Des réfugiés syriens, ayant fui les violences dans leur pays, reçoivent de l'aide humanitaire à Amman, capitale de la Jordanie, le 7 mai 2012.

© 2012 Reuters

(Amman, le 27 juin 2012) – Les soldats syriens stationnés à la frontière syro-jordanienne semblent ouvrir le feu sans discernement sur quiconque tente de fuir la Syrie, y compris des civils dont des femmes et enfants, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Les autorités syriennes devraient immédiatement intimer à leurs forces armées stationnées à la frontière de cesser toute attaque aveugle perpétrée contre des civils, et prendre toutes les mesures possibles pour empêcher que ces derniers ne soient blessés dans leur tentative de passage vers les pays voisins, respectant ainsi leur droit à quitter le pays.

À la mi-juin, Human Rights Watch a mené des entretiens avec 17 réfugiés syriens en Jordanie. Ceux-ci ont indiqué avoir fui la Syrie en mai et juin en franchissant la frontière après avoir rejoint des groupes de civils dont le nombre maximum était 200, et qui étaient escortés par des membres de l'armée syrienne libre (ASL). Ils ont affirmé avoir essuyé des tirs de mitrailleuses et de tireurs embusqués, dirigés contre eux de manière soutenue par les soldats syriens. Trois civils ont trouvé la mort, et 11 ont été blessés. Tous les réfugiés ont rapporté des incidents au cours desquels l'armée syrienne a ouvert le feu sans sommation, tirant sur quiconque tentait de franchir la frontière, qu’il s’agisse de combattants de l’ASL ou de civils, aussi bien hommes, femmes qu'enfants.

« La Syrie maintient qu'elle combat les terroristes armés, quand bien même de toute évidence les forces frontalières tirent sans distinction sur quiconque tente de franchir la frontière, attaquant les civils, hommes, femmes, enfants et blessés de la même manière qu'elles attaquent les combattants », a déclaré Gerry Simpson, chercheur senior auprès de la division Réfugiés à Human Rights Watch. « En procédant à des attaques à l'aveugle contre les civils fuyant le pays, la Syrie viole ouvertement les droits humains fondamentaux, notamment le droit à la vie, le droit de quitter son pays et celui de chercher asile dans un autre pays. »

Un transfuge de l'armée syrienne a rapporté à Human Rights Watch les propos que certains compagnons gardes-frontières de l'armée jordano-syrienne, transfuges comme lui, lui auraient tenus. Alors qu'ils auraient reçu l'ordre de tirer sur quiconque tentait d'entrer ou de sortir du pays sans passer par un poste frontière officiel, certains se seraient en effet inscrits en faux contre cet ordre.

Human Rights Watch a également pu s'entretenir avec des réfugiés civils sur lesquels les soldats syriens avaient tiré alors qu'ils tentaient de passer en Irak. L’organisation Refugees International, de même qu'un certain nombre d’articles parus dans les médias, indiquent également que des soldats syriens ont tiré sur des civils qui tentaient de fuir le climat de violence en passant au Liban.

À la mi-mai, et pendant trois jours, Human Rights Watch a interrogé 21 réfugiés syriens au total récemment arrivés en Jordanie. Ils ont déclaré être parvenus à fuir la Syrie pour passer en Jordanie grâce à l’aide de l'l’ASL, tout comme environ 1 100 autres personnes.

Dix-sept d'entre eux ont déclaré s'être fait tirer dessus par des soldats syriens alors qu'ils passaient la frontière de nuit. Ils ont affirmé avoir vu, ou entendu dire par la suite, que l'armée syrienne avait tué trois civils, blessé 11 dont une femme enceinte, et arrêté 170 autres, parmi lesquels plus de 100 femmes et enfants dont Human Rights Watch est toujours sans nouvelles depuis.

La plupart passaient en formation de 30 à 200 personnes, parmi lesquelles de très jeunes enfants et des blessés en provenance d'autres zones de la Syrie. Ils étaient accompagnés par des membres de l’ASL près du seul poste frontalier officiel restant entre les deux pays, à proximité de la ville syrienne de Dar'a et de celle de Ramtha en Jordanie.

