Deux policiers sri-lankais en faction devant le siège de la Cour suprême de Colombo, au Sri Lanka. 

© 2018 Eranga Jayawardena/AP Photo

(New York, le 9 juillet 2019) - Un magistrat de la ville de Trincomalee, dans le nord-est du Sri Lanka, a acquitté les 13 accusés dans l'affaire de cinq étudiants tamouls exécutés le 2 janvier 2006, ont indiqué aujourd'hui Human Rights Watch et Amnesty International. Le 3 juillet, ce magistrat a acquitté 12 membres de la Force d’intervention spéciale (Special Task Force, STF) ainsi qu’un officier de police en raison du « manque de preuves » à leur encontre dans l’affaire dite des « Trinco Five ».

L’attention internationale portée sur l’exécution des « cinq de Trinco » a transformé cette affaire en test pour les gouvernements sri-lankais successifs, quant à leur détermination à garantir l’obligation de rendre des comptes pour les graves crimes perpétrés durant les 30 années de guerre civile lors du conflit avec les Tigres libérateurs de l’Eelam tamoul (LTTE).

« Les autorités sri-lankaises n’ont toujours pas rendu justice pour l’exécution de ces cinq jeunes hommes, et les tentatives d’étouffer l’affaire se poursuivent en dépit des nombreuses preuves disponibles », a déclaré Meenakshi Ganguly, directrice pour l’Asie du Sud de Human Rights Watch. « L'incapacité de condamner quiconque dans cette importante affaire après 13 ans met en évidence la nécessité de mettre en place un tribunal, avec la participation en partie de membres internationaux, ainsi que des procédures permettant à protéger les victimes et les témoins. »

Selon le journal Daily News, le parquet a cité 36 témoins dans cette affaire. Huit témoins n'ont pas comparu devant le tribunal, dont deux qui ont obtenu l'asile au Royaume-Uni et en Suisse. Les poursuites dans cette affaire sont depuis longtemps émaillées de graves menaces visant les victimes et les témoins, contraignant certains, ainsi que leurs familles, à fuir le Sri Lanka.

Dans la soirée du 2 janvier 2006, lors des festivités du Nouvel An sur la plage de Trincomalee, les forces de sécurité sri-lankaises ont abattu cinq étudiants, à bout portant, et en ont grièvement blessé deux autres. Le gouvernement s’est empressé d’affirmer, sans toutefois avancer de preuves, que ces jeunes étaient des rebelles membres des LTTE qui menaient une attaque à la grenade.

Contrairement à la plupart des autres crimes relevant du droit international et des violations des droits humains commis durant la guerre civile qui a ravagé le Sri Lanka, l’affaire des « cinq de Trinco » a bénéficié d’une attention internationale considérable. Des commissions nommées par le gouvernement se sont penchées sur cette affaire, qui a également été débattue au Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Des organisations de défense des droits humains ont recueilli des informations sur les auteurs présumés des homicides et les hauts responsables qui ont tenté d’étouffer l’affaire.

En 2006, 12 policiers de la Force d’intervention spéciale ont été arrêtés en lien avec les homicides, avant d’être rapidement relâchés du fait du manque de preuves. En juillet 2013, ils ont de nouveau été arrêtés, puis relâchés trois mois plus tard, aucune poursuite n'ayant été engagée à leur encontre.

En 2006, Kasippillai Manoharan, dont le fils âgé de 20 ans, Ragihar, était l’un des cinq jeunes hommes tués, a témoigné dans le cadre de l’enquête gouvernementale. Il a affirmé avoir reçu un appel téléphonique de son fils, qui disait être encerclé par les forces de sécurité. Kasippillai Manoharan s’est précipité vers le front de mer tout proche, mais des soldats l’ont arrêté ; il a alors entendu des gens appeler à l’aide en tamoul, puis des coups de feu. Pendant les mois qui ont suivi, il a reçu, ainsi que sa famille, des menaces de mort et a fini par fuir au Royaume-Uni, où l’asile leur a été accordé. Par la suite, il a fourni à une commission présidentielle un témoignage vidéo dans lequel il déclare qu’après les tirs, un haut responsable du gouvernement lui a proposé une maison à Colombo et la prise en charge de l’éducation privée de ses autres enfants s’il gardait le silence.

Un câble du département d'État américain daté d’octobre 2006 et divulgué quelques années plus tard par WikiLeaks montre que Basil Rajapaksa, frère et conseiller du président de l’époque Mahinda Rajapaksa, a déclaré à l’ambassadeur des États-Unis au Sri Lanka que les forces de sécurité étaient responsables des homicides, mais qu’aucune preuve ne permettait de les déclarer coupables. Dans ce câble, les propos de Basil Rajapaksa sont cités ainsi : « Nous savons que la Force d’intervention spéciale l’a fait, mais les preuves balistiques montrent [prétendument] que ce n’est pas le cas. Ils doivent avoir d’autres armes lorsqu’ils veulent tuer quelqu’un. »

En février 2018, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme de l’époque, Zeid Ra’ad Al Hussein, a déclaré au Conseil des droits de l’homme que l’homicide des « cinq de Trinco » était l’une des affaires qui mettait en évidence l’impunité pour les graves violations des droits humains. Le  rapport du Haut-commissaire indiquait :

L’incapacité à mettre en évidence des avancées dans ces affaires emblématiques ne fait que plaider en faveur de la création d’un tribunal spécialisé connaissant des crimes les plus graves commis par des acteurs étatiques…, dont le personnel serait spécialisé et appuyé par des juristes internationaux.

Le Conseil des droits de l’homme a adopté en octobre 2015 une résolution par consensus sur la justice de transition pour le Sri Lanka, qui appelle à la création d’un mécanisme d’obligation de rendre des comptes comprenant des juges, des procureurs et des enquêteurs internationaux. Peu de progrès ont toutefois été réalisés sur cet élément ou d’autres éléments de la résolution.

« Au regard des acquittements prononcés dans l’affaire des " cinq de Trinco ", le gouvernement sri-lankais demeure tenu de déférer à la justice les responsables présumés de ces meurtres », a déclaré Biraj Patnaik, directeur pour l’Asie du Sud à Amnesty International. « Les gouvernements chargés d’évaluer le respect par le Sri Lanka de la résolution du Conseil des droits de l’homme de 2015 devraient placer ce dossier tout en haut de leurs priorités. »

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