à vélo de se reposer », a expliqué un travailleur. « De l’eau y était également disponible. Si la chaleur devenait insupportable, nous pouvions nous y reposer… mais ces points de repos n’étaient disponibles qu’à certains endroits seulement. » 

Certains pays du CCG, tels que le Koweït et le Qatar, ont explicitement interdit les livraisons à vélo pendant les heures d’interdiction de midi en été. Les Émirats arabes unis ont rendu obligatoires les aires de repos et de rafraîchissement pour les livreurs à vélo, et ont annoncé récemment l’extension de ces zones de repos.

Les États du Golfe devraient adopter des mesures de protection contre la chaleur au travail fondées sur des données probantes, telles que l’indice WBGT (Wet Bulb Globe Temperature), largement utilisé, qui mesure le stress thermique au travail en fonction de la température de l’air et de l’humidité relative. Ces mesures devraient inclure des horaires de travail et de repos fondés sur des données probantes, guidés par les seuils WBGT en temps réel et l’intensité du travail, ainsi que l’accès à de l’eau fraîche et à des zones de repos ombragées et fraîches, afin de prévenir les maladies et les décès liés à la chaleur chez les travailleurs en extérieur. Seul le Qatar, en 2021, a introduit cet indice avec un seuil maximal de WBGT fixé à 32,1 degrés Celsius (89,78 degrés Fahrenheit) pour interrompre le travail en extérieur ; mais ce seuil demeure trop élevé, et des lacunes persistent dans son application.

« Quand on transpire beaucoup, le corps s’affaiblit considérablement », a expliqué un travailleur. « Mais à cause de la pression exercée par l’entreprise, on continue à travailler. L’esprit se dit : “Je peux y arriver”, mais le corps ne suit pas… À chaque saison, quelqu’un s’effondre. »

On observe également des disparités importantes dans les mesures de santé et de sécurité au travail mises en place par les employeurs privés. « Si quelque chose arrive sur le chantier, des soins médicaux sont immédiatement disponibles », a déclaré un ouvrier. « Sur les grands chantiers, des médecins sont présents. Les bonnes entreprises fournissent toutes les installations nécessaires. Dans les petites entreprises, en revanche, ces installations n’existent pas. » 

Un autre ouvrier a ajouté : « Certains chantiers fournissent de l’eau fraîche, d’autres non. Pour rester hydraté, il faut aller fréquemment aux toilettes. Or, de nombreux chantiers de construction ne disposaient pas d’installations sanitaires adéquates. »

Un aide-maçon basé au Qatar a déclaré : « Nous avions des vertiges en travaillant sous la chaleur. Nous nous reposions pendant 5 à 10 minutes, après quoi le contremaître nous rappelait au travail. Si nous nous allongions, il nous criait immédiatement de nous lever et de travailler. » L’aire de repos de son chantier ne disposait ni de climatisation ni de réfrigération pour la nourriture des travailleurs. « Parfois, la nourriture sentait mauvais, et nous devions la jeter. »

L’absence de politiques solides fondées sur des données probantes visant à prévenir l’exposition dangereuse à la chaleur, ainsi que la surveillance insuffisante de la part des autorités, ont transformé la protection contre la chaleur en un jeu de hasard, a déclaré Human Rights Watch, car la santé et la sécurité des travailleurs face à des températures extrêmes dépendent souvent de la bonne volonté des superviseurs et des employeurs.

Un récent rapport de Human Rights Watch concernant les plateformes numériques a révélé que les travailleurs indépendants sont souvent confrontés à des conditions de travail dangereuses, notamment à une chaleur extrême, et ne bénéficient que d’une protection minimale en cas de blessure ou d’incapacité de travail. 

Un nouveau traité de l’Organisation internationale du travail, adopté le 12 juin, établit des normes de travail dans le secteur des plateformes numériques, et comprend une section consacrée à la sécurité et à la santé au travail. Il exige des gouvernements qu’ils prennent des mesures préventives adéquates pour prévenir les accidents du travail, les maladies professionnelles et autres risques pour la santé des travailleurs en plateforme. 

Les gouvernements devraient ratifier sans délai cette convention et la transposer dans leur législation nationale, notamment en adoptant des mesures permettant de remédier de manière adéquate aux risques liés aux vagues de chaleur extrême, a déclaré Human Rights Watch.

« La hausse des températures mondiales rend encore plus dangereuse la chaleur estivale extrême qui sévit déjà dans le Golfe, en particulier pour les millions de travailleurs migrants qui travaillent en plein air sans repos ni hydratation suffisants », a conclu Michael Page. « Les États du Golfe devraient garantir la sécurité et la protection de la santé de tous les travailleurs. » 

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