Site pour personnes déplacées à Yaloké (Republique centrafricaine), où un demi-millier de membres de l’ethnie musulmane Peul sont logés dans des conditions déplorables dans des bâtiments gouvernementaux.

© 2014 Zoe Flood pour Human Rights Watch

(Nairobi) – Des centaines d'habitants musulmans des régions de l'ouest de la République centrafricaine sont piégés dans des enclaves où ils vivent dans des conditions déplorables, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Ils craignent d'être attaqués s'ils quittent ces enclaves, et les autorités du gouvernement intérimaire et les soldats des Nations Unies chargés du maintien de la paix les empêchent de fuir à l'étranger et ne leur fournissent aucune assistance en matière de sécurité quand ils essaient de partir.

« Les personnes prises au piège dans certaines enclaves sont placées devant une alternative peu réjouissante: partir et risquer d'être attaqués par les combattants anti-balaka, ou rester et mourir de faim ou de maladie », a déclaré Lewis Mudge, chercheur sur l'Afrique à Human Rights Watch. « Même s'il y a de bonnes raisons pour faire en sorte que la population musulmane du pays ne se réduise pas davantage, dans les circonstances actuelles, la politique du gouvernement consistant à interdire les évacuations est absolument indéfendable. »

Quant aux Casques bleus de l'ONU, ils ne devraient pas se faire les complices d'une politique visant à empêcher les musulmans de partir pour se mettre en sécurité, a ajouté Human Rights Watch.

Des responsables de camps dans les enclaves musulmanes de Yaloké, Carnot et Boda, dans l'ouest de la Centrafrique, ont déclaré à Human Rights Watch, lors d'une mission de recherche effectuée dans le pays du 7 au 14 décembre 2014, qu'environ 1 750 musulmans, dont de nombreux bergers d'ethnie Peul, souhaitent désespérément partir.

Ils affirment que beaucoup d'entre eux se retrouvent piégés dans des endroits où ils n'ont jamais vécu auparavant, qu'ils sont dans l'impossibilité de partir par crainte des miliciens anti-balaka qui s'en prennent régulièrement aux musulmans, et que la force de maintien de la paix de l'ONU, la MINUSCA, n'est pas autorisée à les aider à se rendre en lieu sûr. Dans l'enclave de Yaloké, des soldats de la paix de l'ONU ont à plusieurs reprises eu recours à la force pour empêcher des musulmans de partir.

La grande majorité des musulmans vivant dans l'ouest de la République centrafricaine a fui les violentes attaques des milices chrétiennes et animistes anti-balaka à la fin de 2013 et au début de 2014. Ceux qui n'ont pas pu rejoindre le Cameroun ou le Tchad se sont retrouvés pris au piège dans les enclaves, où ils ont passé des mois dans des conditions difficiles. Des responsables de l'ONU, ainsi que les soldats de la paix de la mission de l'Union africaine (UA), la MISCA, et de la force française Sangaris, ont appuyé des évacuations fin 2013 et début 2014, aidant des milliers de musulmans à se mettre en sécurité, y compris au Cameroun. L'armée tchadienne a également évacué des milliers de musulmans.

Mais en avril quand les agences humanitaires de l'ONU, avec les forces de maintien de la paix françaises et de l'UA, ont enfin accepté, à la suite de fortes pressions internationales, d'évacuer les musulmans assiégés dans le quartier PK12 à Bangui, les autorités centrafricaines de transition ont été indignées. Elles ont argué qu'elles n'avaient pas donné leur accord pour cette opération et se sont opposées à toute nouvelle évacuation sans leur consentement.

