Une travailleuse domestique étrangère se promène avec l’enfant de son employeur devant une gigantesque affiche dans une rue de Dubaï, aux Émirats arabes unis.

© 2006 Abbas / Magnum Photos

(Manille) – Les travailleuses domestiques migrantes venues aux Émirats arabes unis (EAU) y sont régulièrement maltraitées, exploitées et piégées dans des situations de servitude, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Le gouvernement émirati, qui s'apprête à assumer un rôle influent au sein de l'Organisation internationale du travail (OIT), a failli à sa responsabilité de protéger de manière adéquate les travailleuses domestiques – dont un grand nombre est originaire des Philippines – contre les mauvais traitements infligés par leurs employeurs et recruteurs.

Ce rapport de 79 pages, intitulé « ‘I Already Bought You’: Abuse and Exploitation of Female Migrant Domestic Workers in the United Arab Emirates » (« 'Je vous ai achetée': Mauvais traitements et exploitation des travailleuses domestiques migrantes aux Émirats arabes unis »), documente comment le système de parrainage des visas en vigueur aux Émirats, appelé kafala, et l'absence de protections adéquates dans le code du travail exposent les travailleuses domestiques migrantes aux abus. Ces femmes, dont la plupart viennent d'Asie et d'Afrique, ne sont pas autorisées à changer d'emploi avant l'expiration de leur contrat sans l'autorisation de leur employeur, ce qui place beaucoup d'entre elles dans une situation sans issue dans laquelle elles subissent des mauvais traitements. En outre, les pays dont ces travailleuses sont originaires ne les protègent pas suffisamment contre les pratiques de recrutement frauduleuses, et ne fournissent pas une assistance adéquate à celles qui sont victimes d'abus à l'étranger.

« Le système de parrainage aux Émirats arabes unis enchaîne les travailleuses domestiques à leurs employeurs, et leur isolement les expose au risque de subir des mauvais traitements derrière les portes closes de résidences privées », a expliqué Rothna Begum, chercheuse sur le Moyen-Orient auprès de la division Droits des femmes à Human Rights Watch. « Du fait de l'absence, dans le code du travail, de protections pour les travailleuses domestiques, les employeurs peuvent les surmener, sous-payer et maltraiter, et beaucoup ne s'en privent pas. »

Human Rights Watch a interrogé 99 travailleuses domestiques aux Émirats, ainsi que des représentants d'agences de recrutement et des avocats, entre autres personnes. Human Rights Watch a adressé des lettres à 15 ministères et organes compétents des Émirats en janvier, en avril et en août 2014 pour obtenir des informations, solliciter des entretiens et présenter ses constatations mais n'a reçu aucune réponse. Le gouvernement émirati a accepté de rencontrer brièvement des représentants de Human Rights Watch en septembre, mais sans se prononcer sur les questions relatives aux travailleuses domestiques.

Des travailleuses domestiques ont raconté à Human Rights Watch qu'elles n'étaient parfois pas payées, n'avaient pas de temps de repos ou de jours de congé, étaient confinées dans la résidence de leur employeur et surchargées de travail, avec dans certains cas des journées de 21 heures. Elles ont affirmé être parfois privées de nourriture et soumises à des sévices psychologiques, physiques et sexuels. Beaucoup d'entre elles ont affirmé que leurs employeurs les traitaient comme des animaux, ou comme si elles étaient impures et risquaient de contaminer leur entourage. Dans certains cas, ces abus équivalaient à une mise en servitude ou à du trafic de personnes.

« Ma patronne a commencé à me frapper au bout de deux semaines », a déclaré une travailleuse domestique. « Elle me donnait des coups de poing à la poitrine. Elle me griffait le cou et me giflait. J'avais des ecchymoses sur le cou. Parfois, elle me tirait les cheveux si fort qu'elle en arrachait des touffes. » Cette femme a ajouté qu'elle était restée au service de son employeuse dans l'espoir d'être payée, mais qu'elle n'avait jamais perçu son salaire.

Au moins 146 000 travailleuses domestiques – et peut-être beaucoup plus – originaires de pays comme les Philippines, l'Indonésie, l'Inde, le Bangladesh, le Sri Lanka, le Népal et l'Éthiopie, sont employées aux Émirats arabes unis. Toutefois, les ambassades ou les consulats de certains de ces pays ne disposent pas de structures d'accueil adéquates ou de personnel suffisant pour porter assistance aux travailleuses domestiques victimes d'exactions.

