- Depuis juillet 2026, les forces armées maliennes et leurs alliés répondent aux attaques croissantes de groupes armés islamistes et séparatistes par des opérations de contre-insurrection entachées d’abus dans le centre et le nord du Mali.
- L’armée malienne, les groupes armés et les forces insurgées commettent de graves violations du droit de la guerre, tandis que les organisations internationales et les gouvernements restent en grande partie passifs.
- Le Conseil de paix et de sécurité de l’UA devrait procéder à une surveillance continue de toutes les parties au conflit au Mali en convoquant une session spéciale sur la protection des civils et la détermination des responsabilités, et en leur demandant instamment de mettre fin aux abus.
(Nairobi) – Depuis juillet 2026, les forces armées maliennes et leurs alliés répondent aux attaques croissantes de groupes armés islamistes et séparatistes par des opérations de contre-insurrection entachées d’abus dans le centre et le nord du Mali, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui.
L’armée malienne et son allié, l’Africa Corps contrôlé par la Russie, ont tué et blessé des dizaines de civils lors d’attaques et en détention, en violation du droit international humanitaire. Les combattants islamistes et séparatistes ont également violé le droit de la guerre, notamment en torturant et en exécutant des soldats maliens capturés. Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine devrait prendre d’urgence des mesures pour empêcher de nouvelles atrocités au Mali.
« L’armée malienne, les groupes armés et les forces insurgées commettent de graves violations du droit de la guerre, tandis que les organisations internationales et les gouvernements restent en grande partie passifs », a déclaré Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel à Human Rights Watch. « Le Conseil de paix et de sécurité de l’UA devrait procéder à une surveillance continue de toutes les parties au conflit au Mali en convoquant une session spéciale sur la protection des civils et la détermination des responsabilités, et en leur demandant instamment de mettre fin aux abus. »
Entre le 30 juillet et le 20 septembre 2026, Human Rights Watch a mené des entretiens à distance avec 30 personnes, dont 16 témoins d’abus, des défenseurs des droits humains, des leaders communautaires, des journalistes et un soldat malien. Human Rights Watch a vérifié et géolocalisé deux vidéos publiées en ligne montrant les conséquences d’une frappe de drone manifeste et a analysé 12 photographies des débris du drone. Human Rights Watch a également examiné des photographies et des vidéos de victimes d’autres incidents documentés. Le 5 août, Human Rights Watch a adressé une lettre au ministre de la Défense malien, présentant ses conclusions et posant des questions, mais n’a reçu aucune réponse.
Human Rights Watch a documenté deux frappes de drones militaires maliens manifestement indiscriminées : une frappe dans le village de Talhandak, dans la région septentrionale de Kidal, le 29 juillet, qui a partiellement détruit un établissement de santé ; et une autre sur un marché du village de Tombonkore, dans la région centrale de Bandiagara, le 19 août, qui a tué six civils et en a blessé au moins 20 autres. Human Rights Watch a également documenté le fait que des soldats maliens ont abattu cinq filles le 12 juillet lors d’une opération de contre-insurrection dans la région centrale de Ségou et que, les 27 et 28 juillet, des miliciens dozos alliés ont tué trois civils dans la région centrale de Mopti, en toute impunité dans chacun de ces cas.
Le 18 juillet, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, JNIM) lié à Al-Qaïda et des combattants séparatistes alliés du Front de libération de l’Azawad (FLA) ont attaqué un convoi militaire dans la région de Gao, puis ont torturé et exécuté au moins 19 soldats maliens faits prisonniers.
Ces incidents se sont produits dans un contexte de reprise des combats au Mali. Le 25 avril, le GSIM a mené des attaques coordonnées dans tout le pays aux côtés de combattants du FLA, dans le but de renverser la junte militaire dirigée par le général Assimi Goïta et soutenue par l’Africa Corps (anciennement le groupe Wagner). Les forces armées maliennes et leurs alliés ont riposté par des frappes aériennes qui ont tué des civils et par des représailles contre des communautés ethniques accusées de collaborer avec les insurgés.
« Je me suis retrouvé à terre, propulsé par le souffle, j’étais coincé entre une charrette et un arbre, à plus de 15 mètres de là où j’étais », a raconté un homme de 24 ans qui a survécu à l’attaque du 19 août. « Tout le monde s’est mis à courir, j’ai essayé de me lever, j’ai vu que j’avais la jambe droite complètement déchiquetée, du sang coulait de mon pantalon. »
Depuis leurs attaques coordonnées en avril, le GSIM et le FLA ont capturé et détenu un nombre croissant de membres des forces de sécurité maliennes. Les inquiétudes concernant leur sort ont grandi après que les deux groupes armés ont revendiqué une attaque menée le 18 juillet contre un convoi de l’armée malienne et de l’Africa Corps à Tabrichat, dans la région de Gao, au cours de laquelle au moins 19 soldats maliens qui s’étaient rendus ont été torturés et exécutés.