Human Rights Watch a rencontré des responsables gouvernementaux, des diplomates et des représentants d'agences humanitaires, qui ont indiqué que le gouvernement intérimaire ne souhaitait pas voir davantage d'habitants musulmans fuir le pays, de crainte d'être considéré comme favorisant une opération de nettoyage ethnique. Pirette Benguélé, le sous-préfet, plus haut responsable administratif de Yaloké, a déclaré à Human Rights Watch en décembre: « Nous ne pouvons pas accepter que les Peuhls soient évacués. Il s'agit d'une crise politique et nous avons besoin qu'ils restent … afin de pouvoir entamer un processus de réconciliation avec eux. »

Des responsables du Département des opérations de maintien de la paix de l'ONU ont indiqué le 20 décembre à Human Rights Watch que les Nations Unies exhortent les autorités centrafricaines de transition à soutenir de nouvelles évacuations de personnes qui souhaitent partir.

Depuis la décision d'avril, les soldats internationaux chargés du maintien de la paix, qu'il s'agisse des forces de l'UA ou des forces de remplacement de l'ONU déployées en septembre, ont empêché les musulmans de quitter l'enclave de Yaloké, où 509 personnes d'ethnie Peul vivent dans des bâtiments gouvernementaux délabrés dans le centre de la ville. Les soldats chargés du maintien de la paix ont eu recours à la force physique et à l'intimidation pour empêcher les musulmans de monter à bord des convois commerciaux – habituellement composés de dizaines de camions en partance pour le Cameroun – qui s'arrêtent deux fois par semaine à une trentaine de mètres de l'entrée de l'enclave. Les Casques bleus de l'ONU fournissent des escortes militaires à ces convois pour décourager les attaques de la part des anti-balaka et d'autres bandits.

Les responsables du camp ont déclaré à Human Rights Watch que les musulmans considéraient ces convois comme leur meilleure option, et la seule qui soit sûre, pour rejoindre le Cameroun car ils n'ont pas d'autres accès à des véhicules et les chauffeurs de ces camions ne refusent pas de les emmener. En juin, Human Rights Watch a affirmé que des militaires de l'UA chargés du maintien de la paix avaient menacé de tirer sur les Peuls qui tenteraient de monter à bord d'un convoi commercial en partance pour le Cameroun.

En décembre, une femme âgée de 55 ans originaire de Mbaïki a déclaré à Human Rights Watch: « Tout ce que nous voulons, c'est aller au Cameroun. J'ai un fils là-bas.… Nous avons essayé de partir avec nos affaires plusieurs fois mais la réponse de la MINUSCA est toujours non. Nous avons tenté de partir au moins douze fois, mais à chaque fois, ils m'ont fait descendre du camion. »

L'officier commandant les troupes de l'ONU à Yaloké a confirmé que ses forces empêchaient les musulmans de monter dans les camions, déclarant que quand elles apprennent que des Peuls « essayent de se faufiler dans le convoi, nous les faisons descendre et nous les remettons dans l'enclave. »

Des responsables de la mission de maintien de la paix de l'ONU à Bangui, la capitale, et des collaborateurs du représentant spécial du Secrétaire général de l'ONU chargé de la MINUSCA ont visité le site de Yaloké en décembre. Des Peuls qui y vivent ont informé ces délégations qu'ils voulaient partir mais qu'ils en étaient empêchés par les Casques bleus. Le droit international reconnaît à toute personne le droit « de quitter n'importe quel pays, y compris le sien » et de chercher asile ailleurs. Les musulmans des enclaves de Centrafrique ont aussi droit à la liberté de mouvement à l'intérieur de leur pays.

« Recourir à la force pour empêcher des musulmans menacés de mort de l'enclave de Yaloké de fuir pour se mettre en lieu sûr est contraire à tous les principes de l'ONU », a affirmé Lewis Mudge. « Les Casques bleus de l'ONU ne devraient prendre aucune part à une politique officielle qui viole le droit de citoyens musulmans de chercher à se mettre en sécurité et les condamne à vivre dans des conditions déplorables dans les enclaves. »

Les personnes prises au piège à Yaloké sont réduites à des conditions de vie épouvantables qui provoquent un nombre inacceptable et croissant de décès parfaitement évitables. Depuis février, les représentants du camp ont enregistré les décès de 42 Peuls, dont beaucoup d'enfants, de malnutrition et de diverses maladies, notamment respiratoires. Les professionnels de la santé de l'hôpital local ont indiqué que le taux de décès parmi les Peuls est nettement plus élevé que pour les autres résidents de Yaloké. Pendant une période de six mois lors de laquelle les employés de l'hôpital ont enregistré les décès de 13 enfants vivant dans l'enclave, seul un autre enfant d'une famille locale est mort. Les Peuhls ont reçu une aide humanitaire mais celle-ci n'est ni appropriée ni assez régulière pour enrayer la hausse des niveaux de malnutrition.

