- Depuis fin juin 2025, les forces de sécurité du Soudan du Sud ont procédé à des arrestations arbitraires massives de garçons, de jeunes hommes et de femmes, dans le cadre de leur lutte contre la criminalité.
- De nombreuses personnes ont été détenues pendant une semaine sans inculpation, et n'ont souvent été libérées qu'après que leurs familles aient versé des pots-de-vin. Des jeunes femmes ont été agressées sexuellement ; des jeunes hommes et garçons ont été enrôlés de force, et certains n'ont pas été revus depuis.
- Les autorités devraient mettre fin aux arrestations arbitraires et au recrutement forcé, et enquêter sur les allégations d'abus, y compris de viols. Les partenaires du Soudan du Sud devraient veiller à ce que tout soutien qu'ils apportent aux forces de sécurité dépende de leur respect des droits humains, en tant que condition.
(Nairobi) – Depuis fin juin 2025, les forces de sécurité du Soudan du Sud ont procédé à des arrestations arbitraires massives de garçons, de jeunes hommes et de jeunes femmes dans le cadre de leur lutte contre la criminalité dans la capitale, Juba, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch. Au cours de ces opérations, les forces de sécurité ont soumis des garçons et des jeunes hommes détenus à des actes de torture et à des mauvais traitements, à des actes d’extorsion et à la conscription forcée ; dans au moins un incident, des policiers ont battu et violé des femmes.
« Invoquant la nécessité de réprimer les gangs dans la capitale du Soudan du Sud, les forces de sécurité ont arbitrairement détenu, extorqué et enrôlé de force des dizaines de garçons et de jeunes hommes, et ont violé des jeunes femmes », a déclaré Nyagoah Tut Pur, chercheuse sur le Soudan du Sud à Human Rights Watch. « Les autorités devraient mettre fin à ces abus, libérer les personnes détenues illégalement ou enrôlées de force, et tenir les forces de sécurité responsables de leurs actes. »
Entre le 7 août et le 23 novembre, Human Rights Watch a mené des entretiens à distance avec 37 personnes, dont des victimes, y compris trois enfants, et des proches de personnes touchées par les rafles menées par le gouvernement à Juba. Human Rights Watch a également mené des entretiens avec cinq activistes de la société civile, des experts des Nations Unies et des experts en protection de l'enfance.
Le 10 décembre, Human Rights Watch a écrit aux porte-paroles de la police et de l'armée pour leur demander leur réaction aux conclusions préliminaires de l’organisation, mais n’a reçu aucune réponse.
Au cours de la dernière décennie, les violences parmi les jeunes et les activités de gangs ont connu une forte augmentation au Soudan du Sud, sous l'effet de la pauvreté, du chômage, des conflits et des déplacements de population. À la mi-juin 2025, des informations ont fait état d'une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, montrant le viol collectif d'une jeune fille de 16 ans à Juba par des membres présumés d'un gang.
À la suite de ces informations et de la diffusion de la vidéo, la Police nationale, les Forces de défense populaires du Soudan du Sud (South Sudan People’s Defence Forces, SSPDF) et le Service de sécurité nationale ont lancé une opération conjointe dans les quartiers résidentiels de Juba. Cette opération anti-gangs a initialement débuté fin juin ; fin juillet, elle a été officiellement annoncée comme une initiative devant durer sept jours. Toutefois, des témoins ont rapporté que les arrestations se poursuivaient encore à la fin de l'année 2025.
Début juillet, les autorités ont annoncé avoir arrêté au moins 600 membres présumés de gangs. En octobre, la police a déclaré avoir arrêté 32 criminels présumés et confisqué des armes, et a indiqué que des poursuites pénales seraient engagées. Cependant, Human Rights Watch n'a pas été en mesure de confirmer l'existence de poursuites judiciaires en cours contre des personnes accusées de crimes liés à leur appartenance à des gangs, à l'exception de l'affaire de viol collectif dans laquelle 13 personnes ont été arrêtées et 7 inculpées.
Human Rights Watch a constaté que l’opération anti-gangs avait donné lieu à des arrestations et des détentions arbitraires, suivies de passages à tabac et d'autres abus dans les locaux de la police et de l'armée, ainsi qu'à la conscription forcée de dizaines de garçons et d'hommes.
Les personnes interrogées ont déclaré que les forces de sécurité, en uniforme ou en civil, armées de fusils ou de bâtons, s'en prenaient aux garçons et aux jeunes hommes qui se rassemblaient ou marchaient en groupe et vaquaient à leurs occupations quotidiennes.
Un homme de 24 ans a décrit son arrestation fin juin dans le quartier de Gumbo : « L'un d'eux m'a frappé à la tête en disant que j'étais un criminel... Ils nous ont [également] battus en nous forçant à nous asseoir, avec des bâtons, avec leurs mains, avec tout ce qu'ils pouvaient trouver. Ils étaient brutaux. »
Des femmes qui ont été détenues fin juin, lorsque les forces de sécurité ont fait une descente dans une grande fête organisée par des jeunes dans un hôtel, ont déclaré à Human Rights Watch qu'elles avaient été violées, avec d'autres femmes, au poste de police de Buluk par plusieurs policiers.