Human Rights Watch a examiné des vidéos mises en ligne, qui ont également été analysées précédemment par Amnesty International, montrant des hommes armés en train de frapper des soldats qui se rendaient et de leur tirer dessus. Human Rights Watch n’a pas été en mesure de déterminer si les hommes armés étaient des combattants du GSIM ou du FLA. Cependant, dans l’une des vidéos, des sources crédibles et des médias internationaux ont identifié un des hommes comme étant le fils du chef du GSIM, Iyad Ag Ghaly. Sur au moins deux vidéos, comme l’a souligné Amnesty International, un drapeau blanc portant une inscription noire, caractéristique du GSIM, est visible à l’avant des véhicules des assaillants.
« Une fois [arrivés à] Gao, plus de 50 militaires manquaient à l’appel », a relaté un soldat qui a survécu à l’attaque. « Au moins 19 ont été exécutés, on les a vus dans les vidéos. Les autres ? Morts ? Capturés ?On ne sait pas. On ne peut pas poser de questions et même les vidéos ont été interdites dans le camp. »
Dans une réponse (anglais, arabe) du 30 septembre à Human Rights Watch, le Comité chariatique du GSIM a indiqué que « malgréle meurtre de prisonniers à Tabrichat ait bien eu lieu, nous n’en avons pas donné l’ordre, non pas parce que cela n’est pas permis dans notre religion, mais parce que nous avons considéré qu’il était dans notre intérêt de nous en abstenir ». Le GSIM a ajouté que l’islam « donne aux chefs musulmans quatre choix concernant [le traitement] des prisonniers : la libération, la rançon, l’asservissement ou l’exécution. … . Même si nous n’avons pas ordonné à nos troupes de commettre cet incident, et que cela ne faisait pas partie de notre politique, ce qu'ils ont fait ne viole pas notre charia [loi islamique] au point que nous avions jugé nécessaire de les tenir responsables ou de les punir. »
Dans une réponse adressée à Human Rights Watch le 20 septembre, Mohamed Elmaouloud Ramadane, porte-parole du FLA, a écrit que « [l]e FLA reconnaît que des affrontements armés ont opposé ses forces à celles de l’Armée malienne et ses partenaires russes d’Africa Corps à Tabrichat le 18 juillet. […] En revanche, le FLA rejette catégoriquement toute allégation selon laquelle ses forces auraient procédé à l’exécution » de soldats maliens. Il a précisé que « le FLA a procédé et ne cessera d’engager [...] des vérifications internes concernant tous [...] cas de violations du droit international humanitaire qui impliqueraient certains de ses membres [...] notamment ceux de Tabrichat ».
Toutes les parties au conflit armé au Mali sont soumises au droit international humanitaire, notamment à l’article 3 commun et au protocole II additionnel aux Conventions de Genève de 1949 et au droit de la guerre coutumier. Les attaques délibérées ou indiscriminées contre des civils ou des biens de caractère civil, y compris des établissements de santé, sont interdites. Les attaques indiscriminées comprennent celles qui ne visent pas un objectif militaire spécifique. L’article 3 commun et le protocole II prévoient également que toute personne privée de liberté doit être traitée avec humanité en toutes circonstances. Ces personnes doivent notamment être protégées contre le meurtre, la torture et les traitements cruels, humiliants et dégradants. Les individus qui commettent des violations graves du droit de la guerre avec une intention criminelle ou qui sont impliqués au titre de la responsabilité de commandement peuvent faire l’objet de poursuites pour crimes de guerre.
Lors de sa réunion du 28 avril consacrée au Mali, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a appelé à la protection des civils et à des rapports réguliers sur la situation, et a demandé un soutien accru de l’UA au secteur de la sécurité malien, conformément au droit international relatif aux droits humains et au droit international humanitaire. Le Conseil devrait poursuivre sur sa lancée en publiant un communiqué condamnant les abus commis par toutes les parties au conflit et en demandant un rapport urgent sur les mesures de protection des civils et les enquêtes, a déclaré Human Rights Watch.
