En novembre 2013, je me suis rendu à Bangui et j’y ai rencontré Michel Djotodia, alors président par intérim autoproclamé de la République centrafricaine. Il avait pris le pouvoir à la tête d’une coalition rebelle appelée la Seleka. Il m’a reçu dans un camp militaire délabré, dans un sombre bureau surveillé par des caméras de sécurité, et gardé par des soldats en tenue débraillée.
J’avais la tâche inconfortable de remettre au « président » notre dernier rapport. À l’époque, nous avions documenté les meurtres de civils et la destruction de plus de 1 000 maisons par les forces de la Seleka. Djotodia s’est montré courtois et attentif, mais a surtout cherché à se distancier, lui et ses forces, de bon nombre des crimes que nous avions documentés, en rejetant la responsabilité sur des criminels.
Ce qui m’a frappé à l’époque, ce n’était pas seulement le déni. C’était le chaos du camp militaire, l’absence de loi dans le pays, l’effondrement du système judiciaire et le manque total de reddition des comptes.
Mais la justice finit enfin par rattraper les responsables.
La semaine dernière, la Cour pénale internationale (CPI) a condamné Mahamat Said Abdel Kani, un haut responsable de la Seleka, pour crimes contre l’humanité commis à Bangui en 2013. C’est une décision de justice importante, bien que tardive, pour des victimes qui ont attendu bien trop longtemps.
Les abus de la Seleka n’étaient pas le fait de quelques individus isolés. Nous avons documenté une série de crimes graves, et bon nombre de ceux qui en sont responsables n’ont pas encore été jugés. C’est notamment le cas de Nouradine Adam, chef du renseignement de la Seleka, que j’ai également rencontré. Il est toujours en liberté, malgré un mandat d’arrêt de la CPI délivré en 2019.
Aujourd’hui, la CPI est attaquée par les États-Unis. Mécontente des initiatives de la CPI en faveur de la justice pour les Palestiniens, l’administration Trump a promis de démanteler la Cour « brique par brique », et a imposé des sanctions paralysantes à ses responsables et à d’autres personnes qui soutiennent son travail.
Human Rights Watch s’est associée à des partenaires pour poursuivre l’administration Trump devant un tribunal américain, afin de faire lever ces sanctions. Les États membres de la CPI devraient se mobiliser pour défendre la Cour, et les personnes qui rendent son travail possible. Ce qui est en jeu, c’est le principe selon lequel il ne devrait y avoir aucune impunité pour les crimes les plus graves. Cela compte pour les victimes en République centrafricaine, et pour tous les civils piégés dans les guerres qui déchirent notre monde.