L’attaque débuta alors qu’elle puisait de l’eau pour sa famille. « Sophie », alors âgée de 20 ans, rentrait chez elle à Bambari, en République centrafricaine (RCA), lorsqu’elle entendit que la Séléka, une coalition de combattants principalement musulmans ayant renversé le gouvernement précédent, avait incendié la maison de sa famille. Sophie s’est enfuie dans la brousse avec quatre autres jeunes femmes.

Une affiche où figure un numéro vert pour les victimes de violences sexuelles, afin de leur fournir des soins de santé et une protection, sur le mur d’un hôpital de Kaga Bandoro, en République centrafricaine. 

© 2016 Human Rights Watch

Lorsqu’elles sont tombées sur un groupe de la Séléka, les hommes « ont commencé à applaudir de joie », se souvient-elle. Ils ont emmené Sophie et les autres dans un camp de fortune dans la brousse ; là, ils les ont violées à maintes reprises et les ont forcées à faire des tâches ménagères. « Parfois, nous faisions à manger ou la lessive », m’a-t-elle expliqué lorsque je l’ai rencontrée en mai. « Parfois pendant qu’on cuisinait, ils venaient et trois d’entre eux nous violaient. Cela se produisait trois ou quatre fois par jour – différents hommes, à plusieurs. »

Au bout de trois jours, les jeunes femmes se sont échappées, mais leur calvaire ne s’est pas terminé. Comme dans d’autres conflits, les survivantes de viol en RCA font souvent face à des traumatismes psychologiques, à des blessures ou des maladies bouleversant leur vie et à une stigmatisation, voire au rejet par leur famille et des membres de la communauté. Pour Sophie, ce fut une grossesse.

Alors que les nouvelles récentes de la RCA peuvent donner l’impression que les Casques bleus sont les principaux responsables d’abus sexuels, bien plus de femmes et de filles encore souffrent de violences sexuelles aux mains de groupes armés. En 2015, les Nations Unies ont déclaré le 19 juin première Journée internationale pour l’élimination de la violence sexuelle en temps de conflit dans l’espoir de mettre en lumière les besoins des victimes et d’assurer leurs droits à la justice et aux services.

Plus d’un an après les viols, Sophie et la plupart des autres femmes et filles avec qui nous avons mené des entretiens en RCA n’avaient pas pu obtenir les soins de santé dont elles avaient pourtant tant besoin. Les femmes se cachaient dans un village lorsque Sophie s’est rendu compte qu’elle était enceinte. Elle m’a dit qu’elle se serait fait avorter si elle avait pu, mais la clinique du village était fermée. Le personnel soignant avait fui les hostilités.

Elle atteignit finalement un village comptant un centre de santé opérationnel mais dut accoucher seule car elle n’avait pas les moyens de payer les soins. Même lorsque des soins de santé gratuits existent, la plupart des femmes et des filles que nous avons rencontrées ne connaissaient pas ces services ou ne pouvaient pas payer les transports pour s’y rendre.

Certaines nous ont indiqué ne pas avoir cherché à se faire soigner car elles craignaient d’être stigmatisées et d’avoir honte si on apprenait qu’elles avaient été violées. Des femmes nous ont raconté avoir été la cible de moqueries ou de rejet, et même abandonnées par leur époux et des membres de leur famille.

Quelques femmes avec lesquelles nous nous sommes entretenus ont indiqué souhaiter ardemment que les auteurs répondent de leurs actes. Marie a été violée par deux membres de la Séléka dans son quartier à Bangui, la capitale, en 2013. « J’ai réfléchi à la justice », a-t-elle déclaré. « J’ai repensé à toutes ces choses que les membres de la Séléka ont faites : ils ont pillé des maisons, violé des femmes, tué des personnes. Je me demande si justice sera faite ; je demande que les personnes qui ont souffert, comme moi, obtiennent réparation. »

Comme les autres pays où le viol est une pratique répandue pendant les conflits, la RCA doit parer de toute urgence aux besoins des victimes de viol. Les survivantes ont besoin de services de santé, et il est essentiel d’instruire la communauté pour lutter contre la stigmatisation et construire des réseaux de soutien aux survivantes. En outre, comme l’a dit Marie, elles ont besoin de justice. Une Cour pénale spéciale en RCA pourrait contribuer grandement à poursuivre en justice les auteurs de violences sexuelles. Elle devra, toutefois, offrir un soutien psychologique adéquat aux victimes, et une protection aux victimes, aux témoins, aux avocats et aux juges pour que les victimes puissent se manifester. Les Nations Unies, d’autres agences internationales et les bailleurs de fonds devront apporter leur aide.

Zainab Bangura, représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies chargée de la question des violences sexuelles en conflit, a déclaré que le 19 juin marquerait chaque année un « appel mondial à mener des actions pour la sécurité, la justice et les secteurs des services au nom des survivantes de violences sexuelles en conflit dans le monde entier ». La proclamation de cette journée internationale par l’Assemblée générale des Nations Unies est l’une des multiples politiques et promesses que les gouvernements et les Nations Unies ont formulées au fil des années pour protéger les femmes et les filles contre les violences sexuelles en temps de guerre, pour garantir des soins aux survivantes et pour exiger que les violeurs rendent des comptes.

Pourtant, les femmes et les filles dans les situations de conflit attendent toujours de voir les effets concrets de ces engagements.

En attendant, en RCA, les femmes et les filles sont menacées tous les jours, quand elles se rendent au marché ou dans les champs, simplement pour nourrir leurs familles et subvenir à leurs besoins. Certes, la mise en place d’une journée spéciale comme le 19 juin permettra d’attirer l’attention sur leurs besoins, mais nombre d’entre elles, comme Sophie—qui se demande comment elle nourrira sa fille et comment elle lui expliquera un jour qui est son père—doivent reconstruire leur vie, en RCA ou dans d’autres pays du monde. Elles auront besoin de services et de soutien chaque jour de l’année.