« Le Conseil de paix et de sécurité de l’UA devrait donner suite à ses engagements en matière de protection des civils au Mali par des mesures concrètes et des rapports publics réguliers », a conclu Ilaria Allegrozzi. « Le Conseil devrait faire pression sur les autorités maliennes pour qu’elles mènent des enquêtes indépendantes sur les abus commis par l’armée malienne et ses alliés, ainsi que par les forces d’opposition, et proposer le soutien des experts en droits humains de l’UA dans le cadre de ces enquêtes. »
Abus commis par les forces armées maliennes et les milices alliées
Armed Conflict Location & Event Data (ACLED), une organisation non gouvernementale qui surveille, collecte et analyse les données relatives aux conflits dans le monde entier, a indiqué qu’entre avril et août, les forces maliennes et l’Africa Corps ont mené 49 frappes aériennes, tuant 89 civils, soit plus du double par rapport aux 22 frappes et 44 décès de civils signalés au cours de la même période en 2025. Les données d’ACLED montrent également qu’entre avril et août, les forces armées maliennes ont tué 268 civils. Les forces du GSIM ont tué 134 civils au cours de la même période.
À la suite des coups d’État militaires de 2020 et 2021, la junte malienne a de plus en plus eu recours aux frappes aériennes dans le cadre de ses opérations contre les groupes armés. Le Mali possède et utilise des drones Bayraktar TB2 de fabrication turque depuis 2022 et des drones Akinci de fabrication turque depuis 2024. Depuis 2022, la Russie fournit également des drones et des avions de combat au personnel de l’Africa Corps au Mali. Human Rights Watch, ainsi que d’autres groupes de défense des droits humains et plusieurs médias et organisations menant des investigations ont documenté de manière répétée des frappes aériennes illégales, indiscriminées ou disproportionnées qui ont fait des victimes civiles.
Frappes de drones manifestement indiscriminées
Tombonkore, région de Bandiagara, 19 août
Au matin du 19 août, un drone apparemment militaire a largué une munition sur des civils rassemblés au marché aux bestiaux du village de Tombonkore, dans le secteur de Kilimpo, région de Bandiagara, tuant six hommes et blessant au moins 20 autres personnes. La frappe a également tué plusieurs animaux et détruit des étals de marché et des motos.
Cinq témoins, dont trois blessés dans la frappe, ont déclaré que les forces du GSIM contrôlaient les environs de Tombonkore, mais qu’aucun combattant du GSIM ne se trouvait au marché ou dans le village au moment de la frappe. Ils ont indiqué que le drone avait survolé le village pendant une longue période avant de larguer sa munition, ce qui suggère que la zone était surveillée.
« Il [le drone] était gris et il a volé au-dessus de nous d’est en ouest, puis en sens inverse pendant environ 30 minutes avant de nous bombarder », a décrit un vendeur de bétail de 48 ans qui se trouvait au marché.
Human Rights Watch n’a pas été en mesure d’identifier le drone ou la munition spécifiques utilisés. Cependant, l’armée malienne et son allié, l’Africa Corps, sont les seules forces au Mali connues pour posséder de drones de grande taille, comme ceux décrits par les témoins.
Un témoin âgé de 43 ans a raconté :
Quand le drone a largué la bombe au marché, je me suis retrouvé projeté à terre, le sang coulait sur mon corps, j’ai vu mon bras droit presque coupé, un seul petit morceau de chair le retenait. Le sang coulait beaucoup. Un homme […] m’a traîné près d’une petite maison à côté. Je sentais une énorme douleur, je gisais dans une mare de sang. Je voyais des gens courir, j’entendais des cris. Je me suis relevé au bout de 40 minutes comme ça, […] pour chercher de l’aide. Un homme que je ne connais pas m’a secouru et a pris mon turban, il l’a attaché solidement à mon bras pour arrêter l’hémorragie.
Plus tard, l’homme a été amputé du bras à l’hôpital de Sévaré.
Un homme de 24 ans blessé dans la frappe a été interviewé quelques heures avant que les médecins n’amputent sa jambe droite à l’hôpital de Sévaré. Il a décrit avoir vu le drone survoler le village à plusieurs reprises, d’abord en direction de l’est, puis de l’ouest, à une altitude de plus en plus basse, jusqu’à ce qu’il s’approche plus directement du village et largue sa munition. Il a raconté :
Je voyais des personnes couchées, criant et demandant de l’aide. Ça a duré au moins une heure avant que les villageois ne viennent nous porter secours. J’ai été secouru par un [homme] dogon qui m’a amené dans son domicile contigu au marché où j’ai retrouvé mon épouse et d’autres blessés. […] Ma moto avec laquelle mon ami et moi étions venus au marché avait pris feu. On n’avait aucun moyen de transport. […] Mon pied était attaché avec un grand pagne et la douleur était trop forte. J’ai passé la nuit dans cette famille dogon. […] Le lendemain, mon pied était comme une patte d’éléphant. […] On m’a amené à l’hôpital et là, j’attends que les docteurs viennent pour m’amputer la jambe.
