Le président de la FIFA, Gianni Infantino, lors d’une conférence de presse tenue à Shanghai le 24 octobre 2019, lors de laquelle il a annoncé que la Chine accueillera la Coupe du Monde des Clubs 2021.

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(New York, le 27 novembre 2019) - En sélectionnant, contre toute attente, la Chine pour organiser la Coupe du Monde des Clubs 2021, la FIFA a enfreint les règles qu’elle s’est elle-même fixée en matière de droits humains pour les procédures de candidature, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch, qui publie un échange de courriers avec l’instance dirigeante du football mondial.

En mars 2019, la FIFA a mis fin à la Coupe des Confédérations et utilisé l’espace disponible du calendrier pour créer une nouvelle Coupe du Monde des Clubs où s’affrontent 24 équipes. Huit mois plus tard, le 24 octobre, le président de la FIFA, Gianni Infantino, a annoncé à Shanghai que la FIFA avait choisi la Chine pour accueillir la première Coupe du Monde des Clubs en 2021. En violation des statuts et politiques de la FIFA, cette décision n’a donné lieu à aucune procédure de candidature publique, aucune consultation des parties prenantes, et aucune évaluation des risques en matière de droits humains.

« En confiant l’organisation de la Coupe du Monde des Clubs à la Chine, la FIFA a violé ses propres engagements en matière de droits humains », a déclaré Minky Worden, directrice des Initiatives mondiales au sein de Human Rights Watch. « Le message qu’envoie la FIFA consiste à dire que les règles qui s’appliquent aux autres gouvernements ne s’appliquent pas à Pékin ».

La correspondance entre la FIFA et Human Rights Watch fait référence aux « normes internationalement reconnues des droits de l’homme » qui s’appliqueraient à la Chine – mais la FIFA n’a toujours pas rendu publique les modalités ni aucun accord qui aurait été conclu avec Pékin pour l’organisation de la Coupe du Monde des Clubs.

Selon les informations recueillies par les médias et groupes de défense des droits humains, le gouvernement chinois s’est rendu responsable de graves violations des droits, notamment d’exploitation des travailleurs, de détentions arbitraires massives, de surveillance de masse, de torture, de restrictions sévères imposées aux journalistes et de mauvais traitements infligés à plus d’un million d’Ouïghours et autres minorités ethniques musulmanes internés dans les camps de « rééducation politique » au Xinjiang. Ces abus auront des conséquences immédiates sur les groupes qui participeront à la Coupe du Monde des Clubs de la FIFA, notamment sur les athlètes et supporters du monde entier, les travailleurs mobilisés pour la construction des infrastructures ou sur les journalistes, entre autres personnes concernées. La liberté des médias ou d’Internet est inexistante en Chine, alors même que cette liberté est essentielle pour les nations organisatrices d’événements de la FIFA.

Dans une lettre à la FIFA datée du 29 octobre, Human Rights Watch a demandé à l’instance dirigeante du football mondial d’expliquer sa décision d’accorder une compétition phare à la fédération chinoise, organe sous contrôle du gouvernement, sans consultation des parties prenantes ni évaluation de risques évidents pour les droits humains, comme l’exigent les Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme (les « Principes directeurs ») auxquels la FIFA a souscrit et qui guident sa politique.

La politique de la FIFA en matière de droits humains, adoptée en 2017, définit la responsabilité de l’autorité mondiale du football dans l’identification et la lutte contre les impacts négatifs de ses activités sur les droits humains, notamment en prenant des mesures adaptées pour prévenir et atténuer les atteintes à ces droits. L’article 7 de la politique de la FIFA en matière de droits humains stipule que « la FIFA recherchera le dialogue avec les autorités compétentes et d’autres parties prenantes et fera tout pour trouver des moyens lui permettant d’assumer ses responsabilités en matière de droits de l’homme à l’échelle internationale ». Cette approche prévoit notamment que la FIFA travaillera avec son propre Conseil consultatif des droits de l’homme, structure indépendante, et consultera un large éventail de parties prenantes, notamment les groupes et personnes qui pourraient être impactés et leurs représentants légitimes, avant de prendre des décisions importantes visant à confier l’organisation d’une compétition à tel ou tel pays. Dans l’avant-propos à la « Procédure de candidature réformée » de la FIFA, Gianni Infantino écrit : « Il incombe ainsi à la FIFA, par respect pour le monde du football tout entier, de mener les procédures de candidature et de sélection de manière éthique, transparente, objective et impartiale ».

