Syrie : Manbij après l’occupation par l’État islamique

(Sous-titres via cc) - Témoignages d’habitants de Manbij, une ville dans le nord de la Syrie, sur la dévastation causée par l’Etat islamique, qui en fuyant la ville a posé à divers endroits des mines terrestres et des engins explosifs improvisés. HRW appelle au renforcement des opérations de déminage, notamment dans les quartiers résidentiels.

(Beyrouth, le 26 octobre 2016) – Des mines artisanales ont tué et blessé des centaines de civils, et parmi eux des dizaines d’enfants à Manbij, ville du nord de la Syrie, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Ces mines antipersonnel, souvent appelées engins explosifs improvisés, ont été installées par le groupe extrémiste État islamique (EI), qui contrôlait la ville jusqu’à récemment encore. La plupart de ces engins semblent être activés par les victimes elles-mêmes et sont interdits par le droit international.

Une enquête de cinq jours menée à Manbij du 4 au 9 octobre dernier a permis à Human Rights Watch de recueillir les noms de 69 civils, dont 19 enfants, tués par des mines improvisées placées dans des écoles, des maisons ou sur des routes pendant et après les combats pour le contrôle de la ville. Human Rights Watch n’ayant pu recueillir les informations de tous les quartiers et villages de la région, le nombre total de victimes est probablement plus élevé. Le personnel hospitalier affirme avoir soigné des centaines de personnes blessées par des engins explosifs improvisés.

Un habitant de Manbij, dans le nord de la Syrie, devant les tombes de plusieurs personnes, y compris de trois enfants de sa famille qui ont été tués lors de l’explosion d'un engin explosif posé par les combattants de l’État islamique dans leur école le 27 septembre 2016, alors qu’ils fuyaient la ville.

© 2016 Ole Solvang/Human Rights Watch

« Avant de fuir, les combattants de l’État islamique ont quasiment tout miné, y compris – et cela n’est pas une exagération – les éviers dans les cuisines », a déclaré Ole Solvang, directeur adjoint de la division Urgences à Human Rights Watch. « Ces engins explosifs ont déjà tué et blessé des centaines de civils et le nombre de victimes continuera à augmenter au fur et à mesure que les gens rentreront chez eux. »

Selon les témoignages des survivants et de leurs familles recueillis par Human Rights Watch, des civils qui rentraient chez eux après la fin des combats ont été blessés ou tués par des engins explosifs placés dans les embrasures des portes et des fenêtres, sous des matelas ou des tas de chaussures, dans des réfrigérateurs, des sacs d’habits, des postes de télévision ou les robinets des éviers de leurs cuisines.

Comme d’autres types d’engins et résidus explosifs de guerre, ces bombes artisanales représentent un risque significatif pour les civils et sont une entrave à la réhabilitation des zones anciennement contrôlées par l’EI, telles Kobane en Syrie, ou Ramadi et Fallujah en Irak. Ces engins explosifs improvisés représentent aussi une grave menace pour les civils des futures zones de combat dans les territoires encore contrôlés par l’EI, comme à Al-Bab en Syrie ou à Hawija et Mossoul en Irak.

Zakia Hassan, une habitante de la ville de Manbij dans le nord de la Syrie, tient une photo de son fils, Ibrahim Hammoud, tué le 12 août 2016 à l’âge de 35 ans par un engin explosif qui avait été dissimulé dans un matelas par les combattants de l’Etat islamique alors qu’ils fuyaient cette ville.

© 2016 Ole Solvang/Human Rights Watch

Zakia Hassan a ainsi perdu son fils de 35 ans, Ibrahim Hammud, quand celui-ci, de retour chez lui le jour de la fin des combats à Manbij le 12 août 2016, a marché sur un engin explosif dissimulé sous un matelas. L’EI l’avait forcé à quitter sa maison pour abriter ses tireurs embusqués. « Il a été tué sur le coup », a-t-elle expliqué. Une équipe de policiers locaux venue inspecter la maison quelques jours plus tard a trouvé une deuxième bombe artisanale cachée sous un tas de chaussures à l’entrée de la maison.

Selon les habitants et les démineurs, l’EI a aussi piégé les écoles et les hôpitaux. Le 27 septembre dernier, trois garçons âgés entre 10 et 13 ans ont été tués par un engin explosif laissé dans une salle de classe de l’école primaire Sayf al-Dawla de Manbij. Leurs familles racontent que les garçons avaient pour habitude de jouer au football dans la cour de l’école. Malgré la fermeture de l’établissement, ils s’étaient semble-t-il aventurés à l’intérieur après avoir découvert que la principale porte d’entrée était restée ouverte.

Lors d’une visite au principal hôpital de Manbij le 5 octobre, Human Rights Watch a constaté que des messages avaient été inscrits sur un mur pour mettre en garde contre la présence de mines dans le bâtiment.