Un boucher âgé de 29 ans a expliqué qu’il se trouvait au marché lorsque le drone a largué sa munition :
Je suis tombé et j’ai voulu me lever, je ne pouvais pas, je voyais du sang couler de mes vêtements mais je ne sentais pas de douleur. J’ai alors rampé pour me mettre à l’abri sous une charrette pour éviter une deuxième frappe. J’ai regardé ma jambe, elle était rouge de sang et tordue. De là, j’ai vu plusieurs personnes à terre, certaines hurlaient et d’autres ne bougeaient pas. Ça courait dans tous les sens. Des motos garées près de ma boucherie ont pris feu. Je criais en demandant de l’aide mais les gens couraient dans tous les sens, personne ne m’écoutait. Après une heure et demie comme ça, le calme est revenu, le marché était vide, des villageois sont venus au secours des blessés. J’ai perdu beaucoup de sang. Des amis et un cousin […] ont attaché ma jambe avec un pagne avant de me soulever. Je n’arrivais pas à respirer, j’avais la nausée.
L’homme a raconté que son cousin l’a conduit à l’hôpital de Bandiagara, puis à l’hôpital de Sévaré, où sa jambe droite a été soignée pour une fracture.
L’homme de 48 ans a expliqué qu’il avait aidé à évacuer les blessés en les plaçant sur des charrettes et des motos et qu’il avait enterré les corps des personnes tuées. Il a indiqué que cinq hommes civils étaient morts sur-le-champ, tandis qu’un sixième était décédé des suites de ses blessures à l’hôpital de Sévaré :
Vers 15 heures, on a inhumé les morts au cimetière du village, chacun dans son trou. Il n’y avait aucun combattant du JNIM parmi les morts. Les corps des civils tués […] avaient des blessures profondes au niveau de l’abdomen et du dos. […] Tous les corps étaient presque au même endroit, dans le marché, à quelques mètres les uns des autres. Quatorze blessés graves ont été transférés soit à l’hôpital de Bandiagara, soit à celui à Sévaré. Les autres blessés avec des blessures plus légères ont reçu des soins sur place et n’ont pas voulu aller à l’hôpital, car ils craignaient des représailles des FAMA [Forces armées maliennes]. Parmi les blessés, j’en ai vu un qui avait presque perdu un bras, un autre a eu les deux jambes en lambeaux, et d’autres des plaies ouvertes soit à l’abdomen, soit au dos ou à la tête.
Des témoins ont transmis à Human Rights Watch une vidéo montrant les conséquences de la frappe. Bien que Human Rights Watch n’ait pas été en mesure de la géolocaliser de manière indépendante, la vidéo comprend un texte à l’écran qui identifie le lieu et la date de l’attaque, qui concordent avec les récits des témoins. On voit sur la vidéo les corps d’au moins deux hommes et du sang sur le sol.
Human Rights Watch a également examiné 10 photographies de témoins sur lesquelles on voit l’un des corps visibles dans la vidéo, un autre homme mort, des animaux morts et d’autres personnes qui, selon les témoins, ont été blessées lors de la frappe. Une des photographies montre un homme dont le bras droit présente de graves lésions ; un expert médico-légal qui a analysé l’image a déclaré que les blessures au bras étaient tout à fait compatibles avec une blessure causée par une explosion. Trois autres photographies montrent trois hommes blessés, avec des plaies aux jambes et aux bras, dont l’un a subi une amputation traumatique.
Le 20 août, le chef d’état-major des forces armées maliennes a publié un communiqué indiquant que, la veille, les forces maliennes et leurs partenaires avaient réussi à frapper un « refuge terroriste » dans le secteur de Kilimpo après l’avoir surveillé pendant longtemps. Il a précisé qu’une vingtaine de « terroristes » avaient été « neutralisés », et que du matériel militaire avait été détruit.
Human Rights Watch a examiné une liste établie par les témoins, comportant les noms des six hommes, âgés de 21 à 54 ans, tués dans la frappe.
« Ils [les combattants du GSIM] n’étaient pas là ce jour. Ils sont quand même souvent dans les environs du village et fréquentent aussi le village », a déclaré l’homme de 24 ans. « Ils font des prêches et surtout beaucoup d’achats au marché ; ils achètent de l’essence, des pâtes, des épices, des céréales, surtout les vendredis. Ils peuvent venir aussi dans la semaine pour s’assurer que tout le monde respecte les règles. »
Talhandak, région de Kidal, 29 juillet
Le 29 juillet, vers 4 heures du matin, un drone d’attaque apparemment unidirectionnel (« kamikaze ») a frappé et partiellement détruit un centre de santé à Talhandak, un village situé dans une zone contrôlée par le GSIM et le FLA, près de la frontière algérienne.
