(Beyrouth) – Des manifestations menées en Syrie entre le 13 et le 17 juin afin de réclamer la justice pour les crimes commis sous le régime d’Assad ont coïncidé avec plusieurs attaques perpétrées par des foules d’auto-justiciers et des incitations à la haine fondées sur des critères identitaires, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch.
Les manifestations se sont étendues aux gouvernorats d’Alep, d’Idlib, de Deir Ezzor, de Raqqa et de Damas. Les autorités syriennes devraient veiller à ce que les forces de sécurité protègent les personnes accusées d’avoir des liens avec l’ancien gouvernement contre toute attaque menées dans un esprit de justice populaire.
« Les massacres et les meurtres de membres de minorités religieuses syriennes en 2025 montrent à quelle vitesse le ciblage d’individus se transforme en punition collective de communautés entières », a déclaré Hiba Zayadin, chercheuse senior sur la Syrie à Human Rights Watch. « Les Syriens ont certes le droit de demander la justice, mais la justice ne devrait jamais servir de prétexte pour s’en prendre à des personnes simplement en raison de leur religion ou de leurs origines. Les autorités syriennes devraient tracer clairement cette ligne de démarcation. »
Le 16 juin, des dizaines de manifestants à Damas sont entrés dans le quartier de Mazzeh 86, et ont tenté de pénétrer dans le quartier d’Ush al-Warwar, tous deux à majorité alaouite. Les médias locaux ont fait état de de personnes blessées et de dégâts matériels à Mazzeh 86, tandis que les forces de sécurité ont bouclé Ush al-Warwar pour empêcher les manifestants d’y pénétrer.
Un commerçant de Mazzeh 86, qui a demandé à rester anonyme par crainte pour sa sécurité, a déclaré à Human Rights Watch que plusieurs hommes en civil, le visage couvert d’un keffieh, avaient attaqué son magasin dans la soirée du 16 juin. Il a indiqué avoir reconnu certains de ces hommes pour les avoir déjà croisés à plusieurs reprises dans le quartier, occasions lors desquelles ils avaient interpellé, insulté et frappé des habitants accusés d’être alaouites.
« Ils n’ont rien laissé intact », a déclaré le commerçant. Les hommes ont brisé les vitrines de son magasin, endommagé les fenêtres, arraché les rideaux et tiré des coups de feu à l’intérieur ; aucune balle ne l’a touché, a-t-il ajouté, mais les hommes l’ont frappé à coups de matraques électriques et l’ont poignardé, tout en lui lançant des insultes sectaires.
Ce commerçant a estimé que les dégâts causés à son magasin s’élevaient à environ 1 000 dollars US. Il a déclaré que des hommes qu’il pensait appartenir au même groupe étaient revenus plus tard et l’avaient emmené à l’hôpital al-Mouwasat pour qu’il y soit soigné. Human Rights Watch a examiné des photographies corroborant son récit des blessures physiques, montrant un œil au beurre noir, une plaie de couteau au bras, recousue, et des ecchymoses sur le dos et les bras.
Une habitante de Mazzeh 86, qui a également demandé à rester anonyme, a déclaré que, cette même nuit, une foule de 300 à 400 personnes s’était rassemblée au pied de la colline menant au quartier, l’empêchant d’entrer par l’entrée principale où se situe un poste de contrôle géré par des agents de la Sécurité générale syrienne. Elle est entrée par un autre chemin et a vu des hommes masqués et des agents de sécurité arpenter les rues. Elle a indiqué que les hommes masqués l’avaient interpellée, mais l’avaient laissée passer quand ils ont vu qu’il s’agissait d’une femme.
Human Rights Watch a aussi géolocalisé et vérifié deux vidéos filmées à Ush al-Warwar et publiées sur les réseaux sociaux le 15 juin, entre 22 h 30 et 23 h. Elles montrent des foules scandant des insultes vulgaires anti-alaouites sur la route principale menant à l’entrée du quartier, qui avait été bloquée par la Direction de la sécurité routière du ministère de l’Intérieur. D’autres vidéos prises au même endroit montrent la présence des forces de sécurité alors qu’une foule se rassemblait.