Interrogé à Shanghai en octobre sur la procédure de candidature à la Coupe du Monde des Clubs et l’évaluation indépendante sur les droits humains, M. Infantino a répondu : « La mission de la FIFA est d’organiser et de développer le football dans le monde entier », esquivant ainsi une question directe où on l’interrogeait sur les raisons pour lesquelles la FIFA ignorait sa propre politique en la matière.

Dans sa lettre envoyée en réponse à Human Rights Watch et datée du 7 novembre, la FIFA ne conteste pas le fait qu’elle aurait dû préalablement consulter les parties prenantes, conformément à ses « exigences ambitieuses en matière de droits de l’homme quant aux candidatures et à l’organisation des compétitions de la FIFA », mais affirme que la Coupe du Monde des Clubs en Chine est une « édition pilote » organisée dans « des délais raccourcis ».

« Les questions de calendrier n’autorisent pas la FIFA à s’exonérer de ses responsabilités en matière de respect des droits humains en Chine ou dans les autres pays hôtes », a déclaré Minky Worden. « Le raccourcissement des délais rend l’évaluation des risques pour les droits humains plus importante encore ».

Les questions de respect des droits humains ont déjà été traitées dans des délais serrés, a déclaré Human Rights Watch. En mai, la FIFA a consulté des groupes de défense des droits humains sur l’opportunité d’inclure l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres pays du Golfe dans l’organisation de la Coupe du monde 2022. En 2018, la FIFA a demandé au Canada, au Mexique, au Maroc et aux États-Unis de mener des évaluations indépendantes des risques pour les droits humains, de consulter les parties prenantes et de présenter une Stratégie sur les droits humains pour faire acte de candidature.

Les joueurs de football de Chine ne sont pas épargnés par la répression des droits et libertés fondamentaux par Pékin. En 2018, les autorités du Xinjiang ont arrêté un footballeur professionnel, Erfan Hezim, un adolescent ouïghour également connu sous le nom de Ye Erfan, membre de l’équipe nationale de football junior de Chine. Considéré comme « l’un des jeunes footballeurs les plus prometteurs de Chine », Erfan a été envoyé dans un camp « d’éducation politique » dans le Xinjiang pour avoir soi-disant visité des pays étrangers dans le but de s’entraîner et de jouer des matchs de football. Il a été libéré en 2019 et la FIFA n’a jamais fait aucun commentaire sur son cas. Début 2019, Erpat Ablekrem, un jeune footballeur professionnel, a aussi été arrêté et envoyé dans un camp du Xinjiang après être resté en contact avec des membres de sa famille qui avaient fui le pays. Erpat est toujours en détention à l’heure qu’il est.

Alors que l’attribution des droits d’organisation est normalement assortie d’un accord écrit entre la FIFA et le pays hôte, les modalités de l’organisation de la Coupe du Monde des Clubs de la FIFA avec la Chine n’ont pas été rendues publiques. La transparence est un élément clé des Principes directeurs de l’ONU. Le Comité international olympique a ainsi rendu public ses contrats avec les villes hôtes depuis 2014.

« Si elle veut préserver ce qui reste d’intégrité à cette procédure, la FIFA doit immédiatement rendre publiques les modalités de l’accueil de la compétition par la Chine, ainsi que tout accord conclu avec celle-ci, faire de la défense des droits humains une priorité, et s’assurer de la mise en œuvre intégrale des garanties de protection », a déclaré Minky Worden.

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