Deux hommes, dont un professionnel de santé de 45 ans qui a été témoin de l’explosion, ont déclaré qu’aucun combattant du GSIM ou du FLA ne se trouvait dans l’établissement de santé ou à proximité au moment de la frappe et que le centre médical n’entreposait rien d’autre que des médicaments et du matériel médical.
Le professionnel de santé a raconté :
Dans l’hôpital en question, nous prenions en charge des hommes, des femmes, des enfants et des personnes âgées souffrant, entre autres, du paludisme. En aucun cas, cet établissement n’a été utilisé par des groupes armés. […] Seuls des civils y recevaient des soins. Aujourd’hui, l’hôpital est détruit. […] Ce sont les femmes et les enfants, déjà privés de services de santé de base, qui vont souffrir de cette situation, et non les groupes armés. Il n’y a jamais eu la moindre munition ni aucun véhicule armé sur place, même dans les jours précédant l’attaque. Les combattants ne venaient jamais ici. Aucun terroriste ni homme armé n’y a été soigné, nous n’avons même pas les moyens médicaux pour traiter des blessures de guerre.
Les témoins ont indiqué qu’ils avaient récupéré les débris du drone. Ils ont fourni 12 photographies qui, selon eux, ont été prises sur le site après la frappe. Les photographies analysées par Human Rights Watch montrent des composants et des débris correspondant à un drone à aile delta de type Shahed, notamment des gouvernes, des supports, des assemblages de boulons et des éléments de la structure interne. Dans un rapport publié le 24 juillet, Bellingcat et Jeune Afrique ont géolocalisé des images montrant des drones d’attaque unidirectionnels de type Shahed-136 déployés au Mali. Ils ont confirmé deux frappes, dont une à Talhandak le 17 juillet, qui a détruit un camion transportant de l’huile de cuisson et tué un civil.
Un habitant de Talhandak, âgé de 35 ans, a raconté :
Le centre de santé a aussi été frappé ; la pharmacie et la salle où les patients étaient soignés ont été détruites ainsi que les lits des patients, les appareils pour les analyses et les produits pharmaceutiques. Il est carrément en ruines et ne peut plus servir à rien désormais. Il m’est impossible de décrire précisément le drone, car il faisait nuit. Mais je l’ai entendu et j’ai vu la frappe, l’explosion, les flammes, le feu qui se dégageait du centre de santé. Le drone faisait le bruit d’une moto, est arrivé à toute vitesse et a foncé directement sur sa cible. Le lendemain, nous sommes allés sur les ruines du centre de santé. On pouvait y apercevoir le moteur du drone ainsi que son hélice, qui n’étaient pas trop endommagés.
Human Rights Watch a également vérifié et géolocalisé deux vidéos publiées sur X le 29 juillet, montrant l’intérieur et l’extérieur du centre de santé de Talhandak. Les images vidéo montrent des dégâts considérables dans plusieurs salles identifiées comme les salles de soins pour hommes et pour femmes, le laboratoire, la pharmacie et une salle de consultation et d’échographie. Des fournitures et des équipements médicaux endommagés sont visibles dans tout l’établissement.
La pièce indiquée comme étant la salle de soins pour hommes semble être la plus endommagée, avec un grand trou dans son mur extérieur à l’endroit où se trouvait une fenêtre. Des débris sont éparpillés dans la pièce, et de nombreux impacts liés à la fragmentation sont visibles sur les murs, ainsi que des signes de dommages causés par le feu et une civière calcinée. Les vidéos montrent aussi des dommages structurels sur au moins deux des façades du bâtiment et sur son toit. Human Rights Watch a également analysé des images satellite du 6 août qui montraient de graves dégâts au niveau de l’angle nord-ouest de la toiture.
En vertu du droit international humanitaire, tous les établissements médicaux sont protégés contre les attaques, y compris les établissements qui soignent des membres des forces armées ou des groupes armés belligérants. Cette protection ne cesse que lorsque les établissements médicaux sont utilisés pour commettre des actes hostiles en dehors de leur fonction humanitaire, et seulement après une sommation restée sans effet.
Abus commis pendant les opérations de contre-insurrection
Djenné, région de Mopti, 27 et 28 juillet
Le 27 juillet, vers midi, un membre d’un groupe composé de plusieurs dizaines de miliciens dozos portant des vêtements traditionnels et armés de fusils d’assaut de type Kalachnikov a abattu un homme de l’ethnie peule âgé de 50 ans près de la grande mosquée de Djenné. Quelques minutes plus tard, les miliciens ont abattu un autre Peul, âgé de 43 ans, au même endroit.