Les détenus ont été placés dans des locaux de police, et dans des installations militaires surpeuplées. Certains ont affirmé n’avoir reçu que très peu de nourriture ou d’eau. Un jeune de 17 ans, détenu pendant quatre jours à la caserne militaire de Giyada fin juin, a déclaré : « J'ai vu des garçons de moins de 17 ans uriner dans des bouteilles d'eau vides, puis boire leur propre urine. »
Des personnes précédemment détenues ont déclaré avoir été incarcérées pendant des périodes allant de quelques heures à une semaine, jusqu'à ce que leurs proches paient de l'argent ou offrent des biens pour obtenir leur libération. Une mère de 48 ans dont les deux fils ont été détenus au poste de police de Mapao à la mi-juillet a déclaré : « Les [policiers] ont dit que la règle était de payer 50 000 SSP [environ 10 dollars US] et [de leur donner] une chaise pour chaque enfant, alors nous avons obéi. »
Certains, cependant, n'ont pas été libérés. Human Rights Watch a recueilli les témoignages de quatre hommes et de deux garçons qui ont été détenus à Juba, puis envoyés avec des dizaines d'autres dans des camps militaires dans l'État du Haut-Nil, où les combats se sont intensifiés depuis début 2025. Trois d'entre eux ont été contraints de combattre, et les autres ont été obligés de travailler pour les soldats.
Un homme de 23 ans, recruté de force fin août, a été envoyé au combat à deux reprises avant de s'échapper. « Les commandants nous disaient : "Nous avons mené de nombreuses guerres, c'est maintenant votre tour, après tout vous êtes des criminels et des gangsters, c'est ce que vous voulez faire." À chaque fois, on nous plaçait en première ligne. »
Au moins quatre membres de familles de détenus ont déclaré que leurs proches avaient disparu suite à leur détention par les autorités, et que celles-ci avaient refusé de fournir des informations sur leur sort, notamment s'ils avaient été enrôlés de force. Les autorités sont tenues de fournir des informations confirmant si une personne a été arrêtée ou placée sous leur garde, ainsi que des informations sur le sort et/ou la localisation de chaque personne placée en détention, y compris si elle a été transférée sous la garde de l'armée en tant que conscrit. Le non-respect de cette obligation peut transformer la détention arbitraire en disparition forcée, strictement interdite par le droit international.
Le porte-parole de la police a rejeté les allégations de conscription forcée, déclarant aux médias en août que l'opération visait des criminels et que certains détenus avaient été transférés hors de Juba en raison de la surpopulation. Human Rights Watch n'a pas pu confirmer de manière indépendante si des personnes avaient été transférées en raison de la surpopulation.
Le droit national du Soudan du Sud et le droit international relatif aux droits humains interdisent le recrutement ou l'utilisation d'enfants par les forces ou groupes armés. Le Soudan du Sud a également interdit la conscription forcée d'adultes dans la plupart des cas. Plusieurs traités internationaux et régionaux relatifs aux droits humains ratifiés par le Soudan du Sud, dont l' , interdisent toute arrestation, détention ou emprisonnement illégal ou arbitraire, ainsi que la torture et les peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, y compris le viol et les violences sexuelles. La Convention des Nations Unies relative aux droits de l'enfant stipule que la détention d'enfants ne doit être utilisée qu'en dernier recours.
Les autorités devraient veiller à ce que les opérations de maintien de l'ordre respectent les droits humains, notamment en mettant fin aux arrestations arbitraires et aux recrutements forcés et en enquêtant sur les allégations de mauvais traitements, de torture et d'autres abus, y compris les viols. Elles devraient également garantir l'accès à un soutien médical et psychosocial adapté aux traumatismes et sensible au genre pour les victimes d'abus commis par les forces de sécurité, y compris les survivantes de viols. Le gouvernement devrait révéler la situation et le lieu où se trouvent toutes les personnes disparues, y compris celles qui ont été contraintes de servir dans l'armée, et autoriser des observateurs indépendants à accéder aux casernes militaires dans le Haut-Nil, a déclaré Human Rights Watch.
Les partenaires du Soudan du Sud devraient veiller à ce que toute aide apportée à la police et aux forces de sécurité soit liée à certaines conditions : le respect des droits humains, l’obligation de rendre des comptes en cas d'abus, et la mise en place de mesures visant à empêcher le recrutement d'enfants.
« Au lieu de répondre aux préoccupations réelles liées à la criminalité, les forces de sécurité ont utilisé cette campagne de maintien de l'ordre pour commettre de graves abus à l'encontre d'enfants et de jeunes marginalisés », a conclu Nyagoah Tut Pur. « Les autorités devraient prendre des mesures respectueuses des droits pour lutter contre la criminalité de manière crédible, soutenir les programmes destinés aux jeunes et mettre fin à la marginalisation croissante de la jeunesse du Soudan du Sud. »
Suite détaillée en anglais.
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