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Sénégal : Dix ans d’incertitude suite à des déplacements liés au climat

Le gouvernement devrait élaborer une politique nationale en matière de relogements planifiés

Deux hommes tâchaient d’extraire de l’eau une barque ayant coulé lors d’inondations au large de la péninsule de la Langue de Barbarie, située a l’ouest de Saint-Louis, au Sénégal, face à l’océan Atlantique, le 7 mars 2023. © 2023 Raquel Maria Carbonell Pagola/LightRocket via Getty Images

(Dakar) – Dix ans après la destruction de leurs maisons par des inondations côtières au Sénégal, de nombreuses familles continuent de vivre dans des conditions précaires sur un site appelé Khar Yalla, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Malgré des progrès récents, le gouvernement n’a toujours pas proposé de solution permanente et durable aux familles déplacées.

Les quelque 1 000 personnes qui ont perdu leur logement à la suite des raz-de-marée de 2015 et 2016 vivaient dans des communautés traditionnelles de pêcheurs sur la péninsule de la Langue de Barbarie, qui fait partie de la ville de Saint-Louis, dans le nord du Sénégal. Fin 2016, après que les familles eurent vécu dans des tentes pendant des mois, les autorités locales les ont déplacées vers Khar Yalla, leur accordant des permis d’occupation temporaires en attendant une solution permanente. Les autorités locales et nationales avaient alors noté que ce site était lui-même exposé au risque d’inondations et dépourvu de services essentiels, et donc peu adapté à une habitation permanente. Pourtant, près de 10 ans plus tard, et alors que la prochaine saison des inondations est prévue en septembre, aucune solution de remplacement n’a été proposée aux familles, qui continuent de subir des violations de leur droit à un logement permanent et adéquat. 

« Vivre dans l’incertitude pendant dix ans est une réalité inacceptable pour des familles déjà traumatisées par les déplacements liés au climat », a déclaré Erica Bower, chercheuse sur les déplacements liés au climat à Human Rights Watch. « Le gouvernement sénégalais devrait fournir aux familles de Khar Yalla le strict minimum pour qu’elles puissent s’y sentir chez elles : des permis permanents qui leur permettraient de régulariser leur situation foncière. »

Lors d’une visite effectuée du 24 au 26 mars 2026, Human Rights Watch a constaté que certains progrès avaient été réalisés depuis la publication de son rapport sur cette situation, en août 2025. Une douzaine des 68 ménages disposent désormais de l’électricité, bien que les coûts d’installation soient prohibitifs pour beaucoup. Les autorités locales et régionales enquêtent sur cette situation, et ont rendu visite aux familles de Khar Yalla pour la première fois depuis des années. 

Bien que ces développements soient encourageants, le gouvernement sénégalais devrait agir davantage en délivrant des permis permanents aux familles de Khar Yalla, ouvrant ainsi la voie à une solution véritablement durable. Des permis permanents permettraient aux familles d’agrandir leurs habitations surpeuplées, d’achever la construction de leur centre pour femmes, de bâtir un mur pour prévenir les inondations et d’envisager un avenir plus digne. 

Les familles de Khar Yalla ne sont pas les seules dans ce type de situation. Des centaines d’autres familles ont été déplacées à l’intérieur du Sénégal en raison des marées de tempête côtières. Selon le Centre de surveillance des déplacements internes (Internal Displacement Monitoring Centre, IDMC) plus de 57 000 personnes ont été déplacées par les inondations au Sénégal rien qu’en 2024. À mesure que le changement climatique s’accélère, le nombre de personnes déplacées par des catastrophes et ayant besoin d’une solution durable devrait augmenter. 

Le Sénégal a déjà investi davantage que de nombreux pays pour venir en aide aux communautés déplacées en raison du changement climatique, mais les autorités ont exclu les familles de Khar Yalla de ces efforts. L’expérience de Khar Yalla offre des enseignements sur le processus de relogement planifié qui devraient être pris en compte dlors de futures initiatives. Parmi ces enseignements figurent la réalisation d’un recensement complet pour identifier les personnes déplacées depuis le plus longtemps, le choix de sites non exposés aux inondations et l’octroi aux familles de permis de séjour permanents et non temporaires. 

Les mesures ponctuelles, temporaires et réactives ne devraient pas devenir la norme. Pour éviter que des relogements mal planifiés ne se transforment en déplacements prolongés, le Sénégal devrait planifier à l’avance. Cela implique de documenter systématiquement les enseignements tirés des cas existants et d’adopter des cadres juridiques garantissant que les relogements planifiés respectent les droits. 

La relocalisation planifiée des personnes déplacées par le changement climatique comporte des risques sérieux et devrait constituer un dernier recours, tandis que la priorité devrait être accordée aux solutions d’adaptation qui leur permettent de rester dans leurs communautés. La planification devrait respecter les principes des droits humains tels que le consentement éclairé, la participation significative et la non-discrimination. Un cadre politique national sur la relocalisation planifiée devrait fournir des orientations sur la manière de mettre en œuvre ces principes dans la pratique, de réaliser des recensements exhaustifs des personnes déplacées et d’établir des critères garantissant que les sites sélectionnés respectent les droits des bénéficiaires.

Certains gouvernements, comme celui des Îles Salomon dans le Pacifique, ont élaboré de telles politiques autonomes, et d’autres, comme celui du Panama, sont en train d’élaborer des protocoles nationaux. Aucun pays d’Afrique n’a encore franchi ce pas. Le Sénégal est particulièrement bien placé pour établir la norme en matière d’adaptation respectueuse des droits à travers l’Afrique, a déclaré Human Rights Watch.

Compte tenu de l'annonce récente selon laquelle le gouvernement mène actuellement des consultations sur un éventuel projet de loi sur le changement climatique, le Sénégal a l'occasion de jeter les bases juridiques d'un décret national sur les déplacements liés au climat et les réinstallations planifiées. « Les membres des communautés déplacées comme celle de Khar Yalla devraient avoir leur mot à dire lors de l'élaboration de toute loi ou politique concernant leur réalité quotidienne », a déclaré Fatoumata Kine Mbodji, représentante de Lumière Synergie pour le Développement, une organisation non gouvernementale qui travaille en étroite collaboration avec les familles de pêcheurs de Saint-Louis.

Le gouvernement sénégalais est tenu, en vertu du droit national, régional et international, de respecter et de garantir les droits économiques, sociaux et culturels des personnes, et de les protéger contre les risques raisonnablement prévisibles qui menacent ces droits, y compris les impacts du changement climatique tels que l’élévation du niveau de la mer. L’adaptation au changement climatique devrait être mise en œuvre d’une manière qui ne porte pas atteinte à leurs droits. 

« La crise prolongée à Khar Yalla démontre que, sans politique nationale, les relogements ponctuels perpétuent la précarité plutôt que d’apporter des solutions durables », a conclu Erica Bower. « Mais en faisant preuve de volonté politique, le Sénégal a l’occasion de devenir un leader régional et mondial à l’égard de cette question cruciale liée à la justice climatique. »

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