(New York) – Le 3 décembre 2018,  des membres du Conseil de sécurité des Nations Unies mettront en lumière l'impact disproportionné qu'ont les conflits armés sur les personnes handicapées, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Les personnes handicapées ont longtemps été laissées de côté dans les objectifs en matière de paix et de sécurité de nombreux pays à travers le monde, mais elles sont parmi les plus exposées lors des conflits et des crises humanitaires.

Plus d'un milliard de personnes, soit environ 15 % de la population mondiale, ont un handicap. Les personnes handicapées sont reconnues comme étant parmi les populations les plus marginalisées et les plus exposées dans toutes les communautés affectées par une crise. On estime à 9,7 millions le nombre de personnes handicapées qui sont déplacées contre leur volonté en conséquence d'un conflit et de persécutions et qui sont victimes de violations de leurs droits humains et de violences liées au conflit.

Cette réunion informelle « Arria » que tiendront des membres du Conseil de sécurité le 3 décembre sera la première occasion pour le Conseil de tenir une séance distincte sur l'impact des conflit sur les personnes handicapées, même si par le passé, il a déjà identifié les risques particuliers encourus par les personnes handicapées, dans des résolutions consacrées à certains pays spécifiques.

Un membre de la famille de John Biel Dup pousse son fauteuil roulant sur les chemins terreux du site 3 de protection des civils de Djouba, au Soudan du Sud. Les voies accidentées qui parsèment le camp rendent les déplacements difficiles pour les personnes présentant un handicap physique. 

© 2017 Joe Van Eeckhout pour Human Rights Watch

« Le mandat du Conseil de sécurité consistant à assurer la protection des civils inclut tous les civils – y compris les personnes handicapées », a déclaré Shantha Rau Barriga, directrice de la division Droits des personnes handicapées à Human Rights Watch. « Il est crucial que le Conseil de sécurité recueille les informations dont il a besoin pour faire en sorte que l'expression ‘Personne n'est laissé de côté’ ne soit pas qu'un slogan vide de sens. »

Des recherches effectuées par Human Rights Watch au cours des cinq dernières années en République centrafricaine, au Cameroun, en Irak, en Birmanie, au Soudan du Sud et au Yémen ont permis d'établir que les personnes handicapées s'étant trouvées dans des situations de conflit armé ont subi des agressions et des déplacements de force, et sont encore victimes de négligence dans l'assistance humanitaire apportée aux civils pris dans les combats. Dans certains cas, des personnes handicapées ont été abandonnées dans leur maison ou dans des villages désertés pendant des jours, voire des semaines, avec un accès très limité à de la nourriture ou à de l'eau. Beaucoup sont mortes parce qu'elles n'ont pas pu s'enfuir pendant les attaques. Les personnes handicapées qui ont pu atteindre des sites d'accueil de personnes déplacées à l'intérieur des frontières ou de réfugiés se sont souvent heurtées à des obstacles pour obtenir de la nourriture et des soins médicaux, et accéder à des installations sanitaires.

Le Conseil de sécurité devrait accentuer ses efforts pour recueillir des éléments d'information sur les risques encourus par les personnes handicapées et pour inclure ces personnes dans ses efforts de protection des civils lors des conflits, a affirmé Human Rights Watch. Le mandat de chaque mission de maintien de la paix de l'ONU devrait appeler explicitement à la protection des personnes handicapées.

Lors des conflits, de nombreux défis se présentent pour tous les civils affectés. Ces défis sont encore plus considérables pour les personnes handicapées, car les obstacles dûs aux institutions, aux attitudes et à l'environnement, ainsi que les facteurs de risque, sont exacerbés dans le contexte d'une crise ou d'un conflit.

Au Soudan du Sud, au sujet de l'actuel conflit qui dure depuis 2013, une femme de 45 ans a déclaré à Human Rights Watch :

Quand les combats ont éclaté, nous nous sommes enfuis vers le quartier général de l'ONU, en laissant ma mère et mon beau-frère sur place car ils ne pouvaient pas marcher et nous ne pouvions pas les porter. Le fils de mon beau-frère , qui avait un handicap mental, n'a pas voulu abandonner son père et, en conséquence, ils ont tous péri dans l'incendie de la maison.

Les conflits affectent également les réseaux d'entraide et les accès aux services, y compris les services de protection et l'assistance humanitaire. Au Soudan du Sud, Human Rights Watch a constaté que les personnes dont la mobilité est limitée étaient parfois incapables d'atteindre les centres de distribution d'aide éloignés de leurs camps pour personnes déplacées, et ne pouvaient pas toujours compter sur des membres de leurs familles ou des amis pour les y transporter.

« François », qui a fui son domicile à Ndassima, en République centrafricaine, a décrit à Human Rights Watch ses épreuves au camp PK8 en 2017. « L'accès aux toilettes est très difficile », a-t-il dit. « Je suis obligé de me déplacer en m'aidant de mes mains et je n'ai pas de gants. Je dois m'envelopper les mains dans du papier hygiénique si j'en trouve. Mais la plupart du temps, je n'en trouve pas. Franchement, ça me donne pitié de moi-même. »

Dans les camps de réfugiés rohingyas au Bangladesh, les personnes handicapées et les personnes âgées ont des difficultés à emprunter les sentiers escarpés et glissants qui sont souvent les seuls moyens d'accéder à leurs huttes et d'en sortir. Kahimullah, qui est âgé de 70 ans, est partiellement aveugle et a des problèmes respiratoires et des difficultés à marcher, a déclaré en mai à Human Rights Watch qu'il ne recevait aucun service ou aucune aide spécialisés.

Les données chiffrées sur les personnes handicapées sont essentielles pour guider de manière adéquate des efforts de protection qui répondent aux réalités pour tous les civils, a affirmé Human Rights Watch. Le Conseil de sécurité devrait donner pour instruction aux missions de maintien de la paix et aux organes compétents de l'ONU d'observer et de signaler les abus commis contre les personnes handicapées. Sans une réelle surveillance, suivie d'un rapport d'information, l'impact véritable des conflits sur les personnes handicapées restera peu clair.

Le Conseil de sécurité devrait également exhorter les gouvernements et les agences de l'ONU à adopter une approche basée sur les droits humains plus inclusive et participative concernant les personnes handicapées lors des conflits, a déclaré Human Rights Watch. Pour bâtir l'avenir en s'appuyant sur la réunion du 3 décembre, le Conseil de sécurité devrait tenir un débat public en 2019 sur la situation des personnes handicapées dans le cadre des questions de paix et de sécurité.

La Convention relative aux droits des personnes handicapées a été ratifiée par 187 pays, dont chacun des 15 membres actuels du Conseil de sécurité à l'exception des États-Unis. Elle contient une disposition particulière sur les personnes handicapées en situation de risque et d'urgence humanitaire. La Charte pour l'inclusion des personnes handicapées dans l'action humanitaire, annoncée en mai 2016 lors du Sommet mondial sur l'action humanitaire par le Secrétaire général de l'ONU d'alors, Ban Ki-moon, a également été approuvée par 26 pays et plus de 200 agences de l'ONU; organisations mondiales, régionales et nationales de personnes handicapées; et organisations de la société civile.

« Une consultation complète et véritable des personnes handicapées, ainsi que leur participation, sont essentielles pour bien comprendre les risques auxquels elles font face lors des conflits armés et elle permettra au Conseil de sécurité de s'appuyer sur leur expérience », a affirmé Shanta Rau Barriga.

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