RD Congo : Meurtres et disparitions forcées dans le cadre de l'Opération Likofi IV

Les forces de sécurité en République démocratique du Congo ont exécuté sommairement au moins 27 jeunes hommes et garçons et en ont fait disparaître de force 7 autres au cours d’une campagne anti-criminalité entre mai et septembre 2018. La campagne, connue dans la police sous le nom d’« Opération Likofi IV », a visé des membres de gangs présumés dans la capitale de la RD Congo, Kinshasa. 

(Kinshasa) – Les forces de sécurité en République démocratique du Congo ont exécuté sommairement au moins 27 jeunes hommes et garçons et en ont fait disparaître de force 7 autres au cours d’une campagne anti-criminalité entre mai et septembre 2018. La campagne, connue dans la police sous le nom d’« Opération Likofi IV », a visé des membres de gangs présumés dans la capitale de la RD Congo, Kinshasa.

Human Rights Watch a constaté que des agents de police, souvent habillés en civil, ont appréhendé sans mandat des membres de gangs présumés, appelés kulunas, la nuit à leur domicile ou dans d’autres lieux. Dans de nombreux cas, la police a ligoté les victimes et leur a bandé les yeux, les a conduites vers des lieux non identifiés et les a tuées. Souvent la police a abandonné les corps des victimes près de leur maison tôt le lendemain matin. La plupart des victimes ont été étranglées dans une stratégie manifeste des autorités visant à détourner l’attention de la police.

« Étrangler, abattre et faire disparaître des suspects en garde à vue n’est jamais une manière légale de lutter contre la criminalité urbaine », a déclaré Ida Sawyer, directrice adjointe de la division Afrique de Human Rights Watch. « La nouvelle administration de la RD Congo devrait mettre un terme aux campagnes policières abusives et veiller à ce que les responsables de ces crimes horribles fassent l’objet d’enquêtes et de poursuites. »

Human Rights Watch a interrogé près de 80 témoins, membres des familles des victimes, travailleurs médicaux et sociaux, activistes, représentants du gouvernement et autres personnes à Kinshasa et par téléphone, entre juin et décembre 2018. Les personnes interrogées incluaient quatre membres des forces de sécurité, dont un agent de police qui a participé à l’opération.

Les exécutions extrajudiciaires et les disparitions forcées documentées par Human Rights Watch ont eu lieu entre mai et septembre dans les communes de Kalamu, Kisenso et Limete à Kinshasa. Trois des personnes tuées étaient des garçons, âgés de 16 et 17 ans. Un garçon de 15 ans figure parmi les disparus. Les victimes incluaient des kulunas ou d’anciens kulunas et des habitants locaux qui, d’après leur entourage, n’étaient pas impliqués dans des activités criminelles.

Des rapports crédibles d’au moins 11 cas supplémentaires à Kinshasa nécessitent d’être vérifiés.

Les forces de sécurité en République démocratique du Congo ont exécuté sommairement au moins 27 jeunes hommes et garçons et en ont fait disparaître de force 7 autres au cours d’une campagne anti-criminalité qui a démarré en mai 2018. Les noms des personnes sur les photos n’ont pas été divulgués pour des raisons de sécurité pour leurs familles.

De haut en bas, de gauche à droite : 29 ans, tué par balle près du pont de Cabu le 4 mai ; 30 ans, disparu à Ngomba le 22 juin ; 19 ans, disparu à Mombele le 26 juin ; 28 ans, étranglé à Kauka le 15-16 septembre ; 24 ans, étranglé à Kauka le 15-16 septembre.

Rangée du milieu : garçon de 16 ans, étranglé à Yolo Sud le 17-18 juin ; 27 ans, étranglé le 22 juin à Ngomba ; 19 ans, étranglé à Mombele le 26 juin ; 20 ans, étranglé à Yolo Sud le 17-18 juin.

Rangée du bas : 22 ans, disparu à Kauka le 15 septembre ; 21 ans, étranglé à Kauka le 15-16 septembre ; 26 ans, étranglé à Ngomba le 22 juin ; 24 ans, étranglé à Yolo Nord le 16-17 juin.