En juin 2014, les autorités émiraties ont révisé le contrat de travail type destiné aux travailleuses domestiques, pour y inclure l'obligation d'accorder une journée de congé hebdomadaire et huit heures de repos par période de 24 heures. Toutefois, ce contrat ne règle pas certains autres problèmes tels qu’une limitation supplémentaire des horaires de travail ; en outre, les protections qu'il offre sont plus faibles que celles prévues dans le code du travail pour les autres travailleurs et dont l'application peut être imposée par les autorités judiciaires. Un projet de loi sur les travailleuses domestiques, qui n'a jamais été rendu public, est en attente d'adoption depuis 2012 mais, selon des informations parues dans les médias, les protections prévues seraient toujours en-deçà de celles accordées aux autres catégories de travailleurs. Les autorités émiraties ont réformé certains aspects du système de kafala au cours de ces dernières années, mais pas pour les travailleuses domestiques.

Même si les autorités émiraties ont poursuivi en justice certains employeurs pour meurtre ou pour des sévices physiques très graves, les employées qui cherchent à obtenir réparation doivent surmonter de nombreux obstacles juridiques et pratiques, en particulier si elles demandent justice devant les tribunaux pour violation de contrat ou pour des exactions moins graves. De nombreuses travailleuses domestiques sont passibles d'une accusation de « fuite », un délit administratif, si elles quittent leur employeur sans son autorisation avant l'expiration de leur contrat. Certaines d’entre elles ont indiqué que les agents de police les avaient traitées correctement, mais d'autres ont déclaré que la police les avait encouragées à retourner chez leurs employeurs abusifs. Dans certains cas, des employeurs ont fabriqué de toutes pièces des accusations de vol et porté plainte contre des travailleuses domestiques qui s'étaient enfuies. Certaines d’entre elles ont déclaré que du fait de la longueur des procédures judiciaires, elles avaient perdu tout espoir de toucher leurs salaires impayés.

De nombreuses travailleuses domestiques ont indiqué avoir subi des sévices supplémentaires lorsqu'elles s'étaient adressées à leur agence de recrutement pour demander leur aide. Certaines ont affirmé que lorsqu'elles avaient demandé de l'aide, leurs agents les avaient forcées à retourner chez les employeurs qui les maltraitaient, ou les avaient fait travailler pour de nouvelles familles contre leur volonté, ou les avaient séquestrées dans une résidence de leur agence et privées de nourriture, ou les avaient battues.

« De nombreuses travailleuses domestiques qui quittent des employeurs abusifs se heurtent ensuite à un mur », a déclaré Rothna Begum. « Elles peuvent être poursuivies en justice pour s'être enfuies, tandis que leurs tourmenteurs n'ont rien à craindre. »

Ces dernières années, les graves abus commis ont amené certains pays qui exportent de la main d'œuvre à interdire temporairement les migrations de travailleuses ou travailleurs domestiques vers les Émirats arabes unis. Plusieurs d'entre eux, comme les Philippines, n'autorisent pas leurs ressortissantes à se rendre dans les Émirats comme travailleuses domestiques, à moins que leurs employeurs émiratis et les agences de recrutement n'acceptent au préalable de leur appliquer certaines normes minimales en matière de salaire et de conditions de travail. En juin, après avoir effectué la révision du contrat type, les autorités émiraties ont demandé aux ambassades de cesser de vérifier les garanties contractuelles avant d'émettre des visas pour des travailleuses domestiques. Les Philippines, qui sont tenues aux termes de leur politique nationale de vérifier les termes des contrats, ont estimé que le nouveau contrat type n'offrait pas de protections suffisantes. Ce pays a suspendu les vérifications des demandes de visa pour le travail domestique, mais n'ont pas défini leur décision comme équivalant à une interdiction.

