Un militaire turc surveille la ligne de démarcation entre la Turquie et la Syrie près de la ville de Kilis, le 2 mars 2017.
© 2017 Reuters/Murad Sezer
(Bruxelles) – Les forces de sécurité turques ont régulièrement intercepté des centaines, parfois des milliers, de demandeurs d'asile à la frontière turco-syrienne depuis au moins décembre 2017 et les ont expulsés sommairement vers le gouvernorat d'Idlib – zone ravagée par la guerre – en Syrie, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Les gardes-frontières turcs ont tiré sur des demandeurs d'asile qui tentaient d'entrer en Turquie de manière clandestine par l’intermédiaire de passeurs, faisant des morts et des blessés, et ont refoulé vers Idlib des Syriens récemment arrivés dans la ville turque d'Antakya, située à 30 kilomètres de la frontière syrienne.

L'offensive de décembre de l'alliance militaire russo-syrienne contre les forces anti-gouvernementales dans la province d'Idlib a entraîné le déplacement de près de 400 000 civils, selon les Nations Unies. Ils ont rejoint plus de 1,3 million d'autres civils pris au piège dans cette province et entassés dans des camps surpeuplés et précaires, ainsi que dans des camps de fortune installés dans des champs à proximité de la frontière turque, qui est fermée, où ils sont sous la menace constante d'attaques et manquent de nourriture, d'eau potable, d'abris, de soins médicaux et d'assistance. À l'occasion d'une réunion au sommet prévue le 26 mars 2018 en Bulgarie, l'Union européenne devrait insister auprès de la Turquie pour qu'elle autorise les civils syriens qui fuient les combats à chercher refuge en territoire turc et s'engager à accroître son aide aux réfugiés syriens en Turquie et dans la région.

« Alors que les gardes-frontières turcs tentent de verrouiller les dernières trouées restantes le long de la ligne de démarcation, des centaines de milliers de Syriens sont pris au piège dans des champs où ils sont exposés aux bombes du côté syrien », a déclaré Gerry Simpson, directeur adjoint du programme Droits des réfugiés à Human Rights Watch. « L'UE devrait insister auprès de la Turquie pour qu'elle ouvre sa frontière aux civils dans le besoin et fournir à ceux-ci une assistance significative, au lieu de rester silencieuse pendant que la Turquie s'affranchit du droit international en matière de réfugiés et en refoule des milliers vers des zones où ils sont menacés d'un carnage. »

La zone frontalière où les forces de sécurité turques procèdent régulièrement à des expulsions massives de demandeurs d'asile syriens.
Satellite data © 2018 DigitalGlobe; Analysis © 2018 Human Rights Watch
À la mi-février, Human Rights Watch s'est entretenu au téléphone avec 21 citoyens syriens, au sujet de leurs multiples tentatives infructueuses de pénétrer clandestinement en Turquie avec l'aide de passeurs. Dix-huit d'entre eux ont déclaré que l'intensification des attaques aériennes russo-syriennes dans les provinces de Deir al-Zour et Idlib les avait forcés à se déplacer à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'ils décident finalement qu'ils n'avaient pas d'autre option que de risquer leurs vies et s'enfuir en Turquie.

Les personnes interrogées ont décrit 137 incidents, survenus presque tous entre la mi-décembre et le début de mars, dans lesquels ils avaient été interceptés par les gardes-frontières turcs juste après avoir franchi la frontière avec des passeurs. Human Rights Watch s'est entretenu avec 35 autres Syriens bloqués dans la province d'Idlib et qui n'avaient pas tenté de fuir, de peur d'être abattus par les gardes-frontières.

Par ailleurs, neuf personnes ont également décrit 10 incidents survenus entre septembre et début mars, lors desquels les gardes-frontières turcs avaient tiré sur eux ou sur d'autres personnes se trouvant devant eux alors qu'ils essayaient de franchir la frontière, tuant 14 personnes, dont 5 enfants, et en blessant 18.

Les civils d'Idlib se sont également trouvés pris entre deux feux lors d'affrontements entre forces kurdes et turques pendant l'offensive menée par la Turquie dans la ville syrienne d'Afrine tenue par les Kurdes, au nord d'Idlib, qui a commencé le 20 janvier.