Adnan, un jeune garçon syrien âgé de 12 ans, dont la jambe a été brisée lors de la détonation d’un engin explosif alors qu'il tentait de fuir la ville de Manbij, alors contrôlée par l’Etat islamique, au début du mois d’août 2016.

© 2016 Ole Solvang/Human Rights Watch

Les bombes artisanales installées par l’EI sur les routes et les ponts et dans les champs ont aussi blessé ou tués les civils qui cherchaient à fuir l’EI pendant les combats. Adnan Ahmed Shawakh, 12 ans, raconte comment, début août, une jeune fille qui courait devant lui a déclenché une mine alors qu’ils s’enfuyaient avec d’autres personnes pour rejoindre les positions des Forces démocratiques syriennes. La jambe d’Adnan a été cassée dans l’explosion. « J’ai été projeté dans les airs avant de retomber sur le sol », a-t-il expliqué. « La poussière et les cailloux volaient dans tous les sens. Mes oreilles sifflaient et j’ai vu des morts qui jonchaient le sol. »

Presque tous les incidents répertoriés par Human Rights Watch semblent avoir été causés par des engins explosifs improvisés activés par la victime, plutôt que par des bombes placées à bord d’un véhicule ou actionnées à distance. Les engins qui explosent du fait de la présence, de la proximité ou du contact d’une personne, correspondent à la définition des mines antipersonnel donnée par le Traité d’interdiction des mines de 1997, qui proscrit l’usage, quel qu’il soit, des mines antipersonnel, en toutes circonstances. La Syrie n’a pas signé le Traité de 1997, qui interdit toutes les mines, qu’elles répondent au nom d’engins explosifs improvisés, ou d’engins explosifs piégés. L’Irak et la Turquie sont des états parties à ce traité ratifié par un grand nombre de pays.

Toutes les parties au conflit en Syrie devraient respecter cette interdiction, affirme Human Rights Watch.

Les autorités civiles et militaires et les organisations internationales doivent sensibiliser ceux qui rentrent dans les zones qui se trouvaient sous le contrôle de l’EI aux dangers des bombes artisanales et développer les moyens mis en œuvre pour nettoyer rapidement habitations et zones résidentielles des mines et débris explosifs de guerre afin de faciliter le retour des populations.

Human Rights Watch appelle les pays voisins de la Syrie à faciliter l’accès à ces zones, tant pour les organisations de déminage que pour celles qui distribuent l’aide humanitaire aux survivants.

Le 31 mai dernier, les Forces démocratiques syriennes, une coalition de forces kurdes, arabes et d’autres combattants, soutenue par le gouvernement américain, a lancé une offensive pour reprendre Manbij à l’EI, qui contrôlait la ville depuis le mois de janvier 2014. Aucun autre groupe armé n’avait été présent dans la zone où des engins explosifs improvisés ont tué et blessé des civils. Le 12 août 2016, la coalition affirmait avoir définitivement repris le contrôle de la ville.

Nombre de personnes interrogées par Human Rights Watch ont affirmé qu’ils n’avaient pas été informés de l’existence d’engins explosifs improvisés, jusqu’à ce qu’ils soient témoins d’explosions dans les quartiers qu’ils habitaient.

Les responsables militaires affirment que la coalition a déminé les principales routes d’accès, pendant les combats et dans les jours qui ont suivi. Une équipe de 20 démineurs membres de la police locale, formés et soutenus par les forces américaines, ont ensuite déminé tous les bâtiments publics, comme les écoles ou les hôpitaux. Cette équipe s’occupe aussi de débarrasser les habitations d’engins explosifs découverts par les habitants, mais parfois seulement après l’explosion d’un premier engin.

Une organisation humanitaire internationale a commencé à mettre en place des programmes de sensibilisation aux risques dans des écoles de Manbij. Selon plusieurs organisations humanitaires, une entreprise privée a prévu des opérations de déminage à Manbij, mais ce programme n’a pas encore débuté.

« La faiblesse des capacités de déminage signifie que parfois, une maison ne sera déminée qu’après l’explosion d’un engin », a expliqué Ole Slovang. « Pour de nombreux civils, l’aide arrive souvent trop tard. »

Human Rights Watch fait partie des membres fondateurs de la Campagne internationale pour l’interdiction des mines antipersonnel, qui a reçu en 1997 le prix Nobel de la paix pour ses efforts visant à faire appliquer le Traité d’interdiction des mines, et pour sa contribution à la mise en place d’une nouvelle diplomatie internationale fondée sur des impératifs humanitaires.

Version intégrale de ce communiqué en anglais, comprenant diverses informations complémentaires :
https://www.hrw.org/news/2016/10/26/syria-improvised-mines-kill-injure-hundreds-manbij

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La Croix 28.10.16 – « En Syrie, le fléau des mines artisanales »