Irène avait tenté de s’enfuir lorsque les combattants armés sont entrés chez elle, mais ils avaient tiré dans les jambes de son mari et attaché leur fille de cinq ans à un poteau. Elle s’est mise à pleurer. « Irène », 36 ans, s’est caché les yeux avec les mains en me racontant son histoire. Elle m’a raconté la brutalité de l’UPC Séléka—l’une des principaux groupes armés du conflit qui perdure en Centrafrique—lors d’une attaque lancée en mai à Alindao, dans le sud-est du pays.

« Leur chef a dit : ‘Moi, je vais coucher avec son mari », a-t-elle confié. « J’ai baissé la tête, mais ils m’ont dit de la relever et de regarder. » Le chef a alors violé son mari. D’autres combattants ont ensuite gravé leur nom avec un couteau sur les bras de son mari, puis lui ont tiré une balle dans la tête.

Un combattant a violé Irène, puis lui a enfoncé un morceau de tissu dans les parties intimes « pour les nettoyer du passage du premier homme », avant qu’un second homme ne la viole à son tour. « Je ne savais pas quoi faire d’autre que crier », a-t-elle raconté.

Angèle, 27 ans, serre son enfant dans ses bras à Bangui, en République centrafricaine. Les combattants de la Séléka ont tué son mari et ses parents, avant de la capturer près de Bambari en juin 2014, a-t-elle raconté. Ils l’ont détenue en tant qu’esclave sexuelle pendant neuf mois avec cinq autres femmes et jeunes filles. Plusieurs combattants l’ont violée à plusieurs reprises.

© 2017 Smita Sharma pour Human Rights Watch

La Séléka a également tué sa fille. « Un [combattant] a dit : ‘Pourquoi est-ce que cet enfant pleure comme ça ?’ Je les ai entendus tirer sur mon enfant », a ajouté Irène. « Je les ai entendus tirer, puis il y a eu un silence absolu. Je ne l’entendais plus. »

Human Rights Watch a interrogé plus de 300 femmes et filles en République centrafricaine qui ont été détenues en tant qu’esclaves sexuelles ou violées et torturées par des membres de groupes armés entre début 2013 et la mi-2017. Leurs récits ressemblent à celui d’Irène : la plupart ont fait état de viols commis par plusieurs hommes—jusqu’à dix, et même plus lors d’un incident. Les combattants ont battu et fouetté les femmes et les filles, les ont attachées pendant de longues heures, brûlées et menacées de mort. Certaines ont été détenues comme esclaves pendant 18 mois.

Le Secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres se rendra cette semaine en République centrafricaine, et il est à espérer qu’il contribuera à remettre à l’ordre du jour mondial ce pays déchiré par la guerre—un pays où les déplacements atteignent de nouveau des niveaux record et où environ la moitié de la population est tributaire de l’aide humanitaire.

Guterres s’est déjà engagé à rencontrer des survivantes de l’exploitation sexuelle et des abus perpétrés par les Casques bleus. Cela a suscité un intérêt mêlé d’effroi, alors que de plus en plus d’allégations sont rendues publiques. L’attention que Guterres prête à cette question et son engagement à s’entretenir directement avec des survivantes sont bienvenus. Ils témoignent de son soutien aux initiatives pour améliorer la prévention des abus sexuels et autres délits commis par les Casques bleus, tels que les meurtres de civils perpétrés par des troupes venues de la République du Congo, ainsi qu’aux initiatives pour que justice soit rendue.

Il est difficile d’évaluer toute l’ampleur du problème car les actes de violence sexuelle sont rarement dénoncés, mais les collectes de données et d’éléments de preuve empiriques indiquent que les actes de violence sexuelle commis par les groupes armés sont nettement plus nombreux que les délits d’exploitation et d’abus sexuels perpétrés par les Casques bleus.

C’est en larmes et tremblante qu’Irène a raconté l’attaque qu’elle et sa famille ont subi. Comme bon nombre des survivantes que nous avons interrogées, Irène n’a pas bénéficié immédiatement de soins médicaux ni d’un quelconque soutien psychologique. Si elle a fini par se rendre à l’hôpital à son arrivée à Bangui, la capitale, Irène a précisé qu’elle n’avait pas eu assez d’argent pour payer les examens médicaux, notamment un test de dépistage du VIH et d’autres maladies sexuellement transmissibles, et qu’elle avait trop peur d’être stigmatisée en racontant au personnel médical ce qui s’était passé. « J’avais honte d’expliquer ce que j’avais subi—le fait que je les avais vus violer mon mari devant moi », a-t-elle déclaré. Étant donné le grand nombre de survivantes que nous avons rencontrées qui nous ont raconté que leurs familles les avaient abandonnées ou que des membres de leur communauté les avaient raillées et humiliées après leur viol, les préoccupations d’Irène semblent justifiées.

Mais la honte, l’absence de services accessibles et le coût des services et du transport permettant de se rendre dans des établissements de santé empêchent les femmes comme Irène d’obtenir les soins dont elles ont besoin et qu’elles méritent. Quand j’ai rencontré Irène au mois d’août, soit trois mois après son viol, elle souffrait encore d’un traumatisme physique et psychique. « J’ai des douleurs pelviennes, comme si j’avais une grande blessure à l’intérieur », m’a-t-elle confié. « Quand mes enfants sont avec moi, le fait de les voir suffit à me faire revivre la violence que j’ai subie. »

Nous espérons que le Secrétaire général profitera de son séjour en République centrafricaine pour rencontrer des survivantes comme Irène afin d’écouter leurs récits et de comprendre qu’il est urgent d’améliorer leur accès à des soins médicaux, à un soutien psychologique et à la justice. Ces femmes et ces filles souhaitent qu’on les aide à reconstruire leur vie et à lutter contre l’impunité des auteurs de viols et d’autres crimes de guerre potentiels. « Je veux que la justice fasse son travail contre les agresseurs », a précisé Irène. « [Le système judiciaire] doit les mettre en prison. »

La Cour pénale spéciale établie il y a peu, un tribunal hybride intégré au sein du système judiciaire national, peut contribuer à rompre le cycle de l’impunité, et le Secrétaire général Guterres devrait réclamer un soutien financier, logistique et politique durable pour cette Cour, ainsi que pour l’ensemble du système judiciaire centrafricain.

La Cour pénale spéciale, à condition de disposer de ressources et d’un soutien adaptés, pourrait offrir un peu de justice aux femmes comme Irène, ainsi qu’aux victimes des nombreuses autres atrocités liées au conflit dont Human Rights Watch rend compte depuis début 2013, notamment des meurtres de civils et des destructions de villages.

Le Secrétaire général Guterres a aujourd’hui une occasion cruciale de mettre en évidence le recours généralisé à la violence sexuelle comme arme de guerre dans le conflit, et d’indiquer ce qu’il convient de faire pour renforcer la prévention et la réponse à y apporter. Alors que le pays entre dans sa cinquième année de conflit, les groupes armés continuent d’utiliser le viol pour punir et terroriser les femmes et les filles à travers le pays. Il est temps que le monde entier y prête attention.