Un habitant de 45 ans a raconté :
Lors de l’attaque, j’étais avec mon ami [l’homme âgé de 43 ans]. Nous étions ensemble lorsque nous avons entendu un coup de fusil tout près de nous. Je lui ai immédiatement dit : « Mettons-nous à l’abri, c’est juste à côté de nous. » Il a hésité, tandis que j’ai fui sans attendre. Les Dozos ont alors tiré sur lui. En réalité, le tout premier coup de feu que nous avions entendu visait un autre ami à moi [l’homme âgé de 50 ans]. Les Dozos l’ont tué, et nous l’avons vu s’effondrer. En retournant la tête, j’ai vu un grand groupe de Dozos, armés de Kalachnikov, se diriger vers nous. Je les connais personnellement, car nous vivons ensemble à Djenné. Pour me sauver, j’ai dû fuir et abandonner mon ami. C’est à ce moment-là qu’ils l’ont abattu.
Un autre témoin a fourni une description similaire de l’incident.
Le 28 juillet, quatre miliciens dozos, appartenant certainement au même groupe qui est entré dans Djenné la veille, ont pénétré de force dans une maison du quartier de Sankoré. Ils ont traîné un homme peul de 42 ans hors de la maison, lui ont lié les mains dans le dos, lui ont bandé les yeux et l’ont emmené avec eux. Ses proches ont retrouvé son corps le lendemain, à environ deux kilomètres de là, avec trois plaies par balle à la tête et à la poitrine.
Human Rights Watch s’est entretenu avec deux témoins de l’enlèvement, dont l’épouse de la victime, âgée de 32 ans. Cette dernière a déclaré que le jour où les Dozos ont abattu les deux hommes près de la mosquée, la peur s’est répandue dans toute la communauté peule de Djenné, incitant de nombreuses personnes à fuir. Elle s’est souvenue avoir exhorté son mari à fuir, mais celui-ci avait refusé, affirmant qu’il avait discuté avec les militaires basés dans la ville pour signaler l’incident et demander leur protection.
L’épouse a raconté :
Le lendemain, le 28 juillet, vers 10 heures du matin, quatre Dozos, armés de Kalachnikov, vêtus de leur tenue traditionnelle et de chapeaux cornus, ont encerclé notre maison. [...] Deux d’entre eux sont entrés dans la maison et ont extirpé [mon mari] de force. Ils ont pris son turban pour lui bander les yeux, ils lui ont attaché les mains derrière le dos, et ils l’ont installé sur une moto et sont partis avec lui. C’est la dernière fois que je l’ai vu vivant.
L’autre témoin, un homme de 39 ans, faisait partie des personnes qui ont découvert le corps de la victime, « sous un arbre [avec] une blessure par balle à la tête et deux à la poitrine ».
Les habitants ont indiqué qu’il n’y avait pas de combattants du GSIM à Djenné les jours des meurtres et de l’enlèvement. Ils ont affirmé que les victimes avaient été prises pour cible parce qu’elles étaient peules. Les groupes armés islamistes, y compris le GSIM, recrutent depuis longtemps dans les communautés peules de la région. Les autorités maliennes et les milices ethniques alliées ont à plusieurs reprises assimilé les civils peuls aux combattants islamistes pour justifier les meurtres et autres abus graves.
Niono, région de Ségou, 12 juillet
Le 12 juillet, vers 15 heures, des soldats maliens ont abattu cinq filles, âgées de 10 à 13 ans, qui récoltaient du riz dans un champ situé à environ trois kilomètres de la ville de Niono.
Les soldats ont transporté les corps des victimes à la morgue de l’hôpital de Niono, puis ont présenté leurs excuses aux familles, reconnaissant qu’ils avaient commis une erreur. Ils ont indiqué qu’ils avaient été attaqués plus tôt dans la journée, vers midi, à environ neuf kilomètres de là. Lorsque, par la suite, ils ont vu des têtes émerger des rizières, ils ont cru à tort qu’il s’agissait des assaillants et ont ouvert le feu.
Le père de trois des victimes, un homme peul de 46 ans, a raconté :
À mon arrivée, l’hôpital était quadrillé par des militaires. Je suis entré et un infirmier m’a expliqué ceci : « Ce sont les militaires qui ont amené les corps des enfants ici. » […] L’infirmier a confirmé que les enfants avaient été touchés par des tirs de l’armée […] et après m’a conduit à la morgue. C’est là que j’ai découvert mes trois enfants étendus, le corps criblé de balles. Effondré, j’ai demandé à l’infirmier : « Qu’est-ce qui leur est arrivé ? Ce sont des enfants partis travailler au champ, ils n’ont pas fait la guerre ! Pourquoi reviennent-ils dans cet état ? »
« Un capitaine de l’armée s’est déplacé en personne jusqu’à notre domicile pour nous présenter ses excuses », a indiqué le père des deux autres victimes, un homme dogon de 59 ans. « Il nous a affirmé qu’ils étaient totalement désolés et que leur intention n’avait jamais été de tuer des enfants. » L’autre père a déclaré que les soldats lui avaient donné une explication similaire.
