Syrie : Disparitions forcées lors du règne de l'EI

(Vidéo, sous-titres via cc) - Près d’un an après la défaite quasi-totale de l’État islamique en Syrie, on est toujours sans information sur le sort de milliers de personnes «disparues» dans les zones que contrôlait l’EI. Il faut renforcer les efforts pour fournir des informations à leurs familles.

(Beyrouth, le 11 février 2020) – Les autorités en Syrie devraient accorder une haute priorité au sort des personnes qui ont disparu dans les zones que contrôlait précédemment l’État islamique (EI, ou Daech), a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui. Les autorités qui contrôlent actuellement de facto ces zones devraient accorder la priorité au partage d’informations avec les familles et aider à la création d’un mécanisme officiel destiné à régler le problème des disparus et permettre aux familles d’enregistrer leurs dossiers.

Ce rapport de 57 pages, intitulé « ‘Kidnapped by ISIS’: Failure to Uncover the Fate of Syria’s Missing » (« ‘Enlevés par l’EI’: Incertitude sur le sort des disparus en Syrie ») met en lumière les cas de 27 individus ou groupes capturés par l’EI et qui, aux dernières nouvelles, étaient encore sous son contrôle peu avant sa défaite militaire. Parmi eux figurent des activistes, des travailleurs humanitaires, des journalistes et des combattants anti-EI affiliés à des groupes divers, pro- ou anti-gouvernementaux, ainsi que des habitants de zones tombées sous le contrôle de l’EI. Bien que le nombre exact des personnes disparues soit incertain, le Réseau syrien pour les droits de l’homme (Syrian Network for Human Rights) a documenté 8 143 cas de personnes capturées par l’EI dont le sort demeure inconnu à ce jour.

« Les innombrables crimes de l’EI incluent des enlèvements et disparitions forcées de milliers d’activistes, journalistes et travailleurs humanitaires, aussi bien que d’adversaires », a déclaré Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient à Human Rights Watch. « L’angoisse de leurs familles ne peut qu’être aggravée par le fait que les autorités n’ont pas accordé la priorité à la collecte d’informations sur leur sort, près d’un an après la défaite de l’EI. »

En mars 2019, la coalition anti-EI dirigée par les États-Unis et les Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition dominée par les Kurdes de Syrie, ont proclamé que les combattants de l’État islamique avaient été défaits territorialement. Les familles des disparus ont déclaré à Human Rights Watch qu’elles avaient alors espéré que cette défaite leur permettrait d’obtenir rapidement des informations sur le sort de leurs proches mais, dans la plupart des cas, les autorités n’ont pas fait une priorité de l’obtention d’informations et de leur communication aux familles.

Human Rights Watch s’est entretenu avec des membres des familles de disparus qui ont décrit l’angoisse ressentie alors qu’ils cherchaient en vain sur la base de rumeurs, recevaient des promesses d’informations en échange de versements d’argent à des intermédiaires douteux, et visitaient d’anciens centres de détention dans l’espoir de trouver des indices au sujet de leurs proches disparus. Des personnes résidant dans le nord-est de la Syrie ont affirmé avoir cherché à obtenir des informations dans des postes de sécurité dont le personnel appartenait à l’Asayish, les forces de sécurité kurdes, auprès de conseils civils locaux, d’individus occupant des postes d’autorité, dans des hôpitaux et auprès de personnels d’intervention urgente qui exhumaient des fosses communes, mais qu’elles avaient rarement reçu de réponses.

De la même manière, des personnes dont les proches se trouvaient dans des zones désormais contrôlées par les forces gouvernementales syriennes ont indiqué s’être heurtées soit à la présomption que l’EI avait exécuté tous ses captifs, soit à des affirmations d’ignorance totale de leur sort. Des familles ont déclaré à Human Rights Watch que même si leurs proches ont été tués, elles voulaient quand même les enterrer de manière appropriée afin de faire leur deuil.

Le retrait de troupes effectué par les États-Unis en octobre 2019, et l’offensive qui s’en est suivie de la part de la Turquie et de groupes armés syriens non étatiques soutenus par la Turquie contre des zones du nord-est de la Syrie jusqu’alors tenues par les Kurdes, ont abouti à un changement des autorités exerçant le contrôle effectif de zones précédemment contrôlées par l’EI, ainsi qu’à d’importants déplacements de populations et des violations des droits humains. Les autorités dirigées par les Kurdes ont alors réagi à l’offensive turque en invitant le gouvernement syrien et la Russie à pénétrer sur le territoire qu’elles contrôlaient.

L’étendue réelle du contrôle exercé respectivement par les forces gouvernementales syriennes, turques, kurdes et celles de la coalition dirigée par les États-Unis, dans les zones précédemment sous le contrôle de l’EI, n’est toujours pas claire, ce qui complique encore la situation. Selon le droit international, il incombe aux autorités, quelles qu’elles soient, de prendre toutes les mesures possibles pour retrouver la trace des personnes portées disparues pour cause de conflit armé dans les zones sur lesquelles elles exercent un contrôle effectif, et de fournir aux familles des informations sur leur sort. Ces changements intervenus sur le terrain illustrent combien il est urgent que les autorités explorent toutes les pistes disponibles pour éclaircir ce qu’il advenu des personnes disparues, a affirmé Human Rights Watch.

Human Rights Watch a examiné certaines de ces pistes pour découvrir des informations sur les personnes disparues. Des chercheurs ont visité des lieux où des charniers ont été découverts dans les gouvernorats de Raqqa et Deir al-Zor, où les autorités locales ont du mal à faire face au défi représenté par la collecte et la protection appropriée des informations relatives aux cadavres exhumés, et ont grand besoin d’aide.

Des personnes qui ont été détenues par l’EI ont affirmé à Human Rights Watch que l’EI les avait emprisonnées dans des installations qui ont été par la suite bombardées par la coalition dirigée par les États-Unis ou par l’alliance militaire russo-syrienne. Un ancien détenu a indiqué que les FDS l’avaient mis en détention après qu’il se soit évadé d’une prison de l’EI, le prenant pour un combattant de l’EI.

Chaque autorité de facto établie dans le nord-est de la Syrie devrait créer un point focal centralisé ou un organe civil qui serait chargé de recueillir des informations dans sa zone respective de contrôle sur les personnes qui ont disparu alors qu’elles se trouvaient sous le contrôle de l’EI, a déclaré Human Rights Watch. Cet organe devrait contacter les familles, qu’elles soient en Syrie ou à l’extérieur. Là où de tels organes existent déjà, ils devraient être soutenus par les autorités locales et autorisés à agir, en conformité avec les normes internationales. Les autorités devraient également dédier des ressources à la protection des fosses communes, en conformité avec les meilleures pratiques médico-légales, et accorder la priorité à l’obtention d’informations de la part de personnes soupçonnées d’être membres de l’EI se trouvant sous leur garde, au sujet des personnes que l’EI avait détenues, et cela sans recourir à des techniques d’interrogatoire illégales. Les alliés, y compris la coalition internationale dirigée par les États-Unis, devrait s’engager à fournir le soutien financier et technique nécessaire.

De nombreuses parties au conflit syrien, notamment le gouvernement syrien, ont contribué à la détention arbitraire prolongée ou aux disparitions forcées de dizaines de milliers de personnes.

« La perte de son contrôle territorial par l’EI fournit l’occasion d’apporter des réponses aux familles dont des membres ont disparu en Syrie et de respecter leur droit de savoir ce qu’il est advenu de leurs proches », a affirmé Joe Stork.

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Dans les médias

CNews/AFP

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