© 2018 Human Rights Watch

« Pour l’empêcher de crier, ils [les policiers] ont placé un [fil] noir autour de son cou », a raconté un témoin du meurtre d’un jeune homme le 12 mai. « Ils ont tiré le fil très fort au point qu’il s’est mis à convulser. Il s’est touché le ventre et s’est effondré. » Le corps de la victime a été abandonné dans le quartier, alors que deux autres jeunes hommes arrêtés avec lui sont toujours portés disparus.

Un officier supérieur des forces de sécurité et plusieurs autres personnes bien informées sur l’opération ont expliqué à Human Rights Watch que les personnes visées incluaient des kulunas connus pour mobiliser des manifestations conduites par l’opposition. D’autres avaient résisté aux efforts de recrutement menés par le parti au pouvoir ou par les agences de sécurité. Human Rights Watch a précédemment documenté les efforts du parti au pouvoir pour recruter, payer et déployer des kulunas pour infiltrer et perturber violemment les manifestations organisées par l’opposition contre l’ancien président Joseph Kabila.

Des sources gouvernementales ont indiqué que l’un des objectifs de l’Opération Likofi IV était de semer la terreur dans la capitale pour dissuader les manifestations en lien avec les élections. Ceci a eu lieu dans un contexte de répression plus large contre l’opposition politique et les activistes pro-démocratie dans le pays.

Les kulunas sont responsables de crimes graves à Kinshasa, y compris des vols à main armée et des agressions violentes. Lors de la première Opération Likofi, de novembre 2013 à février 2014, la police a été impliquée dans l’exécution sommaire d’au moins 51 jeunes hommes et garçons et la disparition forcée de 33 autres.

Les meurtres de l’Opération Likofi IV ont commencé peu après qu’Henri Mova, vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, a présenté un plan national le 10 avril pour lutter contre la criminalité urbaine, y compris en éliminant le phénomène « kuluna ».

Quelques semaines plus tard, dans la nuit du 3 au 4 mai, la police a traîné quatre kulunas présumés hors de leur maison et les a abattus, amenant les habitants à penser qu’une nouvelle « Opération Likofi » venait de commencer.

Des responsables des forces de sécurité ont laissé entendre à Human Rights Watch que les victimes suivantes ont été étranglées plutôt que tuées par balles, étant donné que l’utilisation d’armes à feu suggérait une responsabilité de la police pour les meurtres.

Dans tous les cas sur lesquels Human Rights Watch a enquêté, des témoins ont indiqué que les victimes n’étaient pas armées et ne posaient pas de risque imminent pour la vie qui aurait pu justifier le recours à la force létale par la police. Ils ont expliqué que les assaillants portaient des vêtements civils ou des uniformes de police partiels ou complets, ainsi que des masques et des cagoules pour dissimuler leurs visages. Dans certains cas, les assaillants sont arrivés à bord de jeeps de police ou se sont annoncés comme étant des agents de police.

Le 10 septembre, la police a fait défiler environ 375 kulunas présumés dans un camp de police dans la capitale. Le commissaire de police de Kinshasa, le général Sylvano Kasongo, a déclaré aux médias : « Aussi longtemps que les kulunas existent, nous, on ne sera pas tranquilles.... On est toujours sur leurs traces. On va les traquer jusqu’à leur dernier retranchement. » Quatre jours plus tard, la police a arrêté au moins sept kulunas présumés dans la commune de Kalamu. Les corps de cinq d’entre eux ont été trouvés abandonnés sur le bord de la route, tôt au matin du 16 septembre avec des marques de strangulation. Les deux autres sont toujours portés disparus.

Quatre agents de police et un travailleur social informé ont indiqué que les policiers participant à l’Opération Likofi IV étaient issus de différentes unités de police, notamment la Police anti-criminelle de la province de Kinshasa, commandée par le colonel Jean Lazubiene, et la Légion nationale d’intervention (LENI), dirigée par le général Elvis Palanga. Des témoignages de policiers relient le commissaire de police de Kinshasa, le général Kasongo, aux opérations Likofi IV. En tant que ministre de l’Intérieur de la RD Congo, Henri Mova est responsable de la police et porte la responsabilité générale des meurtres et des disparitions.