Le 9 décembre, après avoir visité le site de Yaloké, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) ont produit un rapport décrivant les conditions déplorables qui y règnent et appelant à une « évacuation de tous les Peuls [déplacés] de Yaloké. »

Dans les enclaves de Carnot et Berbérati et dans le quartier musulman de Boda, les conditions de vie sont moins précaires mais des centaines de musulmans expriment quand même le désir de partir. Sur ces sites, les militaires de l'ONU chargés du maintien de la paix n'empêchent pas les musulmans de partir à pied, mais ceux-ci disent qu'ils craignent d'être attaqués par des anti-balaka et qu'ils ont besoin de l'aide des Casques bleus pour atteindre un lieu sûr. Souvent ayant perdu tout espoir, de nombreux musulmans ont quitté les enclaves de Carnot et Berbérati en organisant leurs propres moyens de transport. Les deux enclaves se trouvent à l'écart de la principale route menant au Cameroun et les convois réguliers n'y passent pas. Certains musulmans ont pu rejoindre le Cameroun ou d'autres lieux sûrs, d'autres pas.

À la fin de novembre, un homme d'ethnie Peul a été violemment attaqué par les anti-balaka alors qu'il tentait de quitter Carnot de nuit avec sa femme afin de retrouver leurs enfants, qu'ils croyaient au Cameroun. Les agresseurs ont essayé de lui couper une main, de lui briser les os des pieds avec des machettes, et le lendemain matin ils l'ont tué en l'égorgeant.

À Berbérati, le 19 septembre, un groupe d'hommes a attaqué Harouna Rachid Mamouda, un imam, qui avait quitté la mission catholique pour poster une lettre. Ses agresseurs discutaient entre eux, envisageant de le lyncher, quand des gendarmes locaux et des Casques bleus de l'ONU l'ont secouru.

« Les habitants musulmans de Centrafrique sont face à un choix terrible, entre vivre dans des conditions effroyables dans les enclaves et prendre le risque d'essayer de rejoindre le Cameroun par leurs propres moyens », a conclu Lewis Mudge. « Le gouvernement de transition devrait travailler avec les responsables de l'ONU pour aider les musulmans qui souhaitent partir et pour améliorer grandement les conditions de vie de ceux qui décident de rester.»

La crise en République centrafricaine
La République centrafricaine traverse une crise aigüe depuis début 2013, lorsque les rebelles Séléka, pour la plupart musulmans, se sont emparés du pouvoir après une campagne caractérisée par des meurtres de civils à grande échelle, l’incendie et le pillage de leurs domiciles, ainsi que d’autres crimes graves. Au milieu de l’année 2013, des groupes, se dénommant eux-mêmes les « anti-balaka », se sont organisés pour lutter contre la Séléka. Les anti-balaka ont commencé par mener en guise de représailles des attaques à grande échelle contre des civils musulmans à Bangui et dans des régions de l’ouest du pays.

Établissement d’enclaves
Face aux attaques et à la pression militaire des forces françaises chargées du maintien de la paix, la Séléka a retiré ses forces des zones à l’ouest du pays, laissant les musulmans à la merci des anti-balaka. Des dizaines de milliers de musulmans ont fui au Cameroun ou vers d’autres parties du pays pour sauver leurs vies. Des milliers ont trouvé refuge dans des missions catholiques, des bases militaires des soldats de l’UA ou des forces françaises chargées du maintien de la paix, ou encore dans des quartiers musulmans. Au mois de décembre 2014, on évalue à 415 000, la plupart musulmans, le nombre de personnes qui ont fui le pays et environ à 10 500 celles qui sont protégées par les Casques bleus dans quelques enclaves de l’ouest – notamment à Carnot, à Yaloké, à Boda, et à Berbérati. À Bangui, les musulmans se sont aussi regroupés face aux attaques.