Il est évident que les soldats n’ont pas fait tout ce qui était pratiquement possible pour vérifier que les cibles de l’attaque étaient des combattants, ce qui a entraîné la mort de civils en violation du droit de la guerre.
À la mi-septembre, le gouvernement n’avait pas, à la connaissance de Human Rights Watch, ouvert d’enquête sur cet incident, et aucune réparation n’avait été proposée aux familles.
Abus commis par les groupes armés GSIM et FLA
Tabrichat, région de Gao, 18 juillet
Le 18 juillet, des combattants du GSIM et du FLA ont attaqué un convoi de l’armée malienne et de l’Africa Corps qui se rendait d’Anéfis à la ville de Gao, près du village de Tabrichat, dans la région de Gao. Les deux groupes armés ont revendiqué l’attaque, le GSIM faisant état de « lourdes pertes humaines et de dommages matériels importants infligés à l’ennemi » et le FLA déclarant qu’il y avait eu « de lourdes pertes côté ennemi, plusieurs morts restés sur le champ de bataille, des dizaines de blessés ainsi que des prisonniers ».
Des médias internationaux et des organisations de défense des droits humains ont rapporté que les groupes armés avaient capturé des dizaines de soldats maliens, avaient torturé plusieurs d’entre eux, puis en avaient exécuté un grand nombre. Radio France Internationale a indiqué dans un article que des combattants du GSIM et du FLA « ont exécuté sommairement des soldats maliens qui s’étaient constitués prisonniers ». Amnesty International a documenté les passages à tabac et les mauvais traitements infligés aux soldats capturés par des combattants présumés du GSIM et du FLA, ainsi que l’exécution d’au moins 19 d’entre eux.
Human Rights Watch s’est entretenu avec un soldat malien qui se trouvait dans le convoi et avec deux proches de victimes, et a examiné des vidéos publiées sur les réseaux sociaux et précédemment analysées par Amnesty International. Les vidéos montrent des soldats qui se rendent, les mains en l’air ou jointes derrière la tête, marchant dans le désert, entourés d’hommes armés et de leurs véhicules. On peut voir des hommes armés frapper les soldats capturés et leur tirer dessus.
Le 23 juillet, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a condamné la torture et l’exécution de soldats qui s’étaient constitués prisonniers à Tabrichat et a appelé à ce que les responsables rendent des comptes.
Le soldat malien a déclaré que le convoi avait quitté Anéfis vers 22 heures le 17 juillet, en direction de Gao. Les combattants de l’Africa Corps, a-t-il dit, ouvraient la marche, suivis par des soldats du camp d’Aguelhok. Des soldats de la base d’Anéfis fermaient le convoi. Il a indiqué que, dès le départ du convoi, il était préoccupé par « un manque énorme de coordination entre les Africa Corps, les éléments d’Anéfis et les quelques éléments qui sont venus d’Aguelhok ».
Le soldat a raconté :
Les pannes et les crevaisons étaient trop fréquentes, alors que les combattants du FLA et du JNIM nous suivaient dès que nous avons bougé du camp. On captait leurs communications ; ils avaient une volonté claire d’attaquer le convoi avant le matin. Les terroristes avaient des drones de surveillance et tiraient des roquettes sur le convoi. […] Aux abords de Tabrichat, il était clair dans la tête de tout le monde que le convoi serait attaqué. Et quand l’attaque surviendrait, personne ne pourrait la contrer parce que nous étions déjà ralentis par les pannes et les crevaisons, et que nous manquions d’une coordination réelle. On ne savait pas qui était à tel ou tel endroit, qui faisait quoi, qui était à la défense et qui s’occupait des véhicules en panne et embourbés.
Il a expliqué que les combattants du GSIM et du FLA ont attaqué le convoi vers 7 heures du matin à Tabrichat, dans une zone sablonneuse où les véhicules pouvaient facilement s’enliser. Les insurgés ont commencé à encercler le convoi et l’ont divisé en deux groupes. Il a indiqué que les combattants de l’Africa Corps qui se trouvaient à l’avant n’avaient pas fait demi-tour pour leur porter assistance, mais qu’ils s’étaient enfuis. Les soldats maliens situés au milieu et à l’arrière du convoi ont été submergés malgré leurs tirs de riposte. « Certains ont réussi à s’échapper, d’autres ont été capturés et exécutés », a-t-il décrit. « Le nombre de militaires que nous avons comptés comme manquants suite à l’embuscade s’élève à plus de 50. Parmi ces 50 militaires, 19 ont été exécutés. »
Une femme de 32 ans a déclaré avoir appris que son mari, un sergent de l’armée déployé à Anéfis depuis 2023, avait été tué dans l’embuscade en regardant des vidéos qui ont circulé en ligne peu après l’attaque.
