« Vous n'avez plus de maison ici. Vous devez partir. »
C'est ce qu'a annoncé un soldat israélien à Leila E., une réfugiée palestinienne âgée de 54 ans, avant de la forcer à quitter son domicile dans le camp de réfugiés de Jénine, en Cisjordanie occupée, il y a exactement un an. Leila a décrit la peur et la panique qu'elle a ressenties lorsque des soldats israéliens, masqués et armés de mitrailleuses, ont fait irruption dans la maison de sa famille.
Cette expérience s'inscrit dans le cadre d'un changement beaucoup plus vaste qui est toujours en cours. Ce qui est arrivé à Leila à Jénine en janvier 2025 s'est reproduit dans les camps de réfugiés de Tulkarem et de Nour Chams pendant l’opération « Mur de fer », une opération militaire israélienne de grande envergure menée dans le nord de la Cisjordanie qui a forcé environ 32 000 personnes à quitter trois camps où elles vivaient. Un an plus tard, Leila et les autres résidents de ces camps ne peuvent toujours pas rentrer chez eux ; il s’agit du plus grand déplacement de Palestiniens en Cisjordanie depuis 1967.
Le gouvernement israélien a lancé son opération « Mur de fer » le 21 janvier 2025, deux jours après l'annonce d'un cessez-le-feu temporaire entre Israël et les groupes armés palestiniens à Gaza. De hauts responsables israéliens ont affirmé que l'opération visait des combattants. Cependant, la simple présence de combattants palestiniens dans les camps de réfugiés ne justifiait pas le déplacement forcé de tous les résidents des camps. L'armée israélienne n'a fait aucune tentative pour démontrer que la seule option viable permettant d'atteindre son objectif militaire déclaré était d'évacuer complètement la population civile des camps.
Le déplacement forcé et organisé des résidents des camps a provoqué le départ de presque tous les Palestiniens hors de ces zones, qui étaient leur foyer depuis des générations. Israël a ensuite rasé, agrandi et nettoyé des sections entières des camps, afin de créer des voies d'accès militaires élargies interdites à la population locale. Les soldats israéliens ont tiré sur les personnes qui tentaient de rejoindre leurs maisons, ne permettant qu'à quelques-unes d'entre elles de récupérer leurs effets personnels.
Les lois de la guerre sont pourtant claires à ce sujet : en situation d'occupation, les civils ne peuvent être déplacés que dans des circonstances très limitées, notamment pour des raisons militaires impératives ou pour assurer la sécurité des civils. Toute évacuation légale doit être temporaire, et les résidents doivent être autorisés à retourner chez eux une fois que les hostilités dans la zone ont cessé. Les civils déplacés doivent également bénéficier d'une aide adéquate pour répondre à leurs besoins humanitaires, notamment en matière de logement, de nourriture, d'eau et de soins médicaux. Lorsque ces conditions ne sont pas remplies, les soi-disant évacuations constituent une violation du droit international, pouvant très probablement être qualifiées de crime de guerre pour déplacement forcé.
Dans une lettre adressée en octobre 2025 à Human Rights Watch, les autorités israéliennes ont déclaré avoir lancé l'opération « Mur de fer » en raison « des menaces pour la sécurité que représentent ces camps et de la présence croissante d'éléments terroristes ». La lettre n'expliquait toutefois pas pourquoi le déplacement de l'ensemble de la population des trois camps était nécessaire pour atteindre cet objectif, ni si d'autres solutions avaient été envisagées.
L'assaut militaire brutal et violent contre ces camps a mené au départ de presque tous les réfugiés palestiniens qui avaient été expulsés ou contraints de fuir leurs foyers lors des événements liés à la création d'Israël en 1948, connus sous le nom de « Nakba », et de leurs descendants. En novembre 2025, Human Rights Watch a publié un rapport de 105 pages intitulé « ‘All My Dreams Have Been Erased’: Israel’s Forced Displacement of Palestinians in the West Bank » (« ‘Tous mes rêves ont été effacés’ : Déplacement forcé par Israël de Palestiniens en Cisjordanie ») ; ce rapport a documenté la manière dont les forces israéliennes ont systématiquement parcouru les camps, fait des descentes dans les maisons, saccagé des propriétés, soumis des résidents à des interrogatoires, et finalement forcé les familles à partir.
Nadim M., un Palestinien de 60 ans qui résidait dans le camp de Tulkarem, nous a raconté que des soldats israéliens l'avaient ligoté avec des attaches en plastique, fouillé sa propriété et lui ont ordonné de partir avec sa famille. Les soldats les ont avertis que des tireurs d'élite postés à proximité tireraient s'ils tournaient à gauche ou à droite. Nadim a déclaré que personne ne lui avait dit où aller en dehors du camp, ni où trouver refuge.