Avant leur arrivée dans les enclaves, de nombreux civils musulmans ont dû affronter une violence extrême et des milliers sont morts. À Carnot, en février, les anti-balaka ont tué au moins 110 civils musulmans dans les jours suivant le départ de la Séléka, selon des recherches effectuées par Human Rights Watch et des informations obtenues auprès des chefs musulmans locaux.

Beaucoup d’entre eux ont tenté de se réfugier dans la mission catholique où les Casques bleus de l’UA avaient établi une base, mais certains n’y sont pas parvenus et se sont donc cachés chez eux ou chez des amis. Dans la maison d’un diamantaire très connu, treize hommes se sont cachés des anti-balaka pendant neuf jours, sans avoir, ou très peu, de nourriture. Le dixième jour, selon un témoin, environ 20 anti-balaka les ont attaqués. Certains se sont bousculés pour se cacher dans le plafond, mais les anti-balaka les ont trouvés et les ont ligotés. Les assaillants ont tenté d’obtenir une rançon pour six de leurs victimes et ont exécuté les sept autres.

Les combattants anti-balaka ont également tué au moins 72 hommes et garçons, certains d’à peine 9 ans, lors de deux attaques à Guen, dans le sud-ouest du pays, les 1er et 5 février. Pendant cette seconde attaque, les anti-balaka ont pris d’assaut une propriété où des centaines de musulmans s’étaient réfugiés. Ils ont réparti environ 45 hommes en deux groupes, les ont fait sortir du camp, les ont forcés à s’allonger sur le sol, et les ont exécutés.

Les anti-balaka ont aussi attaqué sans répit des membres d’ethnie Peul alors qu’ils fuyaient vers les villes de l’ouest. Les Peuls sont une minorité ethnique musulmane. Nomades, ils se déplacent avec de grands troupeaux de bétail. Avant le conflit, ils étaient estimés à environ 300 000 – moins de dix pour cent de la population centrafricaine de 4,5 millions d’habitants. Dispersés dans la partie ouest du pays, des groupes de Peuls ont essayé de fuir au Cameroun ou vers les enclaves, en essayant désespérément de conserver le bétail dont ils dépendent pour vivre.L’exode était dangereux et difficile.

Maimouna Aldou, un Peul qui s’est enfui de la ville de Zawa, à 20 kilomètres de Yaloké, a décrit en mars à Human Rights Watch comment les anti-balaka ont tué son mari et ses deux fils le lendemain de leur départ :

Mon mari Mumarou Dougo et mon fils Aliou ont été tués en chemin. J’ai aussi perdu Mamadou, mon fils de 4 ans. Il était sur mon dos et respirait mal et je l’ai posé pour aller chercher de l’eau. Mais les anti-balaka nous ont surpris et je l’ai recouvert d’un tissu. J’ai été capturée et les anti-balaka m’ont dit, ‘si c’est une fille, vous pouvez la garder, mais si c’est un garçon, laissez-le et nous le tuerons.’ Je ne sais pas s’ils ont enterré mon fils. »

Elle a été emmenée au village de Dingiri avec quatre hommes peuls. Elle a décrit la suite : « Au bout d’une semaine, le chef anti-balaka est revenu et a dit, ‘Pourquoi gardez-vous ces Peuls ici ?’ Les hommes ont été emmenés et tués. ». Selon les témoins, les hommes étaient Oumarou Arto, Abdoulai Maloume, Saidou et Aladji Toguel. 