Le général Kasongo a démenti auprès de Human Rights Watch l’existence de toute opération de police visant des kulunas. Lors d’une conversation téléphonique avec Human Rights Watch le 18 décembre, le ministre Mova a qualifié ces allégations d’« absurdes », ajoutant : « Je ne peux pas avoir de plan pour tuer des gens. Que gagnerais-je à tuer un kuluna ? »

Henri Mova Sakanyi, le vice-Premier ministre congolais et ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, à Kinshasa, République démocratique du Congo.

© 2018 Privé

Le 24 janvier 2019, Félix Tshisekedi a prêté serment comme président de la RD Congo à la suite d’élections contestées. La nouvelle administration devrait suspendre de ses fonctions tout responsable du gouvernement ou des forces de sécurité vraisemblablement impliqué dans les exécutions extrajudiciaires ou les disparitions forcées pendant la durée d’une enquête approfondie, équitable et impartiale, a déclaré Human Rights Watch. L’Union européenne et les États-Unis devraient envisager d’imposer des sanctions ciblées, y compris des interdictions de voyager et un gel des avoirs, à l’encontre de ces individus.

« Les exécutions et les disparitions commises par la police de Kinshasa semblent avoir fait partie d’une stratégie plus large du gouvernement pour instiller la peur et dissuader les manifestations avant les élections », a conclu Ida Sawyer. « Les partenaires internationaux et régionaux de la RD Congo devraient faire pression sur la nouvelle administration Tshisekedi pour que justice soit rendue pour les dizaines de victimes de cette opération policière abusive. »

Récits des abus commis par la police pendant l’Opération Likofi IV

Les noms des victimes ont été remplacés par des pseudonymes pour protéger leurs proches et les témoins.

Les exécutions extrajudiciaires perpétrées pendant l’Opération Likofi IV que Human Rights Watch a documentées ont suivi des schémas clairs. La police a appréhendé des jeunes hommes et des adolescents la nuit, sans présenter de mandat, à leur domicile familial ou dans d’autres lieux où ils dormaient ou travaillaient, comme des hôtels, des chantiers, des entrepôts, des bars et des boutiques. Les preuves disponibles montrent que la police a généralement conduit les victimes dans un lieu non identifié et les a étranglées ou les a abattues. La police a exécuté sommairement au moins trois membres de gangs présumés en présence de leurs proches.

Les forces de sécurité étaient souvent accompagnées par un kuluna présumé, portant lui aussi parfois un masque, qu’elles utilisaient comme informateur pour savoir où les autres kulunas présumés passaient la nuit. Dans au moins trois cas, ces « guides » ont aussi été tués. La police a parfois pris les téléphones, l’argent et d’autres effets personnels trouvés pendant les arrestations. Le lendemain matin, aux premières heures, la police abandonnait les corps des victimes près de l’endroit où l’arrestation avait eu lieu. Dans deux cas, les corps ont été abandonnés dans la banlieue de Kinshasa, loin de la maison familiale.

D’après les récits des membres des familles et des personnes qui ont trouvé les corps, y compris un employé de la morgue, des officiers de police et un caméraman, 23 des victimes avaient des marques nettes de strangulation alors que quatre autres présentaient des blessures par balle. Certains avaient des marques indiquant qu’ils avaient eu les bras ligotés dans le dos, alors qu’au moins trois avaient les parties génitales coupées et d’autres avaient des dents cassées ou des blessures par arme blanche.

Dans la plupart des cas, les cadavres gisaient dans la rue pendant plusieurs heures, suscitant la panique et la peur parmi les habitants, jusqu’à ce que des policiers en uniforme les ramassent et les amènent à la morgue. La police a souvent intimidé les membres des familles des victimes et, dans certains cas, leur a interdit d’organiser des funérailles ou une cérémonie de deuil traditionnelle, forçant les familles à se rendre directement au cimetière après que le corps a été récupéré à la morgue.

Certaines familles n’ont pas pu récupérer les corps à la morgue en raison de frais exorbitants. Human Rights Watch a aussi documenté des cas dans lesquels les corps des victimes ont été conservés dans de très mauvaises conditions et se sont décomposés rapidement, obligeant les familles à procéder directement à l’enterrement. Le père de l’une des victimes a été contraint de signer un document au commissariat de police de Kalamu dissimulant les circonstances complètes entourant la mort de son fils.

Human Rights Watch n’a pu identifier aucun effort de la police congolaise pour enquêter sur ces meurtres illégaux et ces disparitions forcées.