En novembre, le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a déclaré, dans sa dernière directive-pays sur la Syrie, que « toutes les régions de Syrie sont réputées avoir été affectées, directement ou indirectement, par un ou plusieurs conflits » et a en conséquence maintenu son appel déjà ancien à tous les pays « à ne pas refouler les Syriens par la force. »

Les Syriens qui ont tenté d'entrer en Turquie ont déclaré avoir été interceptés après avoir franchi le fleuve Oronte ou à proximité du camp pour personnes déplacées d'al-Dureyya. Ils ont affirmé que les gardes-frontières turcs les avaient refoulés en compagnie de centaines, parfois de milliers, d'autres ressortissants syriens qu'ils avaient interceptés. Ils ont précisé que les gardes les avaient forcés à retourner en territoire syrien à un point de passage officieux situé à Hatya ou en franchissant un petit barrage sur l'Oronte appelé le Pont de l'amitié, habituellement utilisé par les agences humanitaires.

Human Rights Watch a obtenu des images satellite de ces deux points de passage et de quatre postes de sécurité équipés de grandes tentes dressées sur des terrains de basketball dans les environs immédiats de la frontière, où les demandeurs d'asile ont affirmé avoir été placés en rétention avant d'être renvoyés en Syrie. 

L'acquisition de ces nouveaux éléments fait suite à la publication le 3 février par Human Rights Watch d'un rapport sur les meurtres commis par la Turquie à sa frontière et sur les refoulements sommaires de demandeurs d'asile entre mai et décembre 2017, ainsi qu'à des constats similaires faits en novembre 2015 et en mai 2016.

En réponse au rapport du 3 février, un responsable turc de haut rang a réitéré la réponse habituelle de son gouvernement à de telles informations, soulignant que la Turquie a accueilli des millions de réfugiés syriens. Human Rights Watch a présenté ses dernières constatations dans une lettre envoyée le 15 mars au ministre turc de l'Intérieur, sollicitant un commentaire avant le 21 mars.

La Turquie a déjà accueilli plus de 3,5 millions de réfugiés syriens, selon le HCR. Ce pays mérite donc d'être salué pour sa générosité et soutenu, et est parfaitement en droit de sécuriser sa frontière avec la Syrie.

Toutefois, il incombe également à la Turquie de respecter le principe international de non-refoulement, qui interdit aux pays de renvoyer quelque personne que ce soit vers un lieu où elle sera exposée à un risque réel de persécution, de torture ou de traitement ou punition inhumain et dégradant. Ce principe inclut l'interdiction de rejeter des demandeurs d'asile par-delà des frontières où ils seraient exposés à de telles menaces. La Turquie a aussi l'obligation de respecter les normes internationales concernant le recours à la force létale, ainsi que le droit universel à la vie et à l'intégrité physique.

Carte de la frontière turco-syrienne

Satellite data © 2018 DigitalGlobe; Analysis © 2018 Human Rights Watch
En décembre dernier, la Turquie avait achevé près de 800 kilomètres sur les 911 kilomètres prévus d'une muraille destinée à sceller sa frontière avec la Syrie, consistant en un mur de béton et une palissade d'acier capables de résister à un tir de roquette. Les images satellite que Human Rights Watch a obtenues de la zone où les Syriens affirment avoir traversé avec des passeurs clandestins montrent des secteurs non encore murés.

Le refus persistant de la Turquie, depuis au moins le milieu de l'année 2015, d'autoriser les demandeurs d'asile syriens à franchir la frontière légalement a été renforcé par l'accord sur la migration controversé conclu en mars 2016 entre l'UE et la Turquie afin de limiter le flux de réfugiés et de migrants vers l'Union européenne. L'UE devrait plutôt travailler avec la Turquie pour qu'elle maintienne ses frontières ouvertes aux réfugiés, soutenir financièrement les efforts de la Turquie en faveur des réfugiés et partager avec elle la responsabilité de l'accueil en accroissant les réinstallations en Europe de réfugiés actuellement en Turquie, a déclaré Human Rights Watch.