Seuls quatre réfugiés ont rapporté ne pas avoir été la cible des tirs tandis qu'ils traversaient la frontière.

Dans leur grande majorité, les réfugiés ont déclaré que fantassins et artilleurs semblaient proches de la frontière et qu'ils leur avaient, sans sommation, tiré dessus à la mitrailleuse à 200 ou 300 mètres de distance. Ils ont ajouté que l'ASL n'avait globalement pas riposté, invoquant la volonté de ne pas déclencher une fusillade dans laquelle les civils se retrouveraient pris au piège des tirs croisés. Et d'ajouter, pour finir, que l’ASL avait néanmoins riposté lorsque les soldats s'étaient rapprochés d'eux. Un certain nombre de civils en fuite ont même été immobilisés pendant trois heures tandis que l'ASL répondait à l'assaut des armes.

Mère de cinq enfants, une femme captive qui parvint à s'échapper en Jordanie lors de sa seconde tentative de fuite après sa libération a décrit les événements survenus lors de sa première tentative :
 

« Mes cinq jeunes enfants et moi-même faisions partie d'un groupe de 250 personnes, parmi lesquelles beaucoup de femmes, d'enfants, de personnes âgées et de blessés. L'ASL était avec nous. Nous avons marché pendant une heure. Parvenus à la frontière syrienne, nous avons compris que nous étions pratiquement arrivés en Jordanie. C'est alors que nous avons entendu des coups de feu tirés tout près de nous. Le groupe a volé en éclats. Je me suis jetée par terre pour protéger de mon corps trois de mes enfants. Les deux autres sont partis en courant. J'ai appris par la suite qu'ils étaient parvenus à passer la frontière. La fusillade a duré une heure, puis les soldats syriens sont venus vers nous et nous ont arrêtés. »

Nombre de réfugiés ont raconté qu'ils avaient dû ramper sur le sable ou courir le plus vite possible pour parcourir les 50 à 100 derniers mètres qui les séparaient encore de la frontière jordanienne.

Human Rights Watch a pu s'entretenir avec cinq d'entre eux, blessés alors qu'ils passaient en rampant sous ou au travers des barbelés disposés le long de la frontière jordanienne. De nombreux autres ont déclaré connaître des gens qui s'étaient grièvement blessés en passant au travers des barbelés.

Un jeune homme ayant fui les combats qui se déroulaient dans sa ville natale de Maraa fin mai a relaté :
 

« Des guides bédouins travaillant de concert avec l'ASL nous ont guidés de nuit jusqu'à la frontière. Notre groupe comptait une cinquantaine d'hommes et de femmes, et quelques enfants. Tout à coup, un camion militaire a surgi de nulle part et les hommes qui se trouvaient à son bord ont commencé à nous tirer dessus, sans sommation. Notre groupe s'est désintégré, et j'ai couru de toutes mes forces pour atteindre les barbelés du côté de la frontière jordanienne, à environ 100 mètres d'où je me trouvais. Je me suis grièvement blessé en passant au travers des barbelés. Seuls 22 d'entre nous, des hommes essentiellement, ont réussi à passer de l'autre côté. Les 30 autres, surtout des femmes, ont dû être arrêtés et emmenés. Les Bédouins ont par la suite raconté à l'un d'entre nous qui s'en était sorti qu'une femme avait été tuée pendant la fusillade, et que deux hommes et un enfant avaient été blessés. »

« La Syrie contraint ses propres civils, réduits au désespoir, à ramper hors de leur pays sous un déluge de balles » a fait remarquer Gerry Simpson. « Les tirs aveugles qu'elle inflige aux civils fuyant leur propre pays sont la preuve accablante de son échec cuisant à assurer sa responsabilité souveraine, à savoir la protection de ses propres citoyens. »

Les réfugiés ont ajouté qu'une fois la frontière traversée, l'armée jordanienne, présente, était venue à leur rescousse.