De nombreuses femmes peules ont rapporté comment leurs enfants sont morts après des semaines ou des mois de marche désespérée à la recherche d’un endroit sûr. Astah Adamou, 15 ans, de Zawa, a dit que les anti-balaka ont tué son frère Aliou Gibril, en dehors de Dingiri. Elle s’est échappée et après des mois de marche, est finalement arrivée à l’enclave de Carnot avec sa petite fille Fadimatou âgée de 8 mois. Sa fille est morte le jour suivant. « Avant de partir, c’était un bébé en bonne santé », a-t-elle dit « mais elle est devenue de plus en plus faible en cours de route. »

La Séléka a aussi tué des civils qui tentaient de fuir, notamment près de Carnot. Parfois, la Séléka se joignait à des bergers peuls armés qui cherchaient à déplacer leur bétail à travers la région. Ces deux groupes ont conjointement attaqués des civils soupçonnés d’abriter des combattants anti-balaka.

Évacuations de musulmans
Les violences et les menaces à l’encontre des musulmans a incité l’UA et les forces françaises du maintien de la paix, ainsi que les autorités tchadiennes, à organiser des évacuations de musulmans vers le Cameroun et d’autres lieux sûrs au début de 2014. Un dirigeant local de Carnot déclare :

Au début des violences, les soldats camerounais ont dit qu’ils évacueraient vers le Cameroun toute personne titulaire d’une pièce d’identité valide. Ils m’ont demandé d’en faire une liste. Mais quand le camion est venu, tout le monde s’est bousculé pour monter à bord dans le plus grand désordre. Le capitaine de l’UA a finalement dit, ‘ Bon, tout le monde monte !’ C’est comme ça que les évacuations étaient dirigées.

Les autorités tchadiennes ont également évacué des milliers de musulmans piégés dans des quartiers musulmans à Bangui, entre autres endroits. En mars, la population musulmane du quartier PK12 de Bangui avait diminué de 10 000 à 2 400 personnes.

Décision du gouvernement de mettre fin aux évacuations
Le 27 avril, suite à une pression internationale considérable, les responsables de l’ONU ont aidé à l’organisation de l’évacuation de 1 300 musulmans du quartier PK12 sous la protection des soldats de la paix de l’UA. Les autorités intérimaires se sont déclarées outrées, ont affirmé ne pas avoir approuvé cette évacuation et répété qu’il n’y aurait plus d’autres évacuations sans le consentement du gouvernement. À mi-chemin d’un voyage de trois jours vers le nord du pays, les anti-balaka ont attaqué le convoi, tuant deux musulmans et en blessant plusieurs autres.

Un haut responsable de l’ONU a déclaré en décembre à Human Rights Watch : « Le gouvernement intérimaire est encore mécontent de [l’évacuation] du quartier PPK12 et ne veut pas porter la responsabilité d’autres accrocs. »

Depuis avril, il n’y a pas eu d’évacuations organisées de musulmans depuis les enclaves. Human Rights Watch a rencontré les autorités locales, des diplomates, et des représentants d’agences humanitaires qui ont déclaré que le refus du gouvernement de permettre aux musulmans repose sur un calcul politique afin de ne pas être vu comme favorisant une opération de nettoyage ethnique.

Les Casques bleus empêchent les musulmans de partir
Depuis la décision du gouvernement intérimaire de mettre fin aux évacuations des musulmans, les musulmans ont été empêchés par les soldats de l’UA et, depuis septembre, par les Casques bleus, de quitter l’enclave de Yaloké en empruntant des convois de transport de marchandises.

Deux fois pas semaine, des dizaines de camions de transport de marchandises traversant Yaloké et se dirigeant vers le Cameroun, passent à moins de 30 mètres de l’enclave. Ces convois fournissent des vivres essentiels à Bangui et sont indispensables pour la stabilité économique de la capitale. Les Casques bleus armés jusqu’aux dents escortent les convois pour dissuader les attaques par des anti-balaka. Ces convois représentent le seul moyen pour les musulmans de quitter Yaloké, à moins de partir à pied, faute d’accès à d’autres véhicules.