Comme Nadim M., les résidents ont cherché refuge où ils pouvaient : dans les maisons bondées d'amis et de parents ou dans des espaces communs tels que les mosquées, où les hommes et les femmes de la famille sont séparés. Alors qu'ils fuyaient, les résidents ont vu des bulldozers démolir leurs maisons et d'autres bâtiments. Certains résidents ont eu du mal à se déplacer dans les rues à l'intérieur des camps, partiellement démolies par des véhicules militaires, ce qui rendait la traversée particulièrement difficile pour les personnes âgées et handicapées.
Notre analyse d’images satellite a révélé qu'au cours des six premiers mois de l’opération, l'armée israélienne a démoli 850 maisons et autres bâtiments dans les trois camps. Lorsque des habitants des camps ont contesté les ordres de démolition, les tribunaux israéliens ont sommairement rejeté leurs requêtes. Par exemple, le 24 décembre 2025, la Cour suprême israélienne a rejeté une requête déposée par Adalah (le Centre juridique pour les droits de la minorité arabe en Israël), au nom de 22 résidents palestiniens du camp de réfugiés de Nour Chams et des environs dont les maisons devaient être démolies. Comme pour les requêtes précédentes, la cour a accepté l'argument de l'armée israélienne selon laquelle une « nécessité militaire légitime » justifiait les démolitions.
Au début de l'opération « Mur de fer », le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, avait déclaré que l'opération durerait un an. Mais un an plus tard, les Palestiniens déplacés n’ont toujours pas pu retourner dans les camps. Le gouvernement israélien n'a donné aucune indication sur la date à laquelle les résidents seront autorisés à revenir, si tant est qu'ils le soient un jour. Au contraire, les démolitions se poursuivent.
L'expulsion forcée par Israël de 32 000 réfugiés de Cisjordanie n'est pas une évacuation légale. Il s'agit plutôt d'une forme de déplacement forcé, ce qui constitue un crime de guerre ; les déclarations de hauts responsables israéliens montrent que ces efforts relèvent d'une politique délibérée de l'État israélien. Le général de division Avi Bluth, commandant du Commandement central, qui dirige les opérations militaires en Cisjordanie, a déclaré que ces opérations visaient à « changer le caractère de toute la région ». Le ministre de la Défense Bezalel Smotrich, qui siège au cabinet de sécurité et occupe également le poste de ministre des Finances, a averti que si les habitants des camps continuaient de commettre ce qu'il a qualifié d'« actes de terrorisme », les camps seraient transformés en « ruines inhabitables » et « leurs habitants seraient contraints de migrer et de commencer une nouvelle vie dans d'autres pays ».
Les efforts israéliens étant généralisés et systématiques, le déplacement forcé des résidents des camps constitue non seulement un crime de guerre, mais aussi un crime contre l'humanité ; le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) devrait enquêter sur ces crimes. Les actions de l'État israélien visant à expulser les Palestiniens des camps de réfugiés par des moyens violents constituent une forme de nettoyage ethnique.
Human Rights Watch a établi une liste de hauts responsables israéliens, dont le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le ministre de la Défense Israel Katz, qui devraient faire l'objet d'une enquête portant sur leur responsabilité pénale individuelle dans des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité. Malgré l'abondance des preuves et la gravité de ces crimes contre les Palestiniens, les enquêtes menées par le gouvernement israélien sur ces abus n’ont constitué qu’un « mécanisme de blanchiment » (« whitewash mechanism ») garantissant l'impunité, selon l’éminente organisation israélienne de défense des droits humains B'Tselem.
Parallèlement, les gouvernements d’autres pays devraient imposer des sanctions ciblées visant Benjamin Netanyahu, Israel Katz, Avi Bluth, Bezalel Smotrich, ainsi que contre le chef d'état-major de l'armée israélienne, le lieutenant-général Eyal Zamir, et d'autres responsables israéliens impliqués dans les graves violations en cours dans les territoires palestiniens occupés. Les autres pays devraient également imposer un embargo sur les ventes d’armes à Israël, suspendre les accords commerciaux préférentiels avec ce pays, interdire le commerce avec les colonies illégales et appliquer les mandats d'arrêt précédemment émis par la CPI.
Israël a adopté une stratégie de déplacement forcé et de nettoyage ethnique à Gaza et dans ces camps de Cisjordanie. Les gouvernements préoccupés ne devraient pas laisser passer le premier anniversaire de l'opération « Mur de fer » sans prendre des mesures concertées pour mettre fin à ces atrocités.
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