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Soudan du Sud : Les deux camps bloquent l'aide humanitaire et déplacent des civils

Les belligérants devraient plutôt garantir l’accès à l’aide humanitaire, et mettre fin aux déplacements injustifiés

Des familles ayant trouvé refuge dans le camp informel de Yolakot, près de Mingkaman, dans l'État des Lacs au Soudan du Sud, photographiées le 14 février 2026 ; de nombreuses personnes avaient fui les combats dans l'État du Jonglei, dans le centre-est du Soudan du Sud. © AFP via Getty Images

(Nairobi) – L’armée et les forces d’opposition au Soudan du Sud bloquent l’accès humanitaire et ordonnent de manière injustifiée aux civils d’évacuer les zones peuplées, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Depuis fin 2025, l’armée a émis de nombreux ordres d’évacuation, dont au moins trois de grande ampleur, et les forces d’opposition ont émis au moins trois tels ordre ; des centaines de milliers de civils ont été obligés de fuir leurs foyers. 

« Les pressions répétées exercées sur les civils par les autorités sud-soudanaises ainsi que par les forces d’opposition, afin qu’ils évacuent des zones peuplées, mettent des centaines de milliers de personnes en danger », a déclaré Nyagoah Tut Pur, chercheuse sur le Soudan du Sud à Human Rights Watch. « Les parties belligérantes ne devraient pas forcer les gens à fuir vers d’autres situations de danger et de misère, et ont l’obligation de protéger les civils, qu’ils évacuent ou non les zones d’opérations militaires. » 

Depuis décembre 2025, les affrontements entre d’une part l’armée sud-soudanaise et les Forces de défense populaires du Soudan du Sud (South Sudan People’s Defense Forces, SSPDF) et d’autre part l’Armée populaire de libération du Soudan en opposition (Sudan People’s Liberation Army in Opposition, SPLA/IO), ainsi que leurs alliés respectifs, se sont intensifiés dans l’État de Jonglei, dans le nord-est du pays. Au moins 280 000 personnes ont été déplacées, beaucoup fuyant les bombardements du gouvernement, craignant les exactions des forces gouvernementales et de l’opposition, ou obéissant à des ordres d’évacuation. 

D’après des entretiens avec des acteurs humanitaires, des experts des droits humains des Nations Unies et des reportages des médias, Human Rights Watch a conclu que dans les jours et les semaines qui ont suivi les ordres d’évacuation, le gouvernement a mené des bombardements aériens indiscriminés contre des zones visées par ces ordres. Les forces des deux camps auraient commis des exactions, notamment des meurtres de civils, des viols, ainsi que des pillages et des incendies de biens civils, a déclaré Human Rights Watch. Les attaques délibérées et ciblées contre des civils et des biens civils, les homicides illégaux et les violences sexuelles peuvent constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. 

Le 29 décembre 2025, les forces gouvernementales ont bombardé la ville de Lankien, dans le comté de Nyirol, dans l’État de Jonglei, une zone contrôlée par l’opposition, touchant la piste d’atterrissage ; l’attaque a aussi touché le marché voisin, tuant 11 civils et en blessant 12, dont des enfants et des personnes âgées, selon l’organisation Médecins Sans Frontières (MSF). 

Le 25 janvier 2026, l’armée a ordonné aux civils, aux travailleurs humanitaires et au personnel de l’ONU d’évacuer les zones contrôlées par l’opposition à Nyirol, Uror et Akobo. Cette mesure faisait suite à un ordre plus restreint émis le 30 décembre, enjoignant aux habitants de « quitter les environs des casernes militaires et des points de rassemblement ».

Le 6 mars, l’armée a ordonné aux civils, au personnel de l’ONU et aux organisations humanitaires d’évacuer le comté d’Akobo. Une grande partie des 270 000 personnes présentes dans la région avait déjà été déplacée. Suite à cet ordre, la plupart de la population a fui, dont 110 000 personnes vers l’Éthiopie voisine. Plusieurs groupes humanitaires ont été contraints d’évacuer

Le 15 mars, le commissaire du comté de Nasir, dans l’État du Haut-Nil, a ordonné dans un communiqué aux civils et aux travailleurs humanitaires de la ville de Mandeng et des villages environnants, « sous le contrôle de l’opposition », de se déplacer dans les 72 heures, affirmant que la zone serait la prochaine cible de la contre-offensive du gouvernement. Le commissaire a déclaré qu’il s’agissait d’une suite à un ordre similaire datant du 1er mars. 

Le 27 décembre 2025, le SPLA/IO a ordonné aux civils du nord de l’État de Jonglei de fuir vers des villes sous contrôle de l’opposition, notamment Pieri, Motot et Palony. Le SPLA/IO a également demandé aux civils de rester à l’intérieur pendant les bombardements et d’éviter de porter des vêtements associés à l’armée. 

Le 8 janvier 2026, les civils du comté d’Ayod ont fui après que des groupes armés auraient émis un ordre d’évacuation de 72 heures. Le 12 janvier, les forces d’opposition ont ordonné aux travailleurs humanitaires et aux civils de Bor, Ayod, Gaatdiang, Poktap et des zones environnantes de partir immédiatement. Le 16 janvier, elles ont ordonné aux civils et aux travailleurs humanitaires se trouvant dans des « zones désignées », notamment Bor, Duk et Poktap, de quitter les zones proches des bases militaires dans un délai de 72 heures. 

