(New York, le 13 septembre 2016) – La crise massive des réfugiés exige une réponse globale sans précédent, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Lors de deux sommets prévus les 19 et 20 septembre 2016, au siège des Nations Unies, les dirigeants du monde entier devraient prendre des mesures audacieuses pour se répartir la responsabilité d’accueillir les millions de personnes déplacées par la violence, la répression et la persécution.

Les chefs d’État et de gouvernement se réuniront à New York pour discuter des moyens de fournir un soutien accru aux pays où les réfugiés affluent dans un premier temps, dont la capacité d’accueil est proche du point de rupture dans de nombreux cas. Une menace grave pèse aujourd’hui sur le principe fondamental de protection des réfugiés, le non-refoulement, qui consiste à ne pas renvoyer sous la contrainte des réfugiés vers des pays où leurs vies seraient en danger, comme l’Afghanistan, la Birmanie, la République démocratique du Congo, l’Érythrée, le Honduras, l’Irak, la Somalie et la Syrie, entre autres.

Une foule de demandeurs d'asile regroupés derrière une barrière métallique dans le centre de transit « Hangar 1 » à Röszke, village frontalier dans le sud de la Hongrie, le 9 septembre 2015.

 

© 2015 Zalmaï pour Human Rights Watch

« Des millions de vies sont en jeu», a prévenu Kenneth Roth, le directeur exécutif de Human Rights Watch. « Il ne s’agit plus simplement d’accroitre les financements ou le nombre de lieux de réinstallation, mais aussi de consolider les principes juridiques sous-tendant la protection des réfugiés, menacés comme jamais auparavant ».

Cette année, Human Rights Watch a documenté plusieurs incidents au cours desquels des gardes-frontières turcs ont ouvert le feu ou exercé des violences contre des civils qui étaient manifestement des demandeurs d'asile, et la Jordanie a refusé l'entrée sur son territoire ou la fourniture d’une aide à des demandeurs d'asile syriens regroupés à la frontière. En outre, le Kenya a annoncé la fermeture en novembre 2016 du plus vaste camp de réfugiés du monde, qui se traduira par le retour forcé de centaines de milliers de Somaliens dans leur pays d’origine en dépit des dangers potentiels; tandis le Pakistan et l'Iran harcèlent et mettent fin au statut de réfugiés afghans, les contraignant à rentrer dans un pays en conflit.

L'Assemblée générale de l'ONU accueillera le 19 septembre une réunion de haut niveau « avec pour objectif de fédérer les pays autour d’une approche plus humaine et mieux coordonnée » du sort des réfugiés. Le projet de déclaration finale, déjà rédigé, représente toutefois une occasion manquée d'élargir la portée de la protection de ces populations et déçoit les attentes vis-à-vis d’engagements renouvelés et concrets. Toutefois, ce document consacre les droits des réfugiés et appelle à un partage plus équitable des responsabilités. Compte tenu de l'ampleur de la crise des réfugiés et des réactions populistes qu’elle suscite dans de nombreuses régions du monde, cette affirmation doit s’inscrire au fondement de l'action collective, selon Human Rights Watch.

Le 20 septembre, le président américain Barack Obama accueillera un « Sommet des dirigeants » visant à renforcer les engagements pris en matière d'aide, d’accueil des réfugiés, d’opportunités professionnelles et d’éducation en faveur des réfugiés. Les gouvernements devraient se mobiliser pour réaliser ces objectifs et doubler le nombre de réinstallations et autres formes d’accueil, augmenter leurs contributions financières de 30%, scolariser un million d'enfants réfugiés supplémentaires et reconnaître à un million d’adultes le droit de travailler. Bien que les participants n’aient pas encore été annoncés, entre 30 et 35 pays sont attendus lors de cet événement. Le Canada, l’Éthiopie, l'Allemagne, la Suède et la Jordanie se joindront aux États-Unis en tant que « cofacilitateurs » (« co-facilitators ») de ce sommet.

Contribuer à la capacité des premiers pays d’accueil à fournir une aide humanitaire

La grande majorité des 21,3 millions de réfugiés que compte le monde se trouvent dans des pays du Sud, où ils sont souvent exposés à de nouveaux dangers, à des discriminations et à des négligences. Human Rights Watch a appelé des pays « de première arrivée » comme la Turquie, le Liban, la Jordanie, la Thaïlande, le Kenya, l'Iran et le Pakistan à faire des propositions pour élargir l’accès des réfugiés au marché du travail et à l'éducation.

Les nations les plus riches du monde ont largement échoué à aider les pays aux avants-postes de la crise des déplacements. Au 9 septembre dernier, les appels humanitaires lancés par les Nations Unies étaient sous-financés à hauteur de 39%. Certains des moins financés se trouvant en Afrique, l'appel en faveur des réfugiés du Soudan du Sud se situe à 19%. Quant aux plans régionaux d'intervention en faveur des réfugiés au Yémen et en Syrie, ils ne sont financés qu’à hauteur de 22% et 49%, respectivement.