Elle a expliqué :
J’ai commencé à avoir une respiration difficile. J’ai abandonné la tresseuse, qui m’avait montré les images, pour me rendre au camp militaire [à Gao]. [...] J’ai demandé à un militaire s’il était au courant de l’embuscade et il m’a répondu : « Oui, mais la situation est maîtrisée. » […] Je lui ai dit que j’avais identifié mon mari dans les vidéos. […] Mais il m’a dit de ne pas prêter attention aux vidéos montages faites par [les médias de] propagande du JNIM et du FLA pour décourager et démoraliser les militaires. Il m’a dit de rentrer et d’attendre le communiqué officiel de l’armée.
La femme a indiqué qu’elle avait discuté le lendemain avec le frère de son mari, qui lui avait dit qu’il était lui aussi allé voir les militaires à Gao, mais qu’il avait reçu les mêmes réponses. Ils ont ensuite décidé de chercher davantage d’informations auprès d’un commandant du FLA.
Elle a raconté :
Nous lui avons écrit le message suivant : « Est-ce que notre parent militaire faisait partie du convoi des militaires attaqués à Tabrichat ? Pouvez-vous vérifier s’il est vivant ? » Le chef rebelle a répondu immédiatement en disant que, eux, le FLA, n’ont exécuté aucun militaire et qu’ils ont seulement capturé des prisonniers qu’ils ont emmenés dans un endroit sûr lorsqu’un drone de l’armée malienne est venu bombarder les prisonniers et tous les prisonniers sont morts sur place. Il a ajouté aussi que si notre parent faisait partie des personnes capturées, il ne fallait pas compter sur son retour à la maison. […] C’est à ce moment que je me suis mise en deuil.
En réponse à la demande de Human Rights Watch, le porte-parole du FLA, Mohamed Elmaouloud Ramadane, a également laissé entendre que des frappes de drones avaient tué les soldats détenus par les groupes rebelles : « [p]lusieurs militaires se trouvant sous le contrôle ou à proximité des forces du FLA ont été tués, à la suite des frappes de drones menées par les forces armées maliennes et leurs alliés russes d’Africa Corps après les affrontements. »
Dans un communiqué du 18 juillet, le chef d’état-major des Forces armées maliennes a déclaré que « parallèlement à la riposte aérienne et terrestre engagée pour désengager le convoi attaqué à Tabrichat par la coalition terroriste JNIM/FLA, les Forces armées maliennes et leurs partenaires poursuivent leurs opérations […] sur l’ensemble du territoire national ».
Les médias ont signalé que le procureur du Pôle judiciaire spécialisé en matière de lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale organisée a annoncé, le 1er août, l’ouverture d’une enquête sur les exécutions sommaires à Tabrichat.
À la mi-septembre, l’armée malienne n’avait pas contacté les familles des soldats tués ou portés disparus, pour leur fournir des informations ou un soutien.
Un charpentier dont le frère, un soldat âgé de 37 ans, est porté disparu depuis l’attaque de Tabrichat, a indiqué qu’il l’avait identifié sur l’une des vidéos qui ont circulé en ligne :
Le lendemain de l’embuscade, nous avons regardé les vidéos et nous l’avons reconnu. On le voit, lui et ses camarades, les mains en l’air, l’un après l’autre, entourés par les groupes armés. […] Toutes les tentatives d’obtenir plus d’informations de la part de l’armée ont été vaines. Ses camarades survivants ont refusé de nous en dire plus sur ce qui s’est passé ce jour-là. Nous devons donc faire notre deuil et laisser cela entre les mains de Dieu.
Il a précisé qu’aucune autorité ne les avait contactés, lui ou sa famille, pour leur fournir des informations sur l’attaque de Tabrichat :
J’ai appris que le gouvernement a ouvert une enquête, mais […] aucun membre du gouvernement n’est venu nous demander quoi que ce soit. […] Le gouvernement ne nous n’a jamais contactés. Ni pour nous présenter les condoléances, ni pour nous parler de l’enquête. […] Les autorités se sont emmurées dans le silence sur cet incident et dans cette situation spécifique où les soldats sont pris, exécutés et filmés, les parents méritent des réponses.
Human Rights Watch a examiné une liste, transmise par le soldat cité plus haut et par les proches des victimes, avec les noms de cinq soldats maliens présumés tués lors de l’attaque, âgés de 37 à 52 ans.