« L'UE devrait cesser d'ignorer les refoulements massifs de réfugiés par la Turquie », a affirmé Gerry Simpson. « La réunion en Bulgarie est une belle occasion pour les gouvernements et les institutions de l'UE de changer de cap et d'accentuer leurs efforts pour aider la Turquie à protéger les réfugiés syriens, notamment en accroissant les réinstallations de réfugiés sur le territoire de l'Union. »

Informations complémentaires

Les frontières terrestres de la Turquie sont protégées par des unités spécialisées des Forces armées turques. La gendarmerie, également présente sur les frontières, opère sous l'autorité du commandement des forces terrestres. Il y a aussi des postes de gendarmerie à proximité des frontières, qui sont chargés d'activités régulières de police en milieu rural. Ce rapport fait référence à des gardes-frontières sans préciser si ce sont des militaires ou des membres de la gendarmerie, car nombre des personnes interrogées n'ont pas fourni ou ne possédaient pas d'information spécifique à ce sujet.

Expulsions massives régulièrement commises à la frontière turque

Entre le 14 et le 20 février, Human Rights Watch a mené des entretiens avec les 21 demandeurs d'asile syriens qui avaient tenté à plusieurs reprises de franchir la frontière. Human Rights Watch les a interrogés par téléphone portable et leur a expliqué l'objectif de ces entretiens et donné l'assurance qu'ils resteraient anonymes. Les personnes interrogées nous ont également donné l'autorisation de décrire leurs expériences.

Ils ont décrit 137 incidents – dont 107 survenus entre le 1er janvier et le 6 mars – dans lesquels les gardes-frontières turcs les avaient interceptés à la frontière près de la ville syrienne de Darkush et les avaient détenus dans des postes de sécurité situés à proximité, avant de les refouler en Syrie avec des centaines, parfois des milliers, d'autres.

Un homme originaire du gouvernorat de Deir al-Zour, qui avait fui des attaques du gouvernement syrien contre son village en septembre 2017, a déclaré que les gardes-frontières l'avaient intercepté neuf fois en janvier et durant la première moitié de février, dans des zones frontalières proches du camp pour personnes déplacées d'al-Dureyya en Syrie.

Décrivant trois de ces incidents en février, il a déclaré :

Chaque fois, ils insultaient les hommes, les traitant de « traîtres syriens. » Ils ont forcé certains à ramasser du bois pour le feu. Puis ils nous ont tous emmenés en camions militaires à un terrain de basketball aménagé à côté d'un poste de sécurité proche du poste frontière de Hatya. Il y avait aussi une grande tente. Ils nous ont tous placés dans cette tente, où ils nous ont gardés toute la nuit. Ils ne nous ont donné ni nourriture ni eau et ne nous ont pas permis d'utiliser de vraies toilettes. Nous étions si nombreux sous la tente que nous débordions à l'extérieur sur le terrain de basketball. Nous étions des centaines. Le lendemain, ils nous ont tous ramenés à la frontière en bus.

Une poste de sécurité turc situé à environ 250 mètres de la frontière turco-syrienne, à 2 kilomètres au sud du village turc de Saribük. Ce poste est équipé d'un terrain de basketball et d'une grande tente, comme les ont décrits dans leurs déclarations des demandeurs d'asile syriens expulsés, qui ont affirmé avoir été détenus dans un lieu similaire avant d'être expulsés.

© 2018 Digital Globe
Trois Syriens ont affirmé avoir été refoulés en compagnie de milliers d'autres. Un homme originaire d'al-Hamediyah, qui a affirmé avoir été intercepté par les gardes-frontières turcs à 11 reprises entre septembre et janvier, a indiqué qu'il était habituellement refoulé en même temps qu'environ 500 autres personnes. Cependant, il a affirmé qu'une fois, en janvier, les gardes-frontières avaient donné des numéros aux personnes qu'ils avaient interceptées alors qu'elles tentaient de franchir la frontière en provenance de Syrie et qu'il avait reçu le numéro 3 890. Il a précisé avoir été l'un des derniers à monter dans un bus pour être ramenés à la frontière.