À Salqin, dans la province d’Idlib, des médias ont rapporté que des assaillants non identifiés avaient saccagé des commerces appartenant à des personnes accusées d’être des partisans de l’ancien gouvernement. L’Agence France-Presse, citée par Arab News, a fait état de menaces circulant en ligne à l’encontre d’anciens combattants paramilitaires présumés pro-Assad à Lattaquié.
Human Rights Watch a également examiné des vidéos documentant des violences collectives à l’encontre de deux hommes accusés d’avoir des liens avec l’ancien gouvernement. Plusieurs vidéos géolocalisées montrent un homme âgé, identifié comme étant Shukri Kayali, accusé d’être un ancien combattant paramilitaire pro-gouvernemental, ensanglanté et partiellement déshabillé, traîné dans les rues de Kafr Takharim, dans la province d’Idlib, puis abandonné au pied d’une tour de l’horloge locale. Selon les médias, Shukri Kayali est décédé à la suite de cette agression.
Une autre vidéo, publiée sur les réseaux sociaux vers 2 h 30 du matin le 15 juin, montre le corps sans vie d’un homme identifié comme étant Fadi Rabou, lui aussi accusé d’être un ancien combattant paramilitaire, tandis que des hommes dans la foule criaient « Allahu Akbar » (« Dieu est grand »). Plusieurs comptes sur les réseaux sociaux ont rapporté que le meurtre avait eu lieu dans le quartier d’al-Sheikh Talat, dans la ville d’Idlib. Human Rights Watch n’a pas pu géolocaliser de manière indépendante ces images, ni confirmer la mort de l’un ou l’autre de ces hommes sur la seule base de ces séquences vidéo.
Les autorités syriennes ont déployé des forces de sécurité dans certains quartiers marqués par des tensions à mesure que les troubles se propageaient, bloquant notamment l’accès à Ush al-Warwar, et les manifestations se sont depuis apaisées. Mais les tensions sous-jacentes qui ont poussé la population à descendre dans la rue restent sans solution, a déclaré Human Rights Watch.
La Commission d’enquête internationale indépendante des Nations Unies sur la Syrie a identifié l’absence d’un cadre juridique clair en matière de justice comme l’un des facteurs à l’origine de la poursuite des violences dans le pays, une lacune que les autorités syriennes ont reconnue. Le 15 juin, la Commission nationale syrienne pour la justice transitionnelle a déclaré que les sanctions collectives étaient incompatibles avec la justice. Le même jour, le ministère syrien de l’Intérieur a indiqué qu’il détenait près de 6 000 militaires et agents de sécurité de l’ère Assad et a exhorté les citoyens à fournir des preuves par les voies officielles plutôt que d’agir de leur propre chef.
Les autorités devraient enquêter d’urgence sur les auteurs des attaques violentes commises en juin, veiller à ce que les personnes incarcérées soient détenues dans des conditions sûres et conformes à la loi, et procéder systématiquement à des déploiements de protection en cas de nouvelles tensions. Ces attaques ont aussi démontré l’urgence de renforcer la confiance du public dans des procédures judiciaires indépendantes concernant les crimes de l’ère Assad, ainsi que d’autres crimes internationaux graves commis en Syrie.
Les autorités devraient mettre en place des réformes législatives exhaustives afin de permettre des poursuites efficaces, tout en garantissant le respect des normes internationales en matière de droits humains et de procès équitable, a déclaré Human Rights Watch. Elles devraient également protéger activement l’espace civique, et consulter les acteurs de la société civile syrienne et les associations de victimes de jouer au sujet des processus judiciaires. Cela implique notamment de clarifier la stratégie des autorités, ainsi que le calendrier et les modalités des consultations à l’échelle nationale ; les autorités devraient prévoir de manière significative la participation de la société civile à l’élaboration et au fonctionnement des institutions, y compris la Commission nationale pour la justice transitionnelle.
« Tant que les notions de vengeance et de justice seront confondues, le nombre de victimes croîtra et il sera difficile de mener à bien le processus de reddition de comptes », a conclu Hiba Zayadin.
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