Les musulmans piégés à Yalokéaffirment que pour eux ces convois sont leur moyen le plus sûr pour se rendre au Cameroun, où des camps de réfugiés abritent déjà de nombreux membres de leurs familles. Mais les Casques bleus empêchent les Peuls de monter à bord des camions, en utilisant souvent la force et des tactiques d’intimidation, ou font descendre les Peuls des camions.

Lors d’une mission de recherche menée en mai dans l’enclave de Yaloké, les chercheurs de Human Rights Watch ont vu un capitaine de la force de maintien de la paix sous conduite de l’UA (MISCA) menacer ouvertement des civils peuls, en avertissant qu’il tirerait sur tous ceux qui tenteraient de monter à bord d’un convoi. À la suite des protestations exprimées par Human Rights Watch, le capitaine a soutenu qu’il « [essayait] seulement de faire peur [aux Peuls] ». Mais il a répété qu’il ne leur permettrait pas de monter à bord des camions, insistant que le gouvernement intérimaire du pays était fermement opposé à tout nouveau départ de musulmans du pays.

En octobre, lors d’une visite aux camps de réfugiés au Cameroun, Human Rights Watch a rencontré des Peuls qui ont déclaré être montés à bord d’un convoi de transport de marchandises après avoir payé les Casques bleus pour qu’ils ferment les yeux.

Les Casques bleus à Yaloké affirment qu’ils refusent de permettre aux Peuls de partir à la demande du gouvernement intérimaire. Leur commandant à Yaloké a déclaré à Human Rights Watch en décembre :

Le gouvernement a décidé de ne pas libérer les Peuls pour qu’ils puissent se rendre à la frontière. Ils estiment que ceux qui sont sur le site doivent y rester et les organisations non-gouvernementales viendront à leur secours… Nous les arrêtons quand ils essaient de se joindre à un convoi [en partance]. S’ils partent sans la permission de la sous-préfecture, cela signifie que nous sommes complices s’ils sont attaqués par les anti-balaka.

Ceci reflète ce qui semble être une politique générale, maintenue et appliquée par les Casques bleus, alors même que des responsables de la MINUSCA et des représentants du Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU, qui s’étaient rendus à Yaloké, ont entendu des Peuls dire qu’ils voulaient partir mais qu’ils en étaient empêchés par les Casques bleus.

Les Casques Bleus n’empêchent pas les Peuls de Yaloké de partir à pied, mais la liberté de déplacement des Peuls est limitée : ils sont fréquemment insultés, menacés ou attaqués. Les Peuls sont libres de se déplacer dans un rayon d’environ 400 mètres autour de l’enclave, comme pour aller à la clinique ou chercher de l’eau, mais des trajets plus longs sont considérés dangereux.

Le droit international garantit à toute personne le droit « de quitter tout pays, y compris le sien » et de chercher asile ailleurs. Les musulmans dans les enclaves ont également la liberté de se déplacer dans leur propre pays. Les restrictions du gouvernement intérimaire à la liberté de déplacement touchant des communautés musulmanes viennent en violation de ces obligations juridiques internationales et montrent le besoin d’une approche plus durable qui assure la sécurité des résidents musulmans.

À Carnot, Berbérati, et Boda, où aucun convoi ne passe de manière régulière, les Casques bleus de l’ONU n’empêchent pas les musulmans de partir à pied. Un certain nombre de musulmans disent vouloir rester dans ces enclaves, surtout à Boda, où les efforts de réconciliation locaux semblent avoir réduit les tensions entre musulmans et chrétiens. Mais d’autres souhaitent toujours partir.

Ceux qui veulent partir ne peuvent le faire qu’en organisant leur propre transport ou une marche ardue de plusieurs jours jusqu’à la frontière. Mais la menace persistante d’une attaque anti-balaka est très dissuasive. Les musulmans souhaitant quitter ces enclaves affirment avoir besoin de l’aide des Casques bleus pour être en sécurité.