De nombreuses personnes refoulées ont mentionné deux points de refoulement qui, selon elles, étaient situés à environ 10 et 30 minutes en voiture des postes de sécurité où les gardes-frontières les avaient détenus : l'un était un point de passage frontalier officieux situé à Hatya, l'autre était un petit barrage sur l'Oronte appelé le « Pont de l'amitié. » Human Rights Watch a obtenu des images satellite de ces deux points de passage et de quatre postes de sécurité situés dans la zone frontalière, où les demandeurs d'asile ont indiqué avoir pénétré en territoire turc.

Une femme originaire du gouvernorat de Hama, qui avait tenté à plusieurs reprises de franchir la frontière, a déclaré avoir été refoulée six fois durant les deux premières semaines de février, en compagnie de groupes de 50 à 600 autres Syriens, selon ses estimations :

La seconde fois, vers le 4 février, les gardes-frontières nous ont emmenés à un camp militaire et nous ont placés dans une grande tente avec 200 autres personnes qu'ils avaient déjà interceptées. Quatre heures plus tard, vers 8h00 du matin, ils nous ont fait monter dans de gros bus et nous ont emmenés au Pont de l'amitié. Là, ils nous ont dit de descendre et de retraverser le fleuve vers la Syrie.

Les images satellite obtenues par Human Rights Watch confirment l'existence de trouées dans le mur tout au long de l'Oronte, à l'ouest de la ville syrienne de Salkeen, ainsi qu'en divers endroits situés entre le point sud où la frontière rejoint le fleuve et le point de passage de Hatya.

Expulsions à partir d'Antakya

Trois Syriens ont indiqué que la police turque les avait refoulés, eux-mêmes ou des membres de leurs familles, à partir de la ville d'Antakya, située à environ 20 kilomètres à l'ouest de la frontière syrienne.

Un homme originaire du gouvernorat de Deir al-Zour a déclaré :

J'ai franchi la frontière de nuit avec ma femme et mes deux filles et environ 20 autres personnes fin décembre 2017, près du camp [pour personnes déplacées] d'al-Dureyya. Les gardes-frontières ne nous ont pas repérés. Les passeurs nous ont emmenés chez eux à Antakya, à environ deux heures de voiture de la frontière. Il y avait déjà là 20 autres Syriens qui nous ont dit être également venus de Syrie cette nuit-là. Peu après, la police turque est arrivée. Ils nous ont emmenés à un poste de police où ils nous ont détenus jusqu'au lendemain matin. Ils ont pris nos empreintes digitales et des photos de nous. Puis ils nous ont tous emmenés dans des fourgons de police à la frontière à Bab al-Hawa et nous ont renvoyés en Syrie.

Un homme originaire du gouvernorat de Hama a ainsi décrit ce qu'il était arrivé à sa femme :

Les Turcs ont renvoyé ma femme d'Antakya à deux reprises. Elle m'a raconté tout ce qu'il s'était passé. La première fois, c'était il y a une semaine [vers le 10 février]. Les passeurs clandestins l'ont emmenée en voiture avec une dizaine d'autres personnes d'un point frontalier proche de l'Oronte à la ville de Reyhanli, puis de là à Antakya. Ils ont atteint les faubourgs d'Antakya vers 6h00 du matin. Là, des policiers turcs ont tiré dans les roues de la voiture pour la forcer à s'arrêter. Ils ont passé le conducteur à tabac et ont immédiatement mis ma femme et les autres Syriens dans un fourgon de police et les ont ramenés à la frontière à Bab al-Hawa.

Mon épouse a traversé de nouveau la frontière quatre jours plus tard. Les passeurs l'ont emmenée, en compagnie de dix autres personnes, dans une petite maison située dans un village turc proche de la frontière, puis les ont emmenés en voiture dans une maison à Antakya où se trouvaient déjà environ 50 autres Syriens qui disaient être également arrivés cette nuit-là. Soudain, des policiers turcs sont arrivés, vers 7h00. Ils ont pris leurs noms et les ont photographiés. Ils les ont fait monter dans un gros camion et les ont emmenés au poste frontière de Bab al-Hawa. Ils les ont retenus là-bas toute la journée, avant de les renvoyer en Syrie.