Augmenter le nombre de réinstallations dans des pays tiers

Alors que la réinstallation dans des pays tiers est déterminante pour aider les réfugiés à refaire leurs vies et soulager les pays de « première arrivée », la solidarité internationale se fait douloureusement attendre. En 2015, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux réfugiés (HCR) a facilité la réinstallation de 81 000 personnes éligibles, sur un total estimé à 960 000 dans le monde. L'agence estime que plus de 1,1 million de réfugiés auraient besoin d’être réinstallés en 2016, pour 170 000 places offertes vraisemblablement. Lors d’une réunion de l'ONU en mars dernier, les représentants de 92 pays se sont tout juste engagés à augmenter légèrement le nombre de réinstallations de réfugiés syriens.

Dans l'Union européenne (UE), l'arrivée par voie maritime en 2015 de plus d’un million de demandeurs d'asile et de migrants – sans compter le décès de 3 700 d’entre eux au cours de la traversée – a mis en lumière l’urgente nécessité de voies légales sûres pour permettre aux réfugiés de se déplacer, notamment la réinstallation. Cependant, de nombreux pays de l'UE, dont l'Autriche, la Bulgarie et la Hongrie, font principalement porter leurs efforts sur la prévention des arrivées spontanées, l'externalisation des responsabilités et la limitation des droits des réfugiés.

Adopté en juillet 2015, un plan européen prévoyant la réinstallation sur deux ans de 22 500 réfugiés en provenance d'autres régions n’a permis, un an plus tard, de réinstaller que 8 268 d’entre eux. La plupart des pays de l'Union n’ont pas rempli leurs engagements, dont 10 qui n’ont pas réinstallé un seul réfugié au titre de ce plan.

Mettre fin aux systèmes abusifs et aux accords inéquitables

En mars dernier, l'UE a conclu un accord avec la Turquie pour y faciliter le retour de presque tous les demandeurs d'asile au motif largement contestable que ce pays serait sûr pour eux : cet accord est aujourd’hui sur le point de s’effondrer. L’Australie transfère de force tous les demandeurs d'asile arrivant par voie maritime vers des centres d’enregistrement situés au large de ses côtes, où ils sont victimes d'abus, de traitements inhumains et de négligences.

L'UE et l'Australie devraient renoncer à ces politiques abusives. Les États membres de l'UE devraient très prochainement se doter d’un cadre commun permanent de réinstallation assorti d’objectifs plus ambitieux et d’un engagement clair à les réaliser, a noté Human Rights Watch. Ils devraient partager équitablement la responsabilité d’accueillir les demandeurs d'asile qui arrivent spontanément en Grèce et en Italie.

Les gouvernements remettent aussi en cause le droit d’asile avec la fermeture de camps comme au Kenya et en Thaïlande, et la mise en détention de demandeurs d'asile en Australie, en Grèce, en Italie, au Mexique et aux États-Unis, entre autres.

Alors qu’à bien des égards, les États-Unis assurent un leadership en matière de réinstallation des réfugiés et de réponse aux appels humanitaires des Nations Unies, ce pays s’est montré particulièrement lent et réticent à accueillir des réfugiés syriens. Sans compter ses politiques de fermeture des frontières pour les enfants et autres individus en provenance d'Amérique centrale qui fuient la violence des gangs et l’utilisation que fait du Mexique Washington comme « tampon » pour empêcher ces populations d'atteindre la frontière américaine.

Si l'administration Obama a atteint, pour l’année budgétaire en cours, son objectif d’accueillir 10 000 réfugiés syriens en dépit de l’opposition de plus de la moitié des gouverneurs américains et d’un manque de fonds autorisés par le Congrès, les États-Unis ont la capacité de réinstaller un nombre bien supérieur de réfugiés. Elle devrait s’engager cette année à réaliser les objectifs fixés par le Sommet des dirigeants, c’est-à-dire doubler le chiffre de 85 000 réinstallations pour le porter à 170 000.

Plusieurs autres pays ont la capacité d’accueillir beaucoup plus de réfugiés qu’ils ne le font, comme le Brésil, le Japon et la Corée du Sud, qui sont en très en deçà des attentes placées en eux. Le Japon a accueilli 19 réfugiés en 2015, la Corée du Sud seulement 42 en dehors de ressortissants nord-coréens et le Brésil à peine 6.

La Russie ne réinstalle pas de réfugiés. Les États du Golfe ne répondent pas aux appels de réinstallation adressés par les Nations Unies, bien que l'Arabie saoudite affirme avoir suspendu les déportations de centaines de milliers de Syriens qui outrepassent la durée de séjour prévus par leurs visas. La plupart des États du Golfe, à l'exception du Koweït, ont également échoué à répondre aux appels humanitaires lancés par l’ONU en faveur des réfugiés syriens pour répondre aux besoins de ces populations, selon une analyse d’Oxfam.

« Chaque pays a la responsabilité morale de garantir les droits et la dignité des personnes contraintes de fuir leurs foyers », a affirmé Kenneth Roth. « Lorsque plus de 20 millions de personnes comptent sur un véritable effort de la communauté internationale pour atténuer leurs souffrances, les belles paroles sont insuffisantes. »