Malgré les risques, de nombreux musulmans ont quitté Carnot, Boda, et Berbérati. Certains ont atteint le Cameroun ou d’autres endroits sûrs ; d’autres pas.

Conditions déplorables dans l’enclave de Yaloké
La situation dans l’enclave de Yaloké est particulièrement alarmante. Non seulement les Peuls sont empêchés de partir avec des convois de transports de marchandises mais ils doivent faire face à des conditions déplorables qui mettent leurs vies en danger s’ils restent. Depuis février, des représentants du camp ont enregistré les décès de 42 Peuls, en majorité des enfants, notamment pour cause de malnutrition et de maladies respiratoires. Le personnel médical de Yaloké a indiqué que le taux de mortalité parmi les Peuls était considérablement plus élevé que celui des autres résidents de Yaloké. Sur même période de six mois, alors que le personnel hospitalier a enregistré les décès de 13 enfants de l’enclave, seul un enfant d’une famille locale, dont issu d’une population beaucoup plus nombreuse, est décédé.

En décembre, lors d’une visite de Human Rights Watch à Yaloké, les responsables du camp ont signalé un taux élevé de tuberculose, un manque de médicaments, une aide alimentaire de qualité douteuse et des conditions de logement si précaires que certains étaient $obligés de dormir à l’air libre. Les problèmes sont aggravés par la pénurie de bois de chauffage et d’eau potable parce que les femmes, le plus souvent chargées de la tache essentielle du ravitaillement, sont souvent menacées et insultées par la population locale quand elles quittent l’enclave.

Les Peuls sont logés dans cinq immeubles délabrés du gouvernement sur une colline près du centre de la ville. L’un des immeubles à quatre petites pièces où 45 personnes sont logées. Beaucoup doivent dormir dehors par terre. Salamtu, 25 ans, a dit en décembre : « Regardez comment on vit ici. On dort par terre et on tombe tous malades. »

A Yaloké, l’aide alimentaire est coordonnée par le Programme alimentaire mondial. Les musulmans ont mentionné que les distributions de nourriture ont lieu toutes les quatre à six semaines et les quantités sont irrégulières. Un problème plus important, disent-ils, est que la nourriture ne correspond pas à leurs habitudes culturelles et alimentaires. Les Peuls vivent surtout d’un régime de viande et de lait et ne sont pas habitués au riz et aux haricots que les agences humanitaires distribuent.

Une femme de 45 ans a dit : « Nous sommes malades parce que nous manquons de lait. C’est un problème de nutrition. On ne peut pas mentir et dire que nous n’avons pas assez à manger ici, mais nous ne sommes pas habitués à cette nourriture. »

Du 2 au 4 décembre, des équipes d’experts de l’UNICEF et de l’OMS ont effectué une visite conjointe à Yaloké pour évaluer la situation en matière de santé et de nutrition. Elles ont indiqué que les Peuls se trouvant sur ce site « n’ont pas bénéficié d’une assistance humanitaire convenable depuis… mai 2014. » Elles ont noté que la « détérioration alarmante de leur santé avait déjà fait l’objet de missions précédentes ».

La recommandation principale de l’équipe a été une « évacuation de tous les Peuls [déplacés] de Yaloké dans un endroit sûr où ils pourront se déplacer librement et où chacun d’eux retrouvera sa dignité ».

L’équipe a également réclamé une assistance immédiate pour les Peuls de Yaloké, y compris « une alimentation régulière en qualité et qualité et qui tiendra compte des habitudes alimentaires des Peuls ; un abri pour chaque famille ; des soins médicaux et nutritionnels pour les mal nourris ; une attention médicale permanente efficace et gratuite ; et une assistance concernant les produits non-alimentaires tels que le stockage de l’eau, les produits d’hygiène, la protection contre le froid, etc. »

En dépit de la proximité de la capitale – 180 kilomètres de route asphaltée – et de la connaissance de cette situation terrible dans l’enclave par les responsables de l’ONU, leur réponse a été minime d’un point de vue humanitaire. Les travailleurs humanitaires ont dit à Human Rights Watch que « Yaloké semble avoir été oublié ».