Quand les gardes-frontières tirent sur les demandeurs d'asile

Neuf citoyens syriens interrogés ont décrit un total de 10 incidents, survenus entre septembre et mars, lors desquels les gardes-frontières turcs ont tiré sur des réfugiés, faisant, selon eux, 14 morts et 18 blessés.

À la mi-février, un homme originaire du gouvernorat de Deir al-Zour a déclaré que lors des cinq semaines précédentes, il avait tenté à quatre reprises de parvenir en Turquie avec sa femme et ses cinq enfants. Les trois premières fois, a-t-il dit, les gardes-frontières turcs les ont refoulés. La quatrième fois, ils ont eux-mêmes rebroussé chemin parce que les gardes-frontières turcs tiraient sur leur groupe alors qu'ils approchaient de la frontière :

Alors que nous étions à quelques centaines de mètres de la frontière près du camp [pour personnes déplacées] d'al-Dureyya, les Turcs ont soudain commencé à tirer sur notre groupe. Ils ont tué une fillette de 8 ans et blessé deux hommes, l'un à la jambe, l'autre au ventre. J'ai aidé celui qui avait été touché au ventre à rebrousser chemin avec le reste de notre groupe, tandis que les autres transportaient la fillette et aidaient l'autre homme. Plus tard, les passeurs nous ont raconté qu'une fille de 13 ans, appartenant à un autre groupe qui avait tenté de franchir la frontière après nous, avait également été tuée dans la fusillade.

Un homme évacué d'Alep fin 2016 avec sa femme et leur bébé a déclaré avoir tenté sans succès à trois reprises de passer la frontière turque près du camp d'al-Dureyya en septembre 2017 et en janvier 2018, et avoir été refoulé en compagnie de centaines d'autres personnes les deux premières fois. Au sujet de leur troisième tentative, en janvier, il a déclaré ceci :

Les gardes-frontières ont tiré sur nous et ont blessé ma femme au ventre et à une jambe. Elle était enceinte et le bébé est mort. Ils ont aussi blessé deux hommes et un garçon de 5 ans, qui a reçu une balle dans une jambe. Nous avons emmené ma femme dans un hôpital en Syrie près de la frontière. Son cœur s'est arrêté deux fois, mais elle a survécu. Ils ne pouvaient pas l'opérer, donc ils l'ont envoyée en Turquie par le poste-frontière de Bab al-Hawa pour une intervention chirurgicale. Là, elle a été amputée de sa jambe blessée et le bébé mort a été avorté. Ils ne m'ont pas laissé traverser la frontière avec elle mais quelques jours plus tard, un passeur m'a aidé à entrer en Turquie avec ma fille.

Human Rights Watch s'est également entretenu avec un médecin dans un hôpital syrien proche de la frontière turque à l'ouest de la ville d'Idlib, qui a indiqué qu'entre le 1er août et le 16 février, l'hôpital avait admis 66 personnes présentant des blessures par balles et qui affirmaient avoir été atteintes alors qu'elles tentaient de franchir la frontière turque.

Conflit et crise humanitaire dans le gouvernorat d'Idlib

Selon l'ONU, la population du Gouvernorat d'Idlib est actuellement d'environ 2,65 millions de personnes, sur lesquelles plus de 1,75 million sont des déplacés en provenance d'autres zones de cette province ou d'autres régions de Syrie, dont près de 400 000 ont été déplacées depuis décembre. Les civils d'Idlib ont subi des années de conflit. En septembre, les forces russes et syriennes ont lancé une nouvelle offensive à Idlib, trois jours après que la Russie, l'Iran et la Turquie eurent accepté l'instauration d'un cessez-le-feu et la création d'une zone de « désescalade » dans la province et dans certains secteurs de Hama et d'Alep-ouest. Human Rights Watch a documenté le fait que les attaques de septembre avaient frappé des marchés et des quartiers résidentiels peuplés et avaient poussé des milliers de personnes à fuir vers des sites pour déplacés près de la frontière turque.