© 2019 John Emerson pour Human Rights Watch

Commune de Kalamu, quartier Matonge, le 4 mai

Le 4 mai, à environ 2 h ou 3 h du matin, un groupe d’hommes armés habillés en civil, dont au moins un portait un pantalon d’uniforme de police, ont appréhendé et tué un jeune de la rue nommé Mathieu et trois autres hommes.

La compagne de Mathieu a raconté à Human Rights Watch que les hommes masqués ont enlevé Mathieu près du pont Cabu dans la commune de Kalamu, où Mathieu, elle et leur fils de 8 ans passaient la nuit. Plus d’une heure plus tard, les assaillants ont ramené Mathieu à l’endroit où il avait été pris, à bord d’un pick-up sans plaque d’immatriculation, ainsi que les trois autres hommes, a-t-elle décrit, tous les bras liés dans le dos.

Les assaillants ont ensuite abattu le premier homme de deux balles dans le dos, puis ils ont tué son compagnon. « Mathieu a été tué par balles en présence de notre fils », a-t-elle expliqué. « Ils ont détaché ses bras et lui ont dit de “faire l’amour avec un tronc d’arbre”. Alors qu’il baissait son pantalon, ils lui ont tiré quatre fois dans le dos. » Ils ont ensuite tué les deux autres hommes ailleurs. Vers 5 h du matin, les quatre corps ont été jetés dans la rue près du pont Cabu.

Commune de Kalamu, quartier Matonge, le 12 mai

Le 12 mai, vers 1 h du matin, des agents de police présumés, vêtus en civil, ont enlevé quatre hommes, dont trois dans un entrepôt où ils passaient la nuit dans le quartier Matonge, dans la commune de Kalamu. « Des hommes portant des vêtements civils avec des masques sont entrés dans la propriété à bord d’une jeep blanche et ont arrêté [trois des jeunes hommes] », a raconté un témoin. « Ils les ont ligotés des pieds au cou avec du fil utilisé pour étendre le linge, puis ils sont partis avec eux. » Plus tard, l’un d’eux a été retrouvé étranglé et abandonné à proximité alors que les deux autres sont toujours portés disparus. Le quatrième homme a été enlevé à peu près à la même heure dans le même quartier par des hommes en civil armés et masqués. Il est toujours porté disparu.

Commune de Kalamu, quartier Yolo Nord, le 16 juin

Le 16 juin, vers 2 h du matin, des hommes armés habillés en civil ont appréhendé quatre hommes, âgés de 23 à 34 ans, dans un bar dans le quartier Yolo Nord dans la commune de Kalamu, où ils participaient à une fête d’anniversaire. Les assaillants ont plus tard appelé la famille de Benjamin, l’un des hommes. La sœur de Benjamin a expliqué que les assaillants ont passé le téléphone à Benjamin, qui a dit à sa famille : « Ils vous demandent de l’argent. J’ai toujours les yeux bandés, avec les bras liés dans le dos. Je n’ai rien mangé depuis qu’ils m’ont pris. » La famille n’a pas eu d’autre contact avec Benjamin ni avec les assaillants et aucune somme d’argent n’a été versée.

Le jour suivant, le corps de Benjamin et celui d’un autre jeune homme arrêté au bar ont été trouvés, morts par strangulation et abandonnés dans le quartier Yolo Nord. Les deux autres hommes ont été retrouvés étranglés dans le quartier Mingadi dans la banlieue de Kinshasa. La mère de Christian, une autre victime, a raconté : « C’est quand les images de deux cadavres ont été montrées à la télévision que nous avons appris la mort [de Christian]. Les agents de la morgue publique nous ont dit qu’ils avaient reçu des ordres de la police nous obligeant à l’enterrer là à Mingadi sous la supervision de la police. »

Commune de Kalamu, quartier Yolo Sud, le 17 juin

Le 17 juin, dans le quartier Yolo Sud de la commune de Kalamu, deux jeunes hommes et un adolescent ont été enlevés à leur maison familiale entre 3 h et 4 h du matin. Leurs corps ont été retrouvés étranglés le matin suivant entre 4 h et 5 h.