La Syrie et la Jordanie partagent une frontière longue de 375 kilomètres, la plupart inhabités et déserts des deux côtés. Les civils qui tentent de fuir en Jordanie se retrouvent devant une bande d'une centaine de kilomètres située dans le nord-est de la Jordanie et propice à être traversée. En général, les civils traversent en compagnie de membres de l'ASL dans le gouvernorat de Deraa en Syrie, en face de la ville jordanienne de Ramtha, où l'ASL est plus à même d'intervenir comparativement à d'autres zones situées de part et d'autre de la frontière.

Si l'on en croit les Jordaniens de Ramtha, le seul poste frontalier officiel sur la frontière syrano-jordanienne théoriquement ouvert pour laisser quiconque entrer ou sortir du pays se situe au point de passage de Nassib-Jaber, à 20 kilomètres environ au nord-est de Ramtha, alors que depuis le 21 juin, celui de Ramtha-Daraa n'est plus ouvert qu'aux activités commerciales.

Pourtant, nombreux sont les réfugiés à avoir déclaré qu'eux-mêmes ou leurs proches avaient été refoulés par les gardes de l'armée syrienne au point de passage sans aucune raison officielle. D'aucuns ont même rapporté à Human Rights Watch qu'ils connaissaient d'autres familles ayant soudoyé les gardes-frontières au point de passage de Naseeb-Jader. Moyennant un pot-de-vin d'environ 30 000 livres syriennes (soit 470 dollars américains) par famille, ils auraient pu quitter la Syrie.

Des Syriens réfugiés en Irak ont également rapporté à Human Rights Watch avoir essuyé des tirs tandis qu'ils fuyaient leur pays. Réfugié en Irak, un jeune Syrien âgé de 19 ans a affirmé qu'une patrouille frontalière avait ouvert le feu sur le groupe mixte composé de 37 civils et de combattants ASL dont il faisait partie, le 8 avril à 2 heures du matin, alors qu'ils se trouvaient à 400 mètres environ de la frontière. « Des coups de feu retentirent depuis la base de la patrouille frontalière pour parvenir jusqu'à nous » selon ses dires. « Sous mes yeux, deux personnes du groupe, touchées par balle, se sont effondrées par terre. J'ignore si elles s'en sont sorties car juste après, ça a été la débandade dans tous les sens. »

Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques dont la Syrie est signataire prévoit que tout un chacun a le droit de quitter son pays, ce qui inclut les résidents de longue durée tels les Palestiniens installés en Syrie. Il stipule en outre que son application ne peut être restreinte qu'aux termes des circonstances « prévues par la loi, nécessaires à la protection de la sécurité nationale, qui concernent l'ordre public, la santé publique ou la morale, ou les droits et libertés d'autrui » et « compatibles avec les autres droits établis dans le cadre du présent Pacte. »La Syrie s'est abstenue de toute déclaration justifiant l'interdiction faite aux civils, femmes, enfants et blessés inclus, de quitter le pays ; elle ne s'est pas prononcée non plus sur le recours à la force meurtrière visant à empêcher ses ressortissants de fuir.

Human Rights Watch a précisé que même en présence des combattants de l'ASL militairement actifs aux côtés des civils, les soldats syriens doivent prendre toutes les mesures possibles pour minimiser les dommages causés aux civils, en garantissant notamment que leurs attaques ne ciblent que des objectifs militaires. Les combattants de l'ASL doivent en outre adopter toutes les dispositions envisageables afin de garantir la sécurité des civils, ce qui inclut des déploiements n'entraînant pas d'attaques contre les civils. Or, tous les récits auxquels se sont livrés les réfugiés établissent que l'armée syrienne a ouvert le feu sans sommation sur quiconque tente de franchir la frontière, sans distinction aucune entre les civils et les combattants de l'ASL.

Depuis le début des manifestations antigouvernementales en Syrie en mars 2011, un peu plus de 26 000 Syriens se sont enregistrés comme réfugiés en Jordanie.

« Si la Syrie tient à démontrer qu'elle a à cœur de protéger les intérêts de ses propres citoyens, commencer par autoriser les civils à quitter le pays sans organiser leur massacre serait un bon début », a conclu Gerry Simpson.