Les hostilités à Idlib ont cessé le 8 octobre après que la Turquie eut déployé des observateurs sur place, mais elles ont repris à la fin décembre. En janvier, l'alliance militaire russo-syrienne a effectué des frappes aériennes pour appuyer les troupes syriennes au sol. Dans certaines de ces attaques, des armes interdites ont été utilisées et des hôpitaux ont été visés.

Le camp pour personnes déplacées d'Atma, installé du côté syrien du mur frontalier érigé par la Turquie, où, le 6 février 2018 lors d'une fusillade entre forces turques et kurdes, un obus est tombé, tuant une fillette et blessant sept autres personnes.

 

© 2017 Reuters/Osman Orsal
Le 21 janvier, la Turquie a lancé une offensive militaire contre la ville d'Afrine tenue par les Kurdes, mettant également en danger des civils déplacés. Les forces turques et kurdes ont échangé des tirs d'artillerie de chaque côté du camp pour personnes déplacées d'Atma en Syrie, sur la frontière turque, qui abrite 60 000 personnes.

Des témoins ont affirmé que le 6 février, lors des combats, des obus sont tombés dans le camp, tuant une fillette de 8 ans et blessant sept autres civils.

Human Rights Watch a interrogé sept Syriens déplacés au sujet de cet incident. Ils ont tous déclaré que leurs enfants avaient été terrifiés par les tirs d'artillerie et en avaient perdu le sommeil.

Un homme, père de sept enfants, originaire de Hama, qui vivait près du point d'impact de l'obus le 6 février, a déclaré :

J'étais là quand c'est arrivé et je me suis précipité pour aider. J'ai entendu dire qu'une fillette avait été tuée mais je n'ai vu que deux personnes blessées. L'une avait perdu un bras et une jambe et l'autre avait perdu la vue. J'avais tellement peur que cela arrive à mes enfants que nous nous sommes enfuis du camp et sommes allés nous installer dans un champ à proximité du point de passage frontalier de Bab al-Hawa. Mais nous ne pouvions pas rester là-bas tous seuls, sans aucune aide, et nous avons dû retourner au camp. Maintenant, nous vivons tous dans la peur, en permanence.

Un père de quatre enfants a déclaré que cet incident avait tellement ébranlé sa famille qu'il était retourné dans sa ville d'origine de Kafr Zita, dans le gouvernorat de Hama, qui était toujours en proie au conflit, parce que tous les autres camps de déplacés de la province d'Idlib étaient pleins. Comme sa maison avait été détruite, a-t-il dit, il vivait dans un champ à la limite de la ville et avait des difficultés à survivre : « Il y a toujours des tirs d'artillerie ici mais si nous devons mourir, autant mourir chez nous. »

Human Rights Watch s'est également entretenu avec cinq Syriens qui s'étaient déplacés à plusieurs reprises au cours des derniers mois à l'intérieur du gouvernorat d'Idlib pour s'éloigner d'une ligne de front mouvante et qui, à la mi-février, vivaient aussi près que possible de la frontière turque dans l'espoir d'échapper aux combats.

L'ONU affirme que depuis décembre, les violences ont entraîné le déplacement d'au moins 385 000 personnes, qui se sont ajoutées à 2,65 millions d'autres civils, dont 1,35 million qui ont été déplacés au cours des dernières années.

À la mi-février, Human Rights Watch a interrogé deux responsables d'organisations humanitaires travaillant dans le gouvernorat d'Idlib. L'un d'eux a ainsi résumé la gravité de la situation en matière humanitaire :

Il n'y a plus de place nulle part pour les personnes qui ont été déplacées ces derniers mois. Les camps pour personnes déplacées sont pleins à craquer et nous [les humanitaires] n'avons pas les ressources nécessaires pour subvenir de manière appropriée aux besoins de base comme l'eau, la nourriture, le chauffage, les soins médicaux et l'éducation. Les loyers ont explosé, de sorte que les gens échouent par dizaines de milliers à la limite des villes et des villages, dans des camps de fortune installés dans des champs. Il est tout simplement impossible pour les agences humanitaires d'aider tous ces gens. Au mieux, elles peuvent apporter une aide très limitée une fois de temps en temps à quelques-uns, et ce n'est pas fait de manière organisée. La souffrance est partout, dans chaque camp et dans chaque village.