Attaques contre les musulmans
Les musulmans font face à des menaces persistantes quand ils sortent des enclaves, même pour de courtes périodes. La précarité des conditions de sécurité et la capacité limitée des forces de sécurité internationale et locale sont telles qu’il est difficile d’offrir une protection efficace dans des régions éloignées.

Pendant la visite de décembre à Yaloké, Carnot, Berbérati et Boda, des victimes et des témoins ont reporté de nombreuses meurtre et attaques récents.

Fin novembre, un Peul et sa femme ont essayée de quitter Carnot. La femme a raconté plus tard :

Mon mari et moi étions sur place depuis 4 mois. Nous avons été séparés de nos enfants et nous ne savions pas où ils étaient, nous sommes donc partis vers le Cameroun pour essayer de les trouver… Nous avons quitté le site de Carnot à pied dans la nuit. Nous sommes partis la nuit parce que nous ne voulions pas que les anti-balaka nous trouvent…Mais la nuit suivante, ils nous ont trouvé. Ils ont attaqué mon mari et lui ont coupé les bras et les pieds à la machette. Quand ils coupaient son bras ils essayaient de lui couper la main… ils lui ont cassé les os des pieds. Mon mari a vécu jusqu’au matin suivant et quand ils l’ont trouvé encore vivant, ils l’ont égorgé. Quand ils l’ont tué, on s’est enfui dans la brousse.

Le 25 novembre un homme soupçonné par les anti-balaka d’être un combattant de la Séléka a quitté l’enclave de Carnot pour une brève visite au centre de la ville. Les anti-balaka l’ont capturé et lynché près du marché, à coup de bâtons et de couteaux avant que les Casque bleus n’arrivent.

Les anti-balaka ont attaqué les musulmans qui n’avaient pas encore atteint le Cameroun, le Tchad, ou la sécurité relative d’une enclave. En juillet les anti-balaka ont capturé 34 bergers peuls près de Ngbaina alors qu’ils tentaient d’atteindre le Cameroun avec leur bétail. Les anti-balaka les ont battus, ont volé leur bétail et menacé de les tuer s’ils ne leur payaient pas une rançon de deux millions de CFA (3 050 euros). On leur a dit que s’ils payaient, les anti-balaka les aideraient à atteindre le Cameroun. Trois mois plus tard, ils avaient été relâchés après que des parents installés au Cameroun ont réussi à payer une rançon réduite. Au lieu de les accompagner au Cameroun, les anti-balaka les ont emmenés à l’enclave de Carnot qui se trouve tout près.

Les anti-balaka ont toutefois continué de détenir un membre du groupe, Yao, âgé d’environ 25 ans, afin qu’il garde les vaches volées. Un témoin a raconté a Human Rights Watch : « Yao a été pris de force, il voulait rester avec sa famille mais les anti-balaka ont refusé et lui ont dit : ‘Si tu essaies de fuir, on te tuera.’ » Yao n’a toujours pas été relâché.

Les mêmes combattants de Ngbaina détiennent 14 Peuls, la plupart des femmes et des enfants. Des témoins qui ont parlé aux femmes disent que les anti-balaka avaient tué leurs maris et demandaient une rançon pour les relâcher. Les témoins ont raconté que leurs ravisseurs battent et frappent les femmes et les filles régulièrement. Dans l’impossibilité de payer, les femmes et les enfants étaient encore en captivité quand Human Rights Watch a visité la région le 11 décembre.

D’autres témoins interrogés en décembre ont indiqué que les anti-balaka détiennent aussi un autre groupe d’environ 10 civils peuls à Pondo, un village situé sur la même route que Ngbaina. Ni les forces de sécurité internationale ou nationale ne sont intervenues pour délivrer ceux qui ont été kidnappés ou pris en otage.