En vertu du droit international humanitaire, également appelé droit de la guerre, les parties à un conflit armé non international ne peuvent ordonner le déplacement de civils pour des raisons liées au conflit, sauf si la sécurité des civils concernés ou des raisons militaires impératives l’exigent. Le déplacement forcé de la population civile constitue un crime de guerre.

Pour qu’un ordre d’évacuation soit légal, le déplacement doit être nécessaire, ne pas être motivé par des considérations de commodité ou d’avantage militaire, être temporaire, et les civils doivent pouvoir retourner chez eux une fois les hostilités terminées. Ceux qui ordonnent une évacuation doivent s’assurer que des mesures de protection sont en place et que le déplacement s’effectue de manière à permettre le retour de la population une fois la menace écartée, tout en respectant la protection des droits humains des civils. 

Les ordres d’évacuation diffèrent des avertissements préalables au sens du droit international humanitaire, ces derniers constituant l’obligation de donner un avertissement préalable et efficace concernant des attaques ciblées imminentes susceptibles d’affecter une population civile, à moins que la situation ne le permette pas. En revanche, les ordres d’évacuation ne sont pas nécessairement liés à une seule action spécifique. 

Les civils qui restent sur place après un ordre d’évacuation ou un avertissement d’actions militaires imminentes ne perdent pas leur statut de civil ni les protections du droit international humanitaire, et ne peuvent faire l’objet d’attaques ciblées ou aveugles, ni subir de représailles pour ne pas être partis.

Des ordres d’évacuation ont également été émis alors que les deux parties et leurs alliés attaquaient les infrastructures humanitaires et imposaient de sérieux obstacles à l’accès humanitaire, aggravant ainsi les souffrances des civils. 

Le 3 février, des bombardements gouvernementaux ont touché un hôpital de MSF à Lankien, dans le comté de Nyirol, blessant un membre du personnel et détruisant l’entrepôt et les fournitures médicales de l’hôpital. MSF a déclaré avoir communiqué les coordonnées de l’hôpital aux parties belligérantes. Le même jour, des combattants armés ont pillé un centre de santé de MSF à Pieri, dans le comté d’Uror. Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance a signalé la suspension d’au moins 28 centres de santé et de nutrition ainsi que 17 incidents de pillage de fournitures humanitaires entre janvier et mars. 

Le gouvernement, en particulier, a imposé des restrictions sévères à l’accès des organisations humanitaires aux zones contrôlées par l’opposition. Au cours des deux premiers mois de l’année, le gouvernement a imposé une zone d’exclusion aérienne dans les zones tenues par l’opposition, notamment à Lankien, Pieri et Akobo, empêchant ainsi l’acheminement de fournitures essentielles et l’évacuation vitale de patients gravement malades, ont rapporté l’ONU et MSF

Les autorités gouvernementales et celles de l’opposition ont également pris des mesures administratives contradictoires et coercitives qui restreignent de fait la manière et les lieux où l’aide peut être acheminée, a déclaré Human Rights Watch. 

Dans une lettre adressée le 23 mars aux agences humanitaires, le commissaire du comté d’Ulang, dans l’État du Haut-Nil, proche de l’opposition, a averti que les agences humanitaires accédant au centre-ville contrôlé par le gouvernement seraient considérées comme proches du gouvernement et que leur autorisation de se déplacer dans le comté serait suspendue. Le lendemain, le commissaire du comté d’Ulang, allié au gouvernement, a ordonné aux organisations humanitaires de se réinstaller dans la ville d’Ulang avant le 31 mars. Le 8 avril, ce même commissaire a adressé une autre lettre à cinq organisations internationales leur donnant 72 heures pour se réinstaller dans la ville d’Ulang, sous peine d’être considérées comme hostiles au gouvernement et de faire l’objet de « sanctions juridiques et sécuritaires ». 

Les civils contraints de fuir sont confrontés à des conditions humanitaires désastreuses. À Nyatim, dans le comté de Nyirol, par exemple, environ 3 000 personnes déplacées qui ont fui les violences à Lankien et Pieri se sont réfugiées dans des zones marécageuses sans nourriture ni soins médicaux, le gouvernement continuant de bloquer l’accès à l’aide, a déclaré MSF. L’organisation a également indiqué qu’au moins 58 personnes étaient décédées au cours d’une période de quatre semaines. Plusieurs zones touchées par le conflit sont considérées comme menacées par la famine

Toutes les parties au conflit sont tenues d’autoriser et de faciliter l’aide humanitaire. 

« Les autorités du Soudan du Sud semblent instrumentaliser l’accès à l’aide pour servir leurs propres intérêts, laissant des centaines de milliers de civils dans une situation de grande détresse », a conclu Nyagoah Tut Pur. « Les acteurs internationaux et régionaux devraient veiller à ce que les responsables de cette crise humanitaire massive d’origine humaine, marquée par des attaques incessantes contre les civils et des restrictions à l’aide humanitaire, rendent des comptes. »

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