José, 20 ans, a été emmené par des hommes armés qui sont venus dans une jeep de police. Sa grand-mère a raconté à Human Rights Watch : « Quand je les ai suivis pour rattraper mon petit-fils, ils ont menacé de me tirer dessus et m’ont dit qu’ils le conduisaient au camp Kokolo [une base militaire]. » La grand-mère de José a poursuivi : « [Plus tard] nous avons trouvé son corps, tué par strangulation, avec les parties génitales coupées et des blessures profondes au cou et à la poitrine. Quelle cruauté ! »

La sœur de Fidèle, 20 ans, a expliqué : « Un voisin est venu nous informer vers 5 h [le 18 juin] qu’il avait vu le corps de [Fidèle] abandonné sur une avenue près de notre maison. Quand nous sommes arrivés là-bas, nous avons constaté qu’il avait été étranglé, avec des égratignures sur le visage et les parties génitales coupées. »

Des hommes armés, habillés en civil et en vêtements de la police, portant des masques, se sont annoncés comme étant des policiers et sont venus chercher Stephen, 16 ans, à la maison de sa famille. « Les agents des services de renseignements nous ont interdit d’organiser des funérailles pour notre fils et la cérémonie de deuil chez nous », a indiqué le père de Stephen.

Commune de Kisenso, quartier Ngomba, les 21-22 juin

Les 21 et 22 juin, la police a arrêté quatre hommes, âgés de 26 à 30 ans, qui se connaissaient tous et vivaient dans le quartier Ngomba de la commune de Kisenso. La police a d’abord appréhendé deux de ces hommes, Christophe et Trésor, vers 21 h le 21 juin alors qu’ils regardaient un match de foot à la télévision dans un bar. Christophe et Trésor ont alors été utilisés comme informateurs pour conduire les agents aux deux autres hommes, Romain et Gilbert. La femme de Romain a raconté :

Les policiers sont arrivés chez nous vers 3 h du matin [le 22 juin], ont cassé la porte et se sont présentés comme « Opération Likofi ». Ils étaient accompagnés d’un autre jeune du quartier dont ils se servaient comme d’un « éclaireur ». Ils ont pris mon mari et sont partis avec lui.

Romain est toujours porté disparu, tandis que Gilbert et les deux hommes utilisés comme éclaireurs, Christophe et Trésor, ont tous été retrouvés morts, étranglés, le matin du 22 juin dans le même quartier.

Les agents de police ont arrêté un cinquième homme, Nicolas, dans le quartier Ngomba la nuit du 22 juin dans le même secteur, alors qu’il tentait présumément de cambrioler une maison. Son corps a été trouvé gisant dans la rue quelques heures plus tard, avec des marques de strangulation, près du lieu de l’arrestation. Des habitants en colère ont alors brûlé son corps dans un acte de violence populaire.

Commune de Limete, quartier Mombele, les 25-26 juin

Les 25 et 26 juin, sept garçons et jeunes hommes âgés de 16 à 23 ans, dont la plupart se connaissaient, ont été enlevés dans le quartier Mombele dans la commune de Limete. Six ont plus tard été retrouvés morts étranglés et le dernier est toujours porté disparu. Toussaint, qui a été appréhendé le 25 juin, agissait comme informateur pour la police et a identifié la plupart de ceux qui ont été pris jusqu’à ce qu’il soit lui-même tué.

Vers 2 h du matin, le 26 juin, des hommes armés, masqués et cagoulés, et accompagnés par Toussaint, ont pénétré dans une propriété et ont arrêté un jeune homme, Daniel, que Toussaint a identifié. Un témoin a décrit la scène :

Ces hommes ont fouillé la propriété. Ils ont cassé la porte et l’un d’entre eux a frappé [Daniel] à l’œil avec la crosse de son fusil. Toussaint est ensuite entré dans la propriété et a dit aux autres : “C’est [Daniel]”. Les hommes ont alors ligoté [Daniel] sur-le-champ et sont partis.

Le corps de Daniel a été trouvé dans la rue quelques heures plus tard, vers 5 h, avec des marques de strangulation. Sa mère a expliqué :

Quand la famille et les amis sont venus nous réconforter après la découverte du corps de [Daniel], un groupe d’au moins 20 agents de police armés sont venus chez nous et ont ordonné à tout le monde de partir. Ils nous ont dit qu’ils avaient reçu des ordres du gouvernement pour que le deuil ne soit pas autorisé. Plus tard, quand nous avons appris combien les corps de nos enfants s’étaient décomposés et les sommes énormes à payer pour récupérer les corps à la morgue, nous avons décidé de ne pas retirer le corps de [Daniel] [de la morgue]. Que le gouvernement qui l’a tué l’enterre !