« Quand certains pays empêchent leurs travailleuses domestiques d'émigrer aux Émirats arabes unis, d'autres pays comblent le vide ainsi créé, dans une sorte de course vers le bas qui met les travailleuses en danger », a affirmé Rothna Begum. « Les pays exportateurs de main d'œuvre doivent s'allier pour exiger des réformes aux Émirats, tout en renforçant leurs propres mesures de protection. »

En juin, les membres de l'OIT ont élu les Émirats arabes unis à un siège au sein de leur conseil d'administration. Les Émirats participeront à une session qui commencera le 30 octobre et traitera d'une série de questions relatives au travail, dont le travail forcé.

Les Émirats arabes unis devraient réformer leur système de kafala afin que les travailleuses domestiques puissent changer d'employeur sans l'autorisation du précédent patron et sans perdre leur statut d'immigrante. Ils devraient adopter le projet de loi sur les travailleuses domestiques, conformément à la Convention de l'OIT sur les travailleuses domestiques, sensibiliser leurs citoyens aux normes inscrites dans le nouveau contrat type pour le travail domestique et développer les structures d'accueil et les autres dispositifs d'aide et de secours destinés aux travailleuses domestiques victimes d'abus.

Les pays exportateurs de main d'œuvre devraient augmenter, dans les ambassades et les consulats, le nombre de personnels formés à l'assistance aux travailleuses victimes d'abus. Ils devraient également renforcer leur coopération avec le gouvernement des Émirats arabes unis pour vérifier les procédures de recrutement et les contrats, résoudre les conflits du travail et lutter contre le travail forcé.

« Au moment où ils s'apprêtent à siéger au sein de l'organe directeur de l'OIT, les Émirats arabes unis doivent faire en sorte que le droit du travail devienne une réalité sur leur territoire, y compris pour les travailleuses domestiques migrantes », a conclu Rothna Begum.

Extraits de témoignages publiés dans le rapport:
Les extraits ci-dessous fournissent des exemples des abus que des travailleuses domestiques employées aux Émirats arabes unis ont décrits à Human Rights Watch. Les noms de ces travailleuses ont été modifiés afin de protéger leur vie privée et leur sécurité.

Shelly A., une travailleuse philippine, a affirmé que son employeur l'avait forcée à travailler sous la menace de violences physiques. Son employeur lui a versé son salaire seulement pour les trois premiers mois, puis a retenu son salaire tout en lui faisant signer des reçus indiquant qu'elle avait perçu la totalité de son salaire. Son employeur a aussi confisqué son passeport, l'a séquestrée dans la maison et l'a battue, lui déclarant: « Si tu avais travaillé, nous ne t'aurions pas frappée. »

Sabina S., une travailleuse philippine, a déclaré que son employeuse la faisait travailler 20 heures par jour sans pause, 7 jours par semaine, au service d'une famille de 12 personnes. Elle a maltraité Sabina verbalement et physiquement, confisqué son passeport et son téléphone portable, et l'a séquestrée dans la maison. Sabina a dit à Human Rights Watch:

Madame a dit: « Quand tu auras terminé ton contrat, nous te paierons. » Au bout de deux ans, j'ai demandé mon argent. Mais Madame avait perdu mon passeport. Elle a dit: « Tu dois attendre que ta demande de passeport soit traitée. Je te donnerai de l'argent quand tu partiras. »

Sabina n'a pas été payée pour ses deux ans et sept mois de travail et attendait toujours de percevoir son salaire quand elle a parlé à Human Rights Watch.

Tahira S., une travailleuse indonésienne, a déclaré que son employeuse l'avaient enfermée chez elle, criait en s'adressant à elle et lui avait cassé un os du bras. L'employeuse a confisqué le passeport de Tahira, l'a fait travailler 15 heures par jour sans périodes de repos ou jours de congé, l'a fait dormir sur le sol sans matelas ni couverture, lui donnait de la nourriture une seule fois par jour et l'en privait si son travail n'était considéré comme satisfaisant. L'employeuse a promis de la payer à la fin de son contrat, puis ne l'a pas payée du tout. Tahira a déclaré à Human Rights Watch:

Ma patronne a commencé à me frapper au bout de deux semaines. Bien qu'elle me frappe tous les jours, je voulais attendre de percevoir mon salaire. Je pensais que si j'attendais trois mois, je pourrais avoir mon argent. Elle me donnait des coups de poing à la poitrine. Elle me griffait le cou et me giflait. J'avais des ecchymoses sur le cou. Parfois, elle me tirait les cheveux si fort qu'elle en arrachait des touffes.