Les 56 Syriens déplacés dans la province d'Idlib que Human Rights Watch a interrogés, dont 42 déplacés par les plus récentes violences, ont tous décrit les conditions extrêmement difficiles auxquelles ils étaient confrontés à Idlib les mois précédents. Les déplacés les plus récents ont déclaré qu'ils avaient entendu dire que les camps pour personnes déplacées étaient complètement saturés et qu'ils n'avaient pas les moyens de payer les loyers très élevés pratiqués dans les villes et les villages de la région. Ils ont en conséquence fini par s'installer dans des champs saturés d'eau dans le gouvernorat d'Idlib, souvent en compagnie d'autres familles, dans des tentes improvisées faites de sacs et d'autres matériaux cousus ensemble, parce qu'ils n'avaient pas les moyens de se procurer de vraies tentes.

Ils ont déclaré qu'ils avaient des difficultés à trouver de la nourriture et devaient payer des prix élevés pour recevoir de l'eau, livrée par camions. En général, ils n'avaient vu aucun membre d'une agence humanitaire, ou ceux qui en avaient vu ont précisé que ceux-ci n'étaient pas en mesure de les aider, ou avaient promis de leur apporter de l'aide mais n'étaient pas revenus.

Les autorités turques ont autorisé les organisations humanitaires turques et internationales basées en Turquie à passer en Syrie et à se joindre aux organisations syriennes, pour distribuer des tentes et d'autres éléments d'assistance humanitaire aux Syriens déplacés dans les camps situés dans la zone frontalière. Human Rights Watch a déclaré qu'autoriser une telle aide très nécessaire à travers la frontière était important, mais que cela n'exemptait pas la Turquie de son obligation d'autoriser les civils syriens qui fuient les combats à se mettre à l'abri sur son territoire.

Le silence de l'UE

Human Rights Watch a documenté que, depuis au moins la mi-août 2015, les gardes-frontières turcs, chargés d'appliquer la décision prise par le pays en mars 2015 de fermer sa frontière, ont refoulé des Syriens qui tentaient d'entrer en territoire turc. En avril et en mai 2016, Human Rights Watch a documenté le fait que les gardes-frontières turcs ont ouvert le feu sur des demandeurs d'asile syriens qui tentaient de pénétrer en Turquie et les ont passés à tabac, ce qui a occasionnés des morts et de graves blessures, et qu'ils ont renvoyé en Syrie ceux qui avaient réussi à passer. En février 2018, Human Rights Watch a fait état de nouveaux meurtres, de blessures et de refoulements s'étant produits durant la seconde moitié de 2017.

Le 20 mai 2016, Human Rights Watch a appelé les États membres de l'ONU et les agences de l'ONU participant au Sommet humanitaire mondial à Istanbul à insister auprès des autorités turques pour qu'elles rouvrent la frontière turque aux demandeurs d'asile syriens. Mais ni la Commission européenne ni un seul État membre de l'Union européenne – ni aucun autre pays – n'ont fait publiquement pression sur la Turquie pour qu'elle le fasse, tandis que les agences de l'ONU sont également restées publiquement silencieuses.

Le silence de la communauté internationale – et en particulier de l'UE – face à la violation par la Turquie du principe de base du droit international en matière de réfugiés revient à tolérer les abus commis à sa frontière par la Turquie.

Le refus de l'UE d'accueillir davantage de demandeurs d'asile et de réfugiés syriens contribue également à la pression à laquelle la Turquie se sent soumise. L'UE devrait promptement remplir ses propres engagements de reloger des demandeurs d'asile syriens et d'autres nationalités actuellement bloqués en Grèce et, conjointement avec d'autres pays, devrait également élargir les canaux sûrs et légaux par lesquels les demandeurs d'asile peuvent atteindre des destinations sûres à partir de la Turquie, y compris en accroissant les réinstallations de réfugiés, les admissions à titre humanitaire, les octrois de visas, notamment humanitaires, et en facilitant les réunifications familiales.

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