Dans le même quartier, aussi vers 2 h du matin, le 26 juin, des hommes armés, certains en civil et d’autres portant des uniformes de policier, sont arrivés dans deux propriétés à bord d’un véhicule Toyota et d’une jeep de police. Ils ont pénétré dans les propriétés et arrêté Papi et Léon, qui ont aussi été identifiés par Toussaint, d’après les témoins. Les corps de Papi et Léon ont été retrouvés près de leur maison quelques heures plus tard avec des marques de strangulation.

Vers 3 h du matin, des hommes armés portant des vêtements civils, des cagoules et des masques, certains munis de barres de fer, sont entrés dans la propriété d’un autre jeune homme, Roger. Toussaint, qui les accompagnait, a identifié Roger et les hommes armés sont partis avec lui, a raconté le frère de Roger qui a été témoin de l’incident. Roger est toujours porté disparu.

Toussaint, l’informateur, a aussi été tué cette nuit-là. Sa mère a expliqué : « Quand mon défunt mari, qui est décédé un mois après l’exécution de mon fils, est allé à la morgue récupérer le corps de [Toussaint], il était déjà décomposé, sentait mauvais et avait le ventre gonflé. Nous n’avions pas le choix ; nous ne pouvions pas ramener un corps dans cet état à la maison. »

Les autres hommes exécutés à Mombele les 25 et 26 juin incluaient Adam, 23 ans, pris sur un chantier la nuit du 25 juin et Pascal, 16 ans, appréhendé le 17 juin dans le même secteur. Le corps d’Adam a été retrouvé plus tard étranglé et jeté dans la rue. La mère de Pascal a retrouvé le corps de son fils, nu et avec des marques de strangulation, le 26 juin.

Commune de Kalamu, quartier Kauka, le 15 septembre

Le 15 septembre, entre 2 h et 4 h du matin, des hommes armés habillés en civil, portant des cagoules et des masques, et certains vêtus en partie d’uniformes de la police, ont enlevé sept adolescents et hommes, âgés de 15 à 28 ans, dans le quartier Kauka de la commune de Kalamu. Les hommes armés sont arrivés à bord de voitures Toyota et de jeeps de police. Cinq des jeunes hommes qui ont été pris – Ernest, Bruce, Joe, Georges et Thomas – ont été retrouvés morts, avec des marques de strangulation, dans leur quartier le lendemain. Les deux autres, Sylvain et Richard, sont toujours portés disparus.

Vers 2 h, environ une dizaine d’hommes armés ont pénétré dans la propriété de Bruce. Ils étaient accompagnés par une personne menottée et cagoulée, portant aussi un masque, qu’ils utilisaient comme informateur, selon le récit du cousin de Bruce.

Bruce a été retrouvé mort étranglé deux heures plus tard. Son corps a été abandonné près de la maison de sa famille sur un terrain de basket à côté du corps de Georges, autre jeune homme du quartier, étranglé lui aussi.

Vers 2 h 45 du matin, des hommes armés habillés en civil ont franchi la clôture de la propriété familiale d’Ernest et de Sylvain, deux frères. Leur tante a dit : « Je leur ai demandé qui ils étaient. Ils m’ont répondu qu’ils étaient des agents de police et qu’on les avait envoyés ici. » Ils sont entrés dans la maison alors qu’Ernest et Sylvain dormaient profondément, les ont réveillés et les ont emmenés. Elle a expliqué qu’ils étaient conduits à un informateur qui les a identifiés, et a ajouté : « Je les ai suivis et j’ai vu qu’ils avaient une jeep de police bleue et deux voitures Toyota. Ils ont aussi pris les téléphones et l’argent dans notre maison. » Vers 4 h du matin, le corps d’Ernest a été retrouvé près de la maison familiale, avec des marques de strangulation et les parties génitales coupées. Sylvain est toujours porté disparu.

Vers 3 h du matin le 15 septembre, des hommes avec des pistolets sont arrivés dans une jeep de police puis ont escaladé le mur pour entrer dans la propriété où les frères Joe et Richard vivaient. Les assaillants ont réveillé et fait sortir tout le monde de la maison. L’oncle de Joe et de Richard a raconté :

Ils ont commencé à emmener une personne après l’autre hors de la propriété, les conduisant jusqu’à leur véhicule afin que quelqu’un qui s’y trouvait puisse identifier la personne recherchée. Mes deux neveux ont été identifiés, et les assaillants sont partis avec eux. Le matin suivant, nous avons trouvé le corps de [Joe]. Il avait été tué par strangulation. [Richard] est toujours porté disparu.

À la même heure environ, des hommes armés et cagoulés sont arrivés au domicile de la famille de Thomas. Ils ont pénétré dans la propriété en escaladant la clôture et ont arrêté Thomas et trois de ses amis qui dormaient avec lui dans la cour. Le corps de Thomas a été retrouvé avec des marques de strangulation, vers 5 h du matin, deux avenues plus loin.

Récits de membres des forces de sécurité, de travailleurs sociaux et d’activistes

Human Rights Watch a interrogé quatre agents des forces de sécurité, qui ont parlé sous condition d’anonymat de l’Opération Likofi IV.

Un agent de la police anti-criminelle, qui a participé à l’opération, a raconté que l’opération a commencé en mai, après que la police a reçu l’ordre de recenser où vivaient les membres des gangs. Il a expliqué qu’ils avaient eu pour instruction d’opérer la nuit, sans laisser de traces de balles et qu’ils devaient tuer par strangulation.

Un autre agent de police, qui a indiqué avoir assisté à une réunion avec le général Kasongo en août, a rapporté que Kasongo leur a dit que le gouvernement ne voulait plus entendre parler des kulunas, qu’ils devaient identifier les véritables kulunas, et que tous les kulunas devaient « disparaître ».

Lors d’une conversation téléphonique avec Human Rights Watch le 11 décembre, le général Kasongo a nié l’existence de toute opération policière ciblant les membres de gangs. « Depuis que je suis en fonction, nous n’avons mené aucune Opération Likofi », a-t-il déclaré. « Si nous arrêtons des kulunas, nous les envoyons devant la justice. Les policiers que je commande ne sont pas impliqués dans une quelconque opération pour tuer les kulunas. Nous sommes une police républicaine, nous devons respecter les droits humains, seul Dieu peut tuer quelqu’un. »

Le général Sylvano Kasongo, commissaire de police de Kinshasa, en République démocratique du Congo.

© 2018 Privé

Un travailleur social a raconté qu’avant le début de l’Opération Likofi IV, des agents de police les ont informés qu’il y aurait une opération ciblant de jeunes gens : « Mes sources m’ont averti que l’Opération Likofi IV devait être menée dans la discrétion la plus totale, sans faire usage d’armes à feu [d’où les exécutions par étranglement]. »

Le travailleur social a supposé que les meurtres étaient destinés à influencer les prochaines élections :

Je pense que ceux qui sont au pouvoir savent que les jeunes ne sont pas de leur côté, du moins pas les jeunes gens de Kinshasa. Alors que les élections approchent, ils veulent s’assurer que les jeunes ne vont pas se retourner contre eux. Et pour cela, vous devez créer cette peur.

Un agent des services de sécurité a suggéré en septembre que l’objectif de l’opération était de dissuader les jeunes gens de se mobiliser pour manifester en marge des élections de décembre :

Ils visaient les leaders, qui sont connus et qui mobilisent d’autres jeunes gens. La peur devait être créée pour les empêcher de répondre aux appels à manifester à l’approche des élections. Les quartiers ont aussi été bien ciblés, la plupart étaient des quartiers où les jeunes gens manifestent souvent contre Kabila. Officiellement, l’objectif était de combattre la criminalité urbaine, mais le but réel était de décourager les jeunes en tuant leurs leaders, ceux qui manifestent, et de créer une psychose dans la capitale avant la fin de l’année afin que les gens aient peur de manifester.

Un activiste a raconté que des sources dans les forces de sécurité lui ont indiqué que les membres de gangs qui n’étaient pas en faveur du gouvernement étaient ciblés :

L’objectif était de viser les leaders de gangs dans toutes les zones sensibles, les leaders qui pourraient devenir violents et qui sont recrutés par des hommes politiques. Elles [les forces de sécurité] ont recensé les kulunas dans toutes les zones sensibles. Et ce sont les kulunas qui ne sont pas avec le gouvernement qui ont été visés. Pour elles [les forces de sécurité], il était nécessaire de neutraliser tout mouvement insurrectionnel à l’approche des élections. Elles ont choisi des quartiers comme Yolo, Mombele et d’autres [quartiers connus pour être en faveur de l’opposition].

Ces agents de police opéraient en civil pour éviter d’être détectés. Ils abandonnaient les corps non loin de l’endroit où ils les avaient enlevés, près de leur maison, pour dissuader et susciter la peur, notamment parmi les membres de gangs de jeunes qui ne sont pas du côté du gouvernement. Qui osera susciter le trouble quand ils voient comment leurs amis ont été tués ? Étranglés ? Ils auront simplement peur que le même sort les attende.

« Opération Likofi »

Likofi signifie « poing d’acier » ou « coup de poing » en lingala, l’une des quatre langues nationales de la RD Congo. Pendant la première Opération Likofi, la police congolaise a exécuté sommairement au moins 51 jeunes hommes et garçons et en a fait disparaître de force 31 autres entre novembre 2013 et février 2014. L’opération ciblait des membres de gangs présumés à Kinshasa.

Des policiers congolais participant à la première Opération Likofi à Kinshasa, le 2 décembre 2013.

© 2013 Privé

Lorsque le gouvernement a admis que 421 corps non identifiés avaient été enterrés au milieu de la nuit dans une fosse commune à Maluku, dans la banlieue de Kinshasa, les familles des personnes tuées ou disparues de force pendant l’Opération Likofi et pendant les manifestations de janvier 2015 contre la proposition de modifications de la loi électorale de la RD Congo ont eu peur que leurs proches soient parmi les personnes enterrées là. On ne sait toujours pas clairement qui a été enterré à Maluku – ou ce qui est arrivé aux victimes de disparition forcée.

Deux jours après que les Nations Unies aient publié un rapport en octobre 2014 sur l’Opération Likofi, le gouvernement congolais a expulsé le directeur du Bureau conjoint de l’ONU aux droits de l’homme de l’époque, Scott Campbell. Un mois plus tard, Human Rights Watch a publié un rapport détaillant ses conclusions sur l’opération.

Les graves violations des droits humains commises par la police pendant l’Opération Likofi ont suscité une condamnation généralisée et ont conduit le Royaume-Uni et les États-Unis à suspendre leurs programmes de réformes de la police à Kinshasa. En juin 2016, les États-Unis ont imposé des sanctions à l’encontre du général Célestin Kanyama, alors commandant de la police à Kinshasa, et l’Union européenne l’a ensuite sanctionné en décembre 2016.

En mai 2016, le gouvernement congolais a publié son rapport d’évaluation sur l’Opération Likofi, reconnaissant qu’il y avait eu plusieurs dysfonctionnements dans l’opération, en partie dus au manque de briefings et de diffusion des ordres à tous les niveaux. L’Inspection générale de la police a reconnu qu’elle avait traité 18 plaintes, 2 sur des personnes exécutées et 16 autres sur des personnes qui avaient disparu.

Au moins 14 agents de police ont été arrêtés plus tard et condamnés sans possibilité de faire appel, alors que trois autres ont été condamnés par contumace. Cependant, aucun commandant n’a fait l’objet d’enquêtes ou de poursuites en lien avec l’Opération Likofi.

L’Opération Likofi a été plus tard élargie pour inclure « Likofi II » qui visait des soldats et des policiers responsables de crimes commis à Kinshasa. Le 16 octobre 2014, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Évariste Boshab, a annoncé « Likofi III » pour lutter contre la résurgence des gangs. Le 7 mai 2016, Évariste Boshab a annoncé le début de « Likofi Plus », étendant la lutte contre la criminalité urbaine à toutes les provinces de la RD Congo. Ces opérations étaient alors en sommeil jusqu’à ce qu’Henri Mova lance le nouveau « plan pour lutter contre la criminalité urbaine » plus discret – Likofi